M. Brion. Le pèlerinage de Saint-Odile

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M. Brion. Le pèlerinage de Saint-Odile

Message par worldfairs » 29 oct. 2018 02:00 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

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Sainte Odile est la patronne que révère l’Alsace.

Elle était née aveugle. Si bien que son père, le duc Adalric, n’avait point accueilli avec joie sa venue au monde. Loin de la; car, riche et puissant, il ne formait d’autre vœu que d’avoir un garçon sain c: robuste auquel il pût laisser son immense fortune. Aussi la naissance d’une fille l’avait mis ca fureur, laquelle redoubla quand il apprit, par surcroît, que la pauvre créature n’ouvrait pas les yeux à la lumière, ou, si elle les ouvrait, ne voyait absolument rien du tout. On le comprend, grandes furent, en cette occasion, les alarmes de Berswinde, la mère d’Odile. C’est pourquoi l’enfant fut promptement éloignée de la maison natale, où il ne se préparait rien de bon pour elle, et confiée aux soins d’une nourrice discrète et fidèle. Cela se passait, n’oublions pas de le dire, au milieu du septième siècle.

Puis, au bout de quelques années, la nourrice, qui habitait le village de Scherwiller, conduisit Odile en Franche-Comté, auprès de l’abbesse de Palma; et là, chose qui remplit d’admiration les gens naïfs du pays, habitués pourtant à toutes sortes de miracles, au moment où le saint évêque Erhard, assisté de son frère, saint Hidulphe, ancien évêque de Trêves, lui administrait le sacrement du baptême, la fille d’Adalric se trouva tout à coup débarrassée de l’obscurité profonde dans laquelle elle avait jusqu’alors vécu : elle put jouir de la brillante clarté du jour. Oui, sur ce point la légende est formelle ; Odile en un instant fut guérie de la cécité dont il avait plu au Seigneur de l’affliger depuis sa naissance.

Cependant Adalric avait eu plusieurs autres enfants, des garçons et des filles. Or, l’un de ses fils, nommé Hugues, voulant réconcilier son père avec Odile, la fit revenir en secret au château paternel. Mal faillit lui en advenir, tant le fougueux Adalric d’abord goûta peu l’entreprise. Mais, grâce au ciel, peu à peu le calme se fit dans l’esprit de cet homme farouche, son intelligence s’illumina, son cœur cessa d’être sourd à la voix de la nature, et, vaincu à la fois par la grâce touchante et par l’ardente piété de sa fille, il adopta Odile et la chérit comme l’enfant de ses plus tendres prédilections.

Dès lors il songea sérieusement à la pourvoir d’un époux digne d’elle et de lui. A quoi il ne réussit point. Non qu’il ne se présentât à sa pensée quantité de barons et de comtes, voire de ducs et de princes qui eussent, sans doute, été jaloux de briguer son alliance ; mais Odile coupa court à de pareils desseins en annonçant qu’elle avait résolu de te consacrer à Dieu, de suivre l’observance rigoureuse d’une règle monacale. On peut supposer que la déclaration ne plut guère à Adalric. Néanmoins, comme il s’était radouci l’homme aux emportements terribles! il céda, et au lieu d’entraver la volonté de sa fille, il la favorisa en faisant construire, dans l’enceinte même de son château de Hohenbourg, un couvent magnifique qu’il dota avec une libéralité vraiment royale. Enfin, après avoir réuni un assez grand nombre de jeunes filles de haut lignage, destinées comme elle à se sanctifier dans la retraite, Odile reçut de son père, en même temps que le titre d’abbesse, l’investiture du domaine de Hohenbourg, cérémonie qu’on fait remonter à l’an 690, et à laquelle assista saint Léger, évêque d’Autun et parent de Berswinde. Selon les uns, la sainte abbesse aurait cessé de vivre en 723, à l’âge de 69 ans, en admettant l’opinion commune, qui la fait naître en 654; mais, selon d’autres, elle aurait vécu jusque vers 763, auquel cas elle serait morte plus que centenaire.

Quoi qu’il en soit, le monastère de Sainte-Odile existe encore. Des constructions primitives, il reste, il est vrai, peu de chose, des piliers ici, là des moulures, des arceaux fragmentés, et par endroits quelques dalles : l’incendie a dévasté Hohenbourg une douzaine de fois environ, des mains impies et sacrilèges l’ont, hélas ! souvent profané, pillé, saccagé. Mais ce qu’on en voit suffit pour donner l’idée de l’édifice au temps de sa splendeur, et les pèlerins et les touristes ne cessent de s’acheminer vers ces lieux renommés pour leurs beautés pittoresques autant que riches en souvenirs pieux et émouvants.

Principalement, c’est lors des fêtes de la Pentecôte que les pèlerins se rendent en plus grand nombre au monastère de Sainte-Odile; et les affligés d’ophtalmie vont à une fontaine proche du couvent, dont l’origine est miraculeuse, et, à ce qu’on assure, l’eau souveraine. Peu ou point, dit-on, font appel à sa vertu, qui, sur l’heure, n’éprouvent un soulagement notable, parfois une guérison complète. Mais infirmes et valides remplissent les chemins; ceux-ci viennent par Heiligenstein et Truttenhausen, ceux-là par Obernai et Ottrott; animés d’une foi vive, ils le paraissent du moins, ils chantent hymnes et litanies, invoquent les saints et les saintes, et s’arrêtent aux carrefours de la forêt, retenus par l’un d’entre eux, expliquant à tous l’évangile du jour, ou bien racontant un acte admirable de la glorieuse patronne du pays.

Eh bien, voilà précisément le sujet d’un ’ tableau que M. Brion a exposé au Champ de Mars et que M. Boetzel, avec son talent accoutumé, a reproduit pour nos lecteurs en une gravure vraiment digne d’éloges.

Certes ce tableau de M. Brion est un morceau remarquable, et les pèlerins d’Alsace ne pouvaient avoir un interprète plus fin dans ses études, plus loyal dans sa façon de traduire ce qu’il a devant les yeux: le peintre est naïf, ce qui ne veut pas dire qu’il fasse des paysanneries dans le goût de Berquin; il est réaliste, ce qui ne saurait signifier non plus qu’il soit maniaque, triste et morose. Groupés dans une clairière, au pied d’un vieux pin, qui porte une niche de madone, des femmes, des hommes et des enfants écoutent l’exhortation religieuse que leur fait un vieillard. Que de gravité sereine dans la pose de l’orateur ! Quelle attention soutenue dans l’auditoire! et l’aspect de cette forêt montueuse et ravinée, aux profondeurs indécises, inquiètes et sombres, exerce une réelle séduction. En un mot, l’observation des caractères, secondée par une exécution franche et sincère, exempte de supercheries, la couleur vive et même éclatante répandue sur la toile, l’attrait sauvage du site, l’intérêt des costumes et des types, tout concourt au charme de cette agréable peinture.

Une réserve cependant. Chaque chose y semble travaillée avec un scrupule égal, et la même importance a été accordée aux figures et aux accessoires Avec quelques sacrifices de détails, l’artiste serait arrivé, je crois, à plus de vie, à une plus grande intensité d’effet. Mais l’œuvre n’en atteste pas moins de sérieux efforts et réunit les curieuses surprises du trompe-l’œil à l’impression bien sentie de la nature.

Du reste, M. Brion a peint nombre de tableaux alsaciens; on connaît de lui la Noce en Alsace, le Bénédicité, le Repas de noce, l’Enterrement, et les Vendanges, toile remplie de jeunes filles, la joue en fleur, la lèvre ouverte pour le rire. Toutefois il a plus d’une corde à ton arc, et comme après tout il n’a point fait serment de fidélité à un seul et même genre, il s’est permis, à l’occasion, de petites excursions dans le champ de l’histoire et dans le domaine archéologique. Bien lui en a pris: le Christ marchant sur les eaux est une composition tout à fait réussie, et lorsqu’elle parut au Salon de 1863, je me souviens qu’elle fut un étonnement et une joie pour les amateurs. C’est comme le Siège d'une ville par les Romains sous Jules César : la pièce est des plus intéressantes. Les savants aussi bien que les artistes s’en déclarent satisfaits. Une batterie de catapultes et de balistes occupe la majeure partie du cadre. Quels engins ! Quelles machines! Que de poutres et que de cordes ! Ajoutez que ces appareils formidables sont entourés de petits personnages bien agissants, bien vivants, bien romains surtout. On dirait autant de figures empruntes à la colonne Trajane ou détachées de l’arc de Constantin. Il y a entre autres, sur le devant, un vieux soldat d’une physionomie très-crâne, avec sa chamarrure de décorations et de médailles qui lui battent la poitrine.
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