Le défilé de Glencoe, en Écosse, par M. Thomas Miles Richardson

Paris 1867 - Arts, design, fashion
Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6428
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Le défilé de Glencoe, en Écosse, par M. Thomas Miles Richardson

Message par worldfairs » 22 oct. 2018 01:14 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - Le défilé de Glencoe, en Écosse, par M. Thomas Miles Richardson - defileglencoe.jpg

Dieu seul est grand, et Walter Scott est son prophète !

Depuis que le monde est monde, peut-être n’a-t-on jamais vu de romancier pareil à celui-là ! Je dis romancier pour n’étonner personne. Je devrais dire historien, poète, philosophe. Ce Saxon, qui se croyait Écossais, a tout vu, s’il n’a pas tout deviné. Il était chevalier normand au temps du brave Ivanhoe. Il était bourgeois de Perth et croisa le fer avec Conachar. Il a chanté les psaumes avec Balfour de Burley, et il a vu, en grinçant de rage, le beau Claverhouse enlever au galop le pont de Bothwell et sabrer les puritains en déroute. Mais quelle fut son émotion lorsque, avec l’honnête et bonne Jeanie Deans, l’austère presbytérienne, il se jeta aux pieds de la reine Caroline et demanda la grâce d’Effie Deans !

Walter Scott a découvert l’Ecosse. Avant lui, ce n’était qu’un pays stérile, montagneux, parsemé de lacs et de bruyères, enveloppé de brouillards, où Marie Stuart avait été reine. Avant Marie Stuart, point d’Écosse jusqu’au prince Charles-Édouard, le dernier de la race, qui brilla et passa comme un éclair dans la nue.

Après Culloden et l’assassinat des plus nobles familles d’Écosse, les premiers Anglais envahirent le pays, et, la loi à la main, adjugèrent la terre au grand seigneur, chassèrent et exterminèrent les Highlanders. Quelques-uns, pour ne pas mourir de faim, se vendirent à bas prix aux manufacturiers de Glasgow ; d’autres s’exilèrent en Amérique. Aujourd’hui l’œuvre est accomplie. Les Highlands sont vides. Où l’on voyait autrefois des hommes, on ne voit plus que des moutons, La grande tribu des Campbell s’est éteinte. Mais le comte de Breadalbane, chef de la tribu, peut faire un voyage de trente lieues entre son château et la mer, sans quitter ses domaines. Son cousin, duc d’Argyle, le fameux Mac-Callum More, a conquis de la même manière tout un comté.

Ainsi périt l’Écosse héroïque, poétique et féodale. Les procureurs saxons l’ont tuée lentement, comme l’Allemand du Nord, l’homme aux grands pieds plats et aux lunettes bleues, tue et remplace légalement le Hongrois et le Polonais. Cedant arma togæ ! Place aux clercs d’huissier! Parler, Mac-Donald et Mac-Gregor; embarquez-vous, enfants de Diarmid ! vous êtes de trop sur la terre.

Et cependant, par un rare bonheur, c’est parmi les processeurs que l’Écosse a trouvé un historien. C’est un greffier demi-saxon, Walter Scott, qui fut son Homère et son Tite-Live.

Les peintres se précipitèrent sur l’Ecosse à la suite de Walter Scott. Ce ciel toujours gris, sombre, mélancolique, ces lacs profonds, ces montagnes arides, cette terre dentelée où la mer entre par mille golfes, attirèrent les paysagistes. Le public se lassait des parcs trop bien fauchés et sablés, des jeunes filles bien habillées, qui montrent du même coup leurs longues et blanches dents et leur sourire. L’Écosse chantée par Walter Scott et Ossian devint à la mode comme la Grèce et l’Italie.

Ce mouvement, quoique ralenti, dure encore et méritait de durer. Il n’est pis uns vallée des Highlands qui n’ait son histoire tragique, sanglante et presque son épopée. Chacun de ces rochers a bu le sang des hommes et vu l’éclair qui jaillit du choc des claymores.

Voyez, par exemple, le tableau de M. Thomas Miles Richardson, qui représente la vallée de Glencoe, à l’entrée d’un ravin, près du bord méridional du Loch-Leven (bras de mer qui sépare le comté d’Argyle du comté d’Inverness). Aujourd’hui, c’est un désert où le berger, Highlander aux jambes nues, dernier débris d’une race éteinte, regarde tristement paître les troupeaux du duc d’Argyle. Autrefois Mac-Jan, son grand-père, s’asseyait comme un égal à la table de Mac-Callum More; et lui, s’il osait aujourd’hui franchir le seuil du château, il serait chassé par les laquais.

Le noble Mac-Jan n’est plus. Les Saxons ont tué par trahison ce chef puissant du clan des Mac-Donalds, qui gênait Argyle et Breadalbane. On n’aurait osé le saisir en plein jour, au milieu des siens; on le fit assassiner par les habits rouges auxquels il donnait l’hospitalité.
C’était au temps de Guillaume III, en 1692. Les grands seigneurs whigs, après avoir chassé Jacques II, poursuivaient ses partisans jusqu’à la mort.

Mac-Jan n’était partisan ni de Jacques ni de Guillaume. Il n’obéissait qu’à lui-même. Retiré dans la vallée de Glencoe, au milieu de montagnes inaccessibles, il ne sortait de sa maison que pour enlever, suivant la coutume des montagnards, les troupeaux de ses puissants voisins Argyie et Breadalbane. C’était un homme des anciens jours, majestueux et vénérable comme Fingal à la barbe blanche, également incapable de trahison et de lâcheté, hospitalier surtout et généreux comme César. Cette vertu lui coûta cher.

On lui demanda de reconnaître le roi Guillaume et de faire sa soumission. Le fier Mac-Jan ne répondit pas. Il avait déjà vu Charles Ier remplacé par Cromwell, et Cromwell par Charles II et Jacques II, et ce dernier par Guillaume. De tous ces gouvernements quel était le légitime? Eh! que lui importait, à lui, Mac-Jan, seigneur de la vallée de Glencoe?

Malheureusement Argyle et Breadalbane, lassés de nourrir malgré eux le clan des Mac-Donalds, s’entendirent avec le maître de Stairs, ministre de Guillaume à Edimbourg. Un soir cent vingt soldats réguliers ( habits rouges) commandés par un Campbell, du régiment d’Argyle, nommé Glenlyon, se présentèrent à l’entrée du défilé de Glencoe; — celui-là même que représente le tableau de M. Thomas Miles Richardson.

Ce Glenlyon avait marié sa nièce au fils de Mac-Jan. Il demanda l’hospitalité à son parent qui l’accorda sans défiance et le reçut dans sa chaumière avec une magnificence seigneuriale. Le festin dura douze jours, et Mac-Jan fit tuer pour m s listes les plus beaux troupeaux de son clan.

Enfin, le matin du treizième jour, avant le lever de l’aurore, Glenlyon donne le signal du massacre. Il entre dans la chambre du généreux Mac-Jan, et pendant que le vieillard donnait ses ordres pour le repas, il le fait tuer par ses soldats. La femme de Mac-Jan est égorgée en même temps. Un des assassins, pour lui arracher plus promptement ses bagues, coupa les doigts de la main droite avec ses dents.

Trente Mac-Donalds, hommes, femmes et enfants, périrent ce jour là. Le reste, dispersé dans le village et averti par la fusillade, s’enfuit demi-nu dans la neige et périt presque entièrement de froid et de faim. Glenlyon et ses complices emmenèrent cent bœufs et deux cents chevaux. Ce fut le prix de l’assassinat.

Le crime demeura impuni. Argyle et Breadalbane ne furent pas inquiétés. Le maître de Stairs, leur complice, continua de faire l’ornement de la cour du roi Guillaume ; les jacobites d’Angleterre eux-mêmes ignorèrent ce qui se passait dans ce coin si sauvage et si reculé de l’Ecosse; les deux fils de Mac-Jan, poursuivis et traqués dans les montagnes, et ne sachant même pas lire et écrire, ne purent pas plaider leur cause, même devant le public.
Leur clan a disparu.
Deux ou trois montagnards peut-être se souviennent encore que leur grand-père était un Mac-Donald, et que Mac-Callum More a fait assassiner Mac-Jan.

Par un étrange hasard, le nom celtique de la vallée de Glencoe signifie : vallée des larmes.

Le tableau de M. Richardson représente le désert. Sur le devant, un montagnard, appuyé contre un rocher, contemple d’un air mélancolique la route mal frayée qui conduit au pont de Glencoe. Sous ce pont coule un torrent qu’on ne voit pas, mais qu’on devine, et qui se fraye péniblement sa route à travers des blocs de rochers granitiques. Au-delà du pont la route continue, lentement escarpée, et contourne le pied de la colline. En face et de l’autre côté du ravin sombre, se dressent des montagnes abruptes, dont le sommet est caché par les nuages. Ce sont les Highlands. C’est là qu’était la forteresse naturelle du brave et du malheureux Mac-Jan. Sur le pont se presse un troupeau de moutons. Une voiture gravit péniblement la route à l’extrémité du second plan. Mais ni ce troupeau ni son gardien, le mélancolique Highlander qui s’appuie au rocher, ni la voiture même, ne peuvent ôter au paysage son aspect sauvage et sombre. La tristesse de la nature pèse sur les hommes et sur les animaux eux-mêmes. Depuis la mort de Mac-Jan, la vallée de Glencoe n’est plus qu’un cimetière.

Non, Mac-Jan ne reviendra plus, ni Fingal ; et l’on ne verra plus sur la lande de Glencoe que la livrée des ducs d’Argyle. Les coqs de bruyère, les ducs et les laquais ont remplacé le clan des Mac-Donalds.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Retourner vers « Paris 1867 - Arts, design, mode »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 0 invité