Les Idoles au Champ de Mars

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worldfairs
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Les Idoles au Champ de Mars

Message par worldfairs » 03 oct. 2018 08:44 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - Les Idoles au Champ de Mars - idoleschampdemars.jpg

Après les peuples, les rois; après les rois, les Dieux !

Oui, les Dieux aussi sont venus à l’Exposition. Comme d’honnêtes bourgeois de Chartres, de Gand ou de Liverpool, ils ont bouclé leur valise, pris le paquebot et le chemin de fer, et se sont dirigés clopin-clopant vers le Champ de Mars.

Les olympes de toutes les zones et de tous les siècles ont leurs représentants à l’Exposition. Vous les rencontrerez particulièrement au pavillon des missions évangéliques. Quelques-uns ont fait élection de domicile au Temple égyptien, dans le pavillon des colonies portugaises et dans la section des colonies françaises.

Ne croyez pas qu’il y ait eu de la partialité dans le choix de ces députés de l’Olympe universel; toutes les classes ont été admises : Dii majores, dii minores et plebs divina, les Grands Dieux, les Petits Dieux et la Plèbe divine.

De pareils personnages doivent être annoncés officiellement ; usurpant donc le rôle d’introducteurs des ambassadeurs de l’Olympe grec, connu dans la diplomatie sous le nom du marquis Hermès, dit Mercure, je vais avoir l'honneur de présenter ces augustes visiteurs à Jupiter parisiensis.

Voici d’abord, je ne tiens pas compte de la loi sur les préséances, Té-Tongo et ses trois fils. Ce bonhomme de dieu règne au paradis de Karotunga, en Océanie; c’est bien à cette divinité, aux allures placides, que les bonnes femmes peuvent dire en l’embrassant : « Bon dieu de bois, que vous avez le visage dur! » car cette idole est taillée dans un tronc de Teck, bois de Pégu. A son air débonnaire, à ses grands yeux écarquillés, à son front plat et allongé, à son sourire paterne on devine que ce bon Té-Tongo n’a pas les mœurs farouches, ni les appétits féroces. On le doit supposer bon père de famille à en juger par la place particulière qu il accorde à ses trois enfants. Ces innocents rejetons sortent de son corps. Ils ont l’air d’avoir été greffés sur le buste paternel. La tête de Té-Tongo n’est pas un chef-d’œuvre de grâce ni d’intelligence; mais on lit sur son visage les qualités, les instincts qui font les bons maris, les contribuables exacts; c’est en un mot un bon garçon de dieu.

Au-dessus de lui, perché sur l’entablement d’une vitrine, se tient Taaora. A distance, grâce à sa panse arrondie et allongée, on pourrait le prendre pour une grenouille coiffée d’un béret; mais il n’en est rien, c’est bien un dieu; les caractères sculptés sur sa divine personne indiquent qu’il est le Père des deux. Les artistes qui l’ont taillé, dans une poutre de bois de Pégu, l’ont creusé à l’intérieur. Cette cavité mystérieuse est destinée à recevoir de petites idoles à son image et qui, renfermées pendant plusieurs mois, doivent se pénétrer de ses vertus. Taaora est donc truffé de petits dieux, ce qui le met à un haut prix sur le marché.

En opposition au bon Té-Tongo, voici le belliqueux Kaili principal dieu de la guerre de S. M. Kamehameha Ier, roi des îles Sandwich, et dont un descendant direct est mort l’autre jour.

Kaili est tout en tête et en cou. Il n’a ni jambes ni bras. Il est couvert de plumes rouges comme un perroquet. Sa bouche est béante comme une blessure faite par un coup de hache; elle est armée d’une centaine de dents délicatement attachées par des ficelles. Ses yeux sont blancs, avec un gros bouton-grelot noir pour prunelle. Son nez est puissant, bien percé et d’un roxelanesque insolent. Son front déprimé est couronné par une crinière rouge en plumes. Tel qu’il est, Kaili est le patron de tout Océanien qui porte l’épée. Sa boisson est le sang humain.

D’ordinaire, c’est par la pratique de toutes les vertus qu’on mérite 1 honneur d’être mis au rang des dieux. En Océanie il en est autrement; c’est ainsi que le vieux Tii — figurine curieuse, — a été déifié par la postérité en raison de sa férocité exemplaire.

De l’Océanie passons dans l’Inde, où nous trouverons Vichnou, Brahma, Laksmi, Jaggernauth, Paramasatti, Bouddha et Kali, pour ne citer que quelques-uns des principaux personnages de cet olympe essentiellement reproducteur.

En sa qualité de femme, Kali aura les honneurs du pas.

Une inscription, placée aux pieds de la dame, nous la dénonce comme « la déesse des Thugs, marchant sur le corps de son mari.» Sur le catalogue, au n° 431 — des déesses, numérotées comme des hôtes d’hôpital, où allons-nous? — elle est étiquetée comme déesse de la cruauté, se tenant debout sur le corps de son mari, ce qui est déjà moins barbare que d’y marcher. Un missionnaire m’a assuré que le personnage qu’elle tenait sous son talon frémissant est le géant Tripurathurô, qu’elle a vaincu en combat singulier.

Ce géant, paraît-il, était un sacripant qui désolait l’Inde, quelque temps après le mariage de Kali avec Siva, troisième personne de la triade indienne. Dieu de la destruction, Siva tue pour recréer — ne pas lire récréer— ceux qu’il immole. Faut-il admettre qu’en pleine lune de miel, Kali qui, à la vérité, devait faire mauvais ménage plus tard, s’amusa à pétrir l’abdomen de son époux sous ses pieds ? Non. C’est donc le géant qu’elle foule.

Kali a quatre bras, sans doute pour mieux embrasser ceux qu’elle aime, à la façon du loup du Petit chaperon rouge. Elle a trois yeux dont un sur le front. Tout son corps nu est recouvert d’une couche d’indigo. Ses mains sont teintes de sang à l'intérieur. Pour toute parure elle a un chapelet de têtes humaines, fraîchement coupées, qui tombent sur ses membres inférieurs, une ceinture de bras ensanglantés et de grands cheveux assez mal peignés.

Si va était polygame. Sa seconde femme se nommait Paramasatti, ou vertu céleste. D'un caractère tout à fait opposé à celui de Kali, elle ne vivait pas en très-bonne intelligence avec celle-ci. Leur époux, afin de rendre moins fréquentes leurs rencontres, avait imaginé de faire célébrer les fêtes de Paramasatti la nuit et celles de Kali le jour.

Paramasatti est en bois; elle ressemble à une poutre.

On donne une troisième femme à Siva : Rhavani ou Parvati. Il ne paraît pas que Parvati soit venue à l’Exposition, à moins que, ce qui serait possible, Paramasatti et Parvati ne soient une seule et même personne, comme Gancça, fils de Siva et de Paravati, d’aucuns disent de Paramasatti, — pourrait bien être le même personnage que Ganésa l’Èléphant perle dit Sévanie, le dieu enfant, et Ignesa, le dieu des difficultés. Ganeça étant aussi le dieu des mariages et le mariage étant la source de bien des difficultés, nous sommes assez disposé à croire qu’en effet Ganeça et Ganésa ne font qu’un.

Le bon et doux Ganésa possédé une tête d’éléphant et quatre bras qui lui servent à assister les femmes sur le point d’être mères.

Par quelle circonstance Ganésa, qui est aussi le dieu de la sagesse, a-t-il une tête d’éléphant ? Voici l'histoire en quelques lignes. Ganésa était né avec une charmante tête d’homme, comme vous et moi pourrions en avoir une; mais, le jour même de sa naissance, tomba sur lui le regard d’un mauvais génie dont le rayon visuel avait quelque chose de méduséen. La tête du nouveau-né disparut à 1 instant même et pour ne pas avoir un enfant décapité, Siva lui donna la première tête qu’il avait sous la main. C’était une tête d’éléphant.

Ganésa possède un frère, Karticeyâ, venu à l’Exposition sur son paon, sa monture inséparable. C’est le dieu des armées célestes; il a six têtes et douze bras. Le paon sur lequel chevauche le dieu, est la moitié d’un géant, vaincu par lui. Quant à l’autre moitié du Polyphème indien, le vainqueur l’a transformé en poule d’eau et la porte au bout d’une pique en guise d’étendard. Karticeyâ est aussi le dieu des bandits.

Le Karticeyâ des missions étrangères est en ébène, c’est un admirable travail de sculpture que je recommande aux amateurs, ainsi que le bronze catalogué sous le n° 1103, qui représente Siva et sa femme Paramasatti.

Siva fut pendant longtemps l’unique et souverain dieu de l’Indoustan, mais il n’est plus que la troisième partie de lâ Trinité indienne dont la seconde est Vichnou.

Vichnou, dieu conservateur, est représenté plusieurs fois à l’Exposition. Nous signalerons de préférence la forme qu’il affecte sous le n° 356.

Le dieu est assis gravement sur le serpent Adisecha dont les sept têtes se relèvent et viennent se réunir en dais. A sa droite est Lakimi, son épouse, à sa gauche Satyavama, sa seconde épouse, et Brahma lui sort ingénument du buste. Pourquoi cette singulière position donnée à Brahma?

Vichnou est représenté coiffé de la triple tiare indoue; il a quatre bras armés d’une massue, d'une conque, d’un lotus et de la Tchakra, roue magique.

D’ordinaire Vichnou se maquille le visage en bleu céleste.

Voici venir maintenant Bouddha dont l’esprit commande à plus de cent cinquante millions d’hommes dans l'Indochine, l’île de Ceylan, le Japon, l’indoustan et la Chine.

Bouddha veut dire : sage par excellence; c’était un titre qu’on obtenait à force de méditations, et que reçut Gautama, ou Cakya, ou Siddhârashâ, fils du roi de Benarès, environ sept cents ans avant Jésus-Christ.

Le bouddhisme n’est en réalité qu’un schisme du culte de Vichnou. Mais cette secte devint si puissante que les brahmines ne crurent faire mieux pour s’en débarrasser, que d'introduire Bouddha bon gré, malgré, dans leur Olympe.

Il y a de nombreux Bouddha à l’Exposition. Celui qui frappe le plus les regards est placé sur la table du pavillon des Missions. Le dieu est représenté sous la forme d’un homme assis à l’orientale, les mains croisées sur les genoux, l’une dans 1 autre, le dos sur la paume. Sa tête est coiffée d’une mitre pointue toute garnie de miroirs. Si ceinture, ses vêtements, les ornements qui le parent sont incrustés de fragments de miroirs d’un singulier effet. Une statuette de bronze d’un joli travail nous le montre ayant à sa droite son favori Moyala, et à sa gauche son autre favori Saribout.

Bouddha, mort à 80 ans, a annoncé dans son testament politique que sa doctrine doit durer cinq mille ans, être persécutée, et enfin être donnée au monde entier par Maidari, le nouvel homme-Dieu.

Cette espèce de tête triangulaire, à peine ébauchée, posée sur un cou d’apoplectique, sans tronc, ni bras, ni jambes, peinte en rouge, hideuse, c’est Jaggernauth ou idole du monde; et voici son histoire :
Vichnou avait promis une statue à son image; mais il voulait ne pas être vu pendant son travail ; il s’enferma donc dans le temple. Le roi, très-curieux, mit l’œil à la serrure, et Vichnou, qui voit tout, s’envola laissant sa statue ébauchée.

Jaggernauth est un monstre qui ne vit que de sacrifices humains. A Orissa, où sa représentation est gigantesque, il est traîné solennellement par la population entière, à certaines époques de l’année, et des centaines de fanatiques se font écraser sous son char. Jaggernauth a un frère, Balaram, et une sœur, Chouboudra; mais ils sont restés à Orissa. On trouve à l’Exposition plusieurs fragments du char de Jaggernauth, sculptés avec un soin infini.

Saluons en passant Mme Quan-Quin, mère de Bouddha, déesse de la miséricorde, bonne femme, très-richement vêtue et d’une tenue convenable.

Je voudrais quitter l’Inde, mais voici la Vache du Paradis qui mugit. Sa queue de paon à plumes dorées se relève en éventail, ses ailes d'ange sont ouvertes, sa tête de femme grimace un sourire. Nous lui devons un salut ; elle s’appelle Kawadénu et est dispensatrice des faveurs.

Je ne puis, en ma qualité d’homme de lettres, passer sans donner un bonjour confraternel à Wan-Chang ou Keweit-Sin, le dieu des belles-lettres, dont le culte est très-populaire chez les étudiants. Le dieu se tient à cloche-pied sur un dauphin; il a l’air de jouer à la marelle. U brandit une plume :
Son front rouge est orné de cornes menaçantes.

Ce pion sacré, a l’air furieux. Je suis sûr qu’un de ses élèves vient de commettre un barbarisme, et qu'il lui flanque un pensum divin : cinq cents vers du Ramayana, le Virgile du lieu.

Mais des volumes ne suffiraient pas pour décrire, même sommairement, toutes les idoles venues des Indes, de la Chine, de l'Afrique occidentale.

Nous renvoyons le lecteur au pavillon des Missions, et nous allons jeter un rapide coup d’œil sur le Mexique et l’Égypte.

Les idoles de l’ancien Mexique ne sont représentées que par quelques débris informes et quelques reproductions photographiques. Nous serions assez disposé cependant à voir un reste de statue colossale dans ce moulage en plâtre qui se dresse à l’entrée du temple. Ce bloc nous a paru être la déesse de la Mort, Teoyaomiqui, assemblage de griffes, de dents, de gueules, de mains, de serpents. Dans cette hypothèse, plusieurs idoles seraient résumées dans une seule : Tlatoc, dieu des Eaux; Guetzalcuati, dieu du Tonnerre; Huitzilopoctil, dieu de la Guerre. La déesse de la Mort exigeait des sacrifices humains.

Nous voici en Egypte où le vieil Apis nous attend avec patience, en ruminant comme un bon bœuf qu’il est.

Les divinités égyptiennes sont très-nombreuses. Elles sont renfermées dans une cage de verre; la collection est des plus curieuses, mais il faudrait une loupe pour examiner ces chefs-d’œuvre de statuaire microscopique. Nous retrouvons sur la terre des Pharaons le dogme des triades et celui de l’enfantement d’un dieu par une femme.

Apis, qui est le même qu’Osiris, a été conçu dans le sein de sa mère par Phtah dieu de la sagesse, sous la forme d’un feu céleste. On reconnaissait qu’Osiris s’était manifesté, quand après une vacance de l'étable de Memphis, il naissait un jeune veau pourvu des vingt-huit marques sacrées.

La cage de verre renferme, entre autres idoles, les ravissantes statuettes d’Osiris, soleil nocturne, d'Isis et de Nephthys, ses sœurs, de Ra, soleil diurne, de Typhon, frère et adversaire d’Osiris, de Ta-oer, autre femme de Typhon, dieu du mal, d’Anubis, gardien des tombeaux, de Tholh, secrétaire des dieux, d’Horus, d’Ammon, le caché, première partie de la Trinité thébaine,— les deux autres sont Mari et Chores;— de Pascht, tour à tour lionne et chatte, Phab et Imouthès, triade de Memphis, de Athor, déesse à tête de vache, grand récipient de Ra, où le dieu renaît de lui-même, de Neilh, déesse de la sagesse qui a enfanté.... devinez qui....? le soleil!

La déesse Athor étant celle qui a pris sous sa protection le parc Égyptien, nous lui consacrerons quelques lignes en manière de conclusion, d’autant plus que le temple en possède une admirable représentation en serpentine, entre deux merveilleuses statuettes d’Isis aussi en serpentine et d’Osiris en basalte.

Athor est la première personne de la triade de Dendérah, dont la seconde est Orus, dieu suprême, s’engendrant de toute éternité, et la troisième Hor-sam-to, Dieu le fils, dédoublement du père, et destiné à affirmer symboliquement l’éternité d’Horus.

Athor est la déesse des Morts. C’est elle qui reçoit l’âme et la conduit à Osiris. Elle est Dame de On (Denderah), maîtresse de l’éternité, la Fille du soleil, la Régente des fleuves, de la terre, des astres, des eaux, des montagnes, etc. Le nom hiéroglyphique d’Athor signifie l’habitation d'Horus. On l’appelle aussi Noub (or) la Vénus aurea de quelques écrivains classiques. Ses emblèmes sont un sistre et un fouet. Enfin Athor figure dans les temples sous la forme d’une vache ayant un petit édifice sur la tête, par allusion à son nom hiéroglyphique.
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