Un portrait de femme par Madame Henriette Browne

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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Un portrait de femme par Madame Henriette Browne

Message par worldfairs » 24 sept. 2018 01:50 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - Un portrait de femme par Madame Henriette Browne - portraitdefemme.jpg

Regardez attentivement ce portrait. C’est un monde. Cette figure de femme, si douce, si gracieuse, si séduisante, qu’on s’oublie à la contempler, qu’on ne sait même pas si elle est jolie, qu’on ne l’admire pas, qu’on ne voit pas où commence et finit l’œuvre du peintre, et qu’on ne peut pas s’en détacher, c’est le produit exquis de vingt peuples et de vingt civilisations.

De tout temps les femmes ont été belles, assurément, mais de quelle beauté différente suivant la race, le tempérament, la culture d’esprit et même la religion ! Pourrait-on comparer Sita la Vidéhaine, épouse du héros Rama, à la jeune Sulamite qui fut la favorite du roi Salomon? Quelle distance de la douce et charmante Indienne qui consent à monter sur le bûcher pour convaincre Rama de son innocence, à la Juive de qui son royal poète a dit : « Son nez est comme la tour du mont Liban qui regarde vers Damas; sa taille est semblable à un jeune palmier; » et qui répond : «Viens, mon bien-aimé, sortons dans les champs, demeurons dans les villages. Levons-nous dès le matin pour aller aux vignes; voyons si la vigne a fleuri, si les fleurs produisent des fruits, si les pommes de grenade sont en fleurs!... » Ce contraste est celui des races et des climats.

Mais la race et le climat ont bien peu varié en France depuis vingt siècles. Nous sommes vraiment les fils et les filles des anciens Gaulois, malgré quelque mélange de sang latin et germanique; et cependant on ne reconnaîtrait plus en nous ces grands Barbares, aux cheveux blonds et aux yeux bleus, que César eut à combattre. Des idées, des mœurs et des lois nouvelles ont changé nos corps aussi bien que nos âmes. Les Françaises d’aujourd’hui, vivant à couvert, n’affrontant plus les périls de la guerre et des entreprises lointaines, ont des traits plus délicats, sinon plus réguliers. Déformées parla vie de salon, par les longues veilles, par des habillements étranges, elles sont certainement moins belles que les Gauloises d’autrefois; mais on lit sur leurs visages des milliers de pensées et de rêveries que ne connurent jamais les contemporaines de Velléda. D’un siècle à l'autre, le changement est rapide.

Comparez le portrait exposé par Mme Browne à ceux des femmes du dix-huitième siècle qu’on peut voir au musée de Versailles. La différence est immense. Les marquises et les duchesses de 1767 ont un air spirituel, joyeux, léger, presque effronté, qui fait penser aux petits soupers de Louis XV, de Soubise, de Lauzun et de tous les débauchés célèbres du temps. De telles femmes n’aimaient que le plaisir et ne se perdaient pas en vaines rêveries. C’est le temps où Voltaire écrivait d’un style impertinent à la marquise de Boufflers :
Un gigot tout à l’ail, un seigneur tout à l’ambre
Pour ce soir vous sont destinés.

Le seigneur tout à l’ambre était le fameux maréchal de Richelieu; et la marquise ne se fâchait pas du compliment.

La Révolution de 1789 a passé sur ce monde brillant et corrompu. On ne voit plus sur les visages des grandes dames de 1867 l’insolente et charmante sécurité que donnaient à leurs grand’mères la naissance et la fortune.

Quelque chose de plus doux et de plus profond est entré dans les âmes. Les poètes et les philosophes ont passé par là. Rousseau, dans l’Emile, avait déjà rappelé aux mères leurs devoirs.

C’était les ramener à la nature. Chateaubriand leur a donné ce goût delà contemplation qui était jusqu’alors si étranger aux Françaises. Lamartine, allant plus loin encore, a nourri leurs âmes d’énervantes rêveries.

De tous ces enseignements combinés avec une faible dose de catholicisme et une dose heureusement beaucoup plus forte de bon sens et d’honnêteté, est résultée la Parisienne du temps présent, la plus séduisante, à coup sûr, sinon la plus parfaite de toutes les femmes connues.

C’est celle-là que Mme H. Browne a peinte. Toute la beauté du portrait est dans la physionomie. [Le regard est doux et profond. Il n’est point timide, il n’est point hardi et provoquant; il n’est pas languissant ni distrait; il est admirable et fait oublier tout le reste du tableau. On retrouve, à contempler ces beaux yeux si pleins de calme et de sérénité, le plaisir tranquille et ineffable que laisse la lecture de Jocelyn, ou, pour mieux dire, on a le sentiment de l’idéal.

Qu’on nous vante après cela les grosses Flamandes de Rubens, pleines de chair et de sang, ou les hideuses filles de M. Courbet, « maître-peintre, » qui croit peindre seul le vrai parce qu’il peint des laiderons. Je le dis hardiment, ces grosses épaules et ces membres énormes, de quelque couleur éclatante qu’on les revête, ne sont que de la viande de boucherie. Qu’importent ces muscles tendus, ces bras roidis et ces jambes qui ressemblent à des piliers de cathédrale? Ce que je veux, c’est l’accord de la beauté physique et de la beauté morale; c’est la simplicité, la sobriété, l’élévation.

Que les Descentes de croix et les grands tableaux historiques exigent plus de génie et de fécondité qu’un simple portrait de femme, c’est vrai; mais qu’ils fassent sur le spectateur une impression plus profonde, ou qu’ils éveillent des pensées plus hautes : non. Et, après tout, c’est à ce signe qu’on reconnaît la grandeur de l’art et le génie de l’artiste.
Je ne puis mieux dire l’impression que m’a laissée le portrait de Mme Browne qu’en citant les vers d’André Chénier :
Un jour si quelque ami des loisirs studieux
Cherchait quelle fut cette belle,
La grâce décorait son front et ses discours,
Et comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront près d’elle.
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