La rue des Pays-Bas

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worldfairs
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La rue des Pays-Bas

Message par worldfairs » 19 sept. 2018 01:32 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

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Je ne connais rien de plus agréable que de laisser une fois de côté les harnais du journalisme et de faire à travers les merveilles du Champ de Mars une véritable promenade de flâneur et de touriste. Depuis cinq mois, en effet, nous avons dû, chroniqueurs et critiques, ne voir dans l’Exposition qu’un immense sujet d’études; nous avons dû, faisant abnégation complète de nos propres penchants, de nos sentiments, repoussant les attractions de tout genre qui nous entouraient, négligeant les plus séduisants spectacles, ne voir que les produits dont le public attendait un compte rendu, une analyse, un éloge ou un blâme. Jusqu’à ce jour, nos visites à l’Exposition n’ont eu d’autre but que de satisfaire la curiosité, de fixer les souvenirs de ce maître redouté qui s’appelle tout le monde.

Et voici qu’un ukase de notre rédacteur en chef nous rend toute liberté! Aux termes de cet acte, que je ne saurais trop applaudir, nous n’avons qu’à nous promener en prenant pour direction un des rayons de cette vaste ellipse que forme le Palai3 du Champ de Mars. Nous notons en passant les curiosités, les objets dignes d’attention, et, sans avoir à formuler d’opinion bien positive, nous devons nous borner à laisser entrevoir nos impressions.

En hôtesse généreuse et courtoise, la Commission impériale a fermé les yeux sur une petite usurpation de nom et de titre qu’avait prévue le Législateur de 1858, et qui consiste à substituer au titre modeste de royaume de Hollande, celui-ci beaucoup plus pompeux, mais tout à fait inexact, de royaume des Pays-Bas. Sous le bénéfice de cette indulgence, la commission hollandaise a donc pu inscrire sur toutes ses vitrines : « Pays-Bas. » Je ne veux pas être plus sévère que la Commission impériale, et je termine cette petite guerre en entrant dans la rue des Pays-Bas.

Tout d’abord, je laisse à ma droite une salle fort intéressante, et dans laquelle le rédacteur chargé de rendre compte de l’histoire du travail, ne peut m’empêcher de jeter un coup d’œil. C’est tout ce qu’il m’en faut, au reste, pour voir de ravissantes sculptures sur bois et sur pierre, des meubles, des bijoux en or, en argent, en cuivre, en acier, des armes travaillées avec cette patience qui est une moitié du génie, avec ce goût qui leur conserve une si grande valeur, quoi encore? un modèle de galère à 34 rameurs, de belles tapisseries racontant l’affranchissement des Provinces-Unies et la fuite de l’escadre espagnole devant la flotte hollandaise.

Je vous les signale en toute hâte, et je me hâte de rentrer dans mon domaine. Ici je peux vous montrer encore de remarquables vases en cuivre ciselé, appartenant à la Galerie de l’histoire du travail, mais que leur propriétaire, M. Vanden Brock, a exposés dans des vitrines spéciales. Les oiseaux, les fleurs, le feuillage, exécutés avec une grande habileté, attirent et retiennent le regard.

Quelques pas encore, et nous voici en pleine exposition. A droite, les Pays-Bas, à gauche, l’Algérie. Malgré mon désir de vous parler de cette belle contrée, de cette riche colonie, qui n’a peut-être pas encore donné raison à toutes les espérances qu’elle avait fait concevoir, mais qui, chaque jour, s’attache plus intimement à la France par les sacrifices qu’elle lui coûte, par les services qu’elle lui rend$ malgré le côté pittoresque et séduisant de son exposition, je dois laisser le champ libre à une plume plus expérimentée que la mienne, à celle de notre collaborateur le docteur Warnier, auquel vingt ans de séjour en Algérie ont donné une autorité incontestable.

Je me bornerai donc à regarder, sans vous en parler, les riches produits agricoles, forestiers, industriels de notre colonie, ses chêne-liège, ses laurier-rose, ses oliviers, ses céréales, ses tissus, et je continuerai mon voyage à travers les Pays-Bas.

Après l’exposition de M. Vanden Brock, la commission hollandaise a réuni dans une vitrine les produits les plus curieux de ses possessions d’outre-mer, et principalement de Java et de Batavia. Opposée à l’exposition algérienne, cette exhibition ne manque pas d’intérêt. — Les armes qui se distinguent, comme chez tous les peuples primitifs, par un luxe que les peuples civilisés appliquent à des objets d’un usage plus journalier, sont remarquables par le fini des ornements, et la valeur des matières employées, l’ivoire, les métaux précieux, etc. — Dans la même vitrine, de très-beaux échantillons de café et de thé présentent aux amateurs les noms chéris de Pecco, de Souchon, de Kempocy, etc.

Cette revue moitié rétrospective, moitié moderne de l’industrie et de l’agriculture javanaises, nous conduit jusqu’à la salle consacrée aux arts libéraux. J’indique en passant la porte du local réservé au commissariat général des Pays-Bas. Après les photographies de M. Verveer, photographe de Leurs Majestés le Roi et la Reine des Pays-Bas, photographies fort belles, et qui ont obtenu une médaille de bronze, et auxquelles je ne reprocherai que de donner des portraits de personnages du seizième siècle d'après nature, ce qui est raide, comme on dit au Gymnase, je m’arrêterai devant l’exposition d’orfèvrerie de M. Meyer, orfèvre des Majestés déjà nommées. Je signalerai, entre autres pièces réussies, une paire de candélabres à sept branches, d’une grande légèreté, et une coupe ciselée « dans ses moments de loisir » par un ouvrier de la même maison, M.Becht, qui a fait preuve de goût et d’habileté. J’aime assez que cet ouvrier qui n’est pas « chef de métier » ait trouvé une place distincte dans la vitrine de son patron, et ait eu ainsi l’occasion de montrer quelle était sa part dans les très-remarquables œuvres exposées par M. Meyer.

Aimez-vous les instruments de cuivre, en musique ? M. van Osch en expose une série, capable d’effrayer les fervents de Mozart et de Gluck. Les barytons, les contraltos, les trompettes, les cornets, les basses, entourent de leurs pavillons menaçants un énorme instrument plusieurs fois enroulé sur lui-même, et qui a toutes les allures d’un boa-constrictor. Je préfère la vitrine voisine où les Indes orientales, c’est-à-dire Padang, Palembano, Makassor, Aruba, une île qui longe la côte de Venezuela et fournit des bois précieux, ont réuni ces mille objets en bois sculptés, en ivoire, en métal ciselé, ces étoffes d’une finesse et d’un éclat singuliers, que la vieille Europe regarde avec étonnement, avec admiration même, mais sans parvenir à les imiter.

Ces tissus brodés me servent de transition aux épaisses broderies d’or et de soie, que M. Stoltzemberg applique sur les chasubles et les étoles, qui lui ont valu une médaille d’argent. J’ai peine à comprendre, cependant, que tant d’or, de soie, de pierreries, soit nécessaire pour honorer le Dieu qui a voulu naître dans une étable. Mais, ceci est une impression personnelle, mieux que cela, une opinion, dont il est inutile que je vous fasse part.

Je voudrais bien vous offrir, comme compensation, la vitrine voisine, où le Bureau topographique du ministère de la guerre de la Haye (Hollande et Pays-Bas) a réuni d’assez nombreux spécimens de canons, de caissons, de plans, de routes stratégiques, de cartes, etc. Outre que je n’aime pas beaucoup cet appareil belliqueux, chez un peuple qui devrait être plus modeste, je ne trouve rien de bien intéressant dans une découverte dont les Pays-Bas semblent se faire une gloire. C’est l’application de l’eau-forte à la gravure sur pierre. Ce nouveau genre de gravure a pour but d'imiter la photographie. — Imiter la photographie ! C’est comme si nous inventions un procédé pour imiter la peinture anglaise!

M. Van Kempen expose dans une vitrine voisine de très-beaux échantillons d’orfèvrerie d’argent, obtenus par un nouveau procédé électro-chimique, qui lui a valu une médaille de bronze.

Je laisse de côté un pavillon algérien qui occupe le milieu de la galerie et autour duquel les légères plumes de flamant, d’autruche, etc., attirent toujours une foule très-sympathique. Le pavillon est surmonté d’une magnifique autruche empaillée que le propriétaire consent à donner pour la bagatelle de 550 francs.

J’arrive enfin à ce que l’on nomme l’industrie de Tilbourg, c’est-à-dire aux laines cardées et tissées. C’est à Tilbourg que sont situées les-principales usines hollandaises, qui fabriquent les draps, les flanelles, les feutres qui entrent depuis quelques années en France, un peu sous tous les pavillons mais surtout sous celui du bon marché. Les principaux chefs d’ateliers se sont réunis pour exposer dans une même vitrine les produits de leurs manufactures, Une étiquette, portant le nom du fabricant, suffit à déterminer la part de chacun dans cette exposition collective. A moins d’un examen très-attentif, il serait difficile d’établir des différences sérieuses entre les produits de ces diverses maisons. Mais, au risque de blesser le sentiment patriotique de nos manufacturiers, je dois avouer que les tissus hollandais, parfaitement égaux aux nôtres en qualité, l’emportent sur ceux-ci au point de vue du prix. Je citerai des flanelles d’une grande finesse, souples et fortes à la fois, d’une très-belle couleur écarlate, qui se vendent 2 fr. 45 c., le mètre. La flanelle croisée blanche se vend de 2 fr. 90 c. à 3 fr. 40 c.

Je ne passerai pas devant le troisième pavillon algérien, sans saluer le drapeau de la République d’Andorre. C’est à peu près tout ce qu’expose ce pays légendaire. Mais cet étendard tricolore, que n’a pas mutilé la victoire, et qui couvre de ses plis des hommes laborieux, libres, heureux, vaut bien, selon moi, les tapis et les riches étoffes de la Perse ou de la Turquie. Le drapeau d’un peuple libre! je ne connais pas beaucoup de nations qui puissent en arborer au Champ de Mars!

La Hollande a une réputation parfaitement justifiée pour la filature du lin et du chanvre. Parmi les principaux exposants, je citerai MM. Stork et Cie, d’Hengelo, qui exposent de très-belles cotonnades, et qui ont 'obtenu une médaille d’argent. Je ne ferai aux exposants de cette classe qu’un reproche, c’est de ne pas imiter leurs collègues de la classe 30, de ne pas mettre sur leurs produits les prix de vente. Il ne suffit pas, en industrie, de bien faire. La perfection des outils a, depuis plusieurs années, résolu ce problème :
Il faut produire à bon marché. Ici se montre la véritable supériorité du fabricant. Car c’est par le choix des procédés les plus économiques, par l’achat des matières premières, par l’ensemble des opérations qui constituent la fabrication qu’il arrive à produire une étoffe égale en qualité à celles de ses concurrents, mais d’un prix inférieur. Je constate la beauté des cotonnades de MM. Stork et Cie, mais je ne sais si cette supériorité ne s’acquiert pas au détriment du bon marché.

Mais j’entends l’affreux tintamarre des dix-mille machines qui, de neuf heures du matin à cinq heures du soir, initient les visiteurs aux secrets de nos usines. Le chapeau n’a plus de mystères, la fabrication du bouton de métal tombe dans le domaine public, et le premier venu vous expliquera comment se compose, se tire et se cliché l’article que vous venez de lire. Mais je ne peux m’attarder dans ce domaine réservé à M. Victor Meunier. Je le traverse à la hâte, vous signalant, en passant, une très-belle chaire en fonte exposée par M. Enthoven de la Haye, et je gagne le promenoir où je trouve le buffet hollandais qui me prouvera, pour quelques centimes, que le bitter et le curaçao sont les meilleures liqueurs de Hollande et des Pays-Bas.
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