M. J. Breton

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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worldfairs
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M. J. Breton

Message par worldfairs » 18 sept. 2018 01:50 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

M. Jules Breton est élève de Martin Drolling.

Chose singulière! de l’atelier de Drolling, où certes florissaient les principes du classique le plus pur, sont sortis des artistes tres-différents par le caractère du talent; ainsi, MM. Timbal et Chaplin, Baudry et Chevignard, de Curzon et Marchai, Henner, Servin, Mouchot, Breton et d’autres. C’est que, lui-même, Drolling sortait de la puissante école de l’Empire qui a exercé une influence si considérable sur les arts. Ah! je le sais, cette école a fait éclore une nuée de praticiens inintelligents, de pédants ennuyeux, dépourvus de chaleur, d’imagination, réalisant un idéal faux et maniéré au moyen de types, de poses, de gestes conventionnels. Mais elle ne peut être responsable de toutes les œuvres inanimées et sottes qui furent faites sous son nom, de même que le romantisme ne saurait l’être de tous les barbouillages qui s’abritent sous son aile, de même que le naturalisme, en grand honneur de nos jours, ne l’est point des toiles laides et malpropres que chaque Salon de Paris ou de province présente au public ahuri et stupéfait.

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La gardienne de dindons de Jules Breton

Entre autres choses, l’école de l’Empire était pénétrée du sentiment de l’enseignement. Elle savait inspirer et développer l’amour des fortes études; elle comprenait qu’au lieu de violenter les disciples dans leurs préférences, il faut s’attacher à fortifier, à féconder leurs facultés saillantes. Inflexible, sans doute, sur le point de départ, sur la manière de commencer le voyage, elle acceptait cependant toutes les dispositions, quelles qu’elles fussent, quand bien même leurs tendances devaient conduire aux buts les plus opposés. Et la preuve, c’est que David sut former les talents si tranchés de Girodet, de Gros, de Gérard, d’Ingres, de Schnetz, de Granet et de Léopold Robert, tandis que, suivant une ligne parallèle, Guérin instruisait Géricault, Scheffer, Delacroix, et que Charlet, Delaroche, Abel de Pujol et Roqueplan s’élevaient aux conseils de Gros.

Or, Martin Drolling, avait appris de son maître David le secret d’instruire les jeunes gens, de diriger chacun dans sa voie. Plein de tact, de foi, de discernement, et, sous des formes à l’occasion non exemptes de rudesse, animé d’une sincère bienveillance, il savait expliquer les beautés des anciens dont il était grandement épris, sans mépriser les modernes, loin de là. Ce témoignage je suis heureux de le rendre à la mémoire d’un homme excellent, qui fut mon professeur et chez lequel, comment l’oublierais-je? j’ai rencontré ceux qui sont restés mes amis les plus sûrs et les plus dévoués.

M. Jules Breton est donc le produit d’un atelier superlativement classique, ce qui ne l’a point empêché de découvrir, dans un champ mal exploité souvent, un sillon riche et nouveau. Il est certain qu’il entend les mœurs villageoises avec une réelle intelligence. Il ne flatte pas la nature en laid; voilà qui le sépare des vulgaires faiseurs de paysanneries. Il cherche la vérité; mais sans affectation hautaine de fausse couleur, sans excès de simplicité renfrognée et déplaisante. Aussi, moins robuste, moins austère et moins âpre que celle de M. Millet, avec plus de choix dans les sujets et les formules, et plus d’apprêt, sa muse est encore très-grave, très-sérieuse et passionnée pour les fortes et saines poésies rustiques. Et puis, il doit à cette bonne éducation d’artiste que l’on recevait chez Drolling, d’agencer avec goût une composition même compliquée; il dessine en général correctement, d’un trait large et souple ; sa palette est vigoureuse sinon variée, sa pratique habile et châtiée. Pour dire ma pensée entière, c’est un réaliste dans le sens le plus acceptable du mot, non fouillant les guenilles qui pourrissent dans la fange, mais retrouvant la grâce, l’élégance et la fierté jusque sous les habits d’une humble fille des champs.

Par exemple, examinez le tableau intitulé les Sarcleuses. Cinq femmes picardes agenouillées ou penchées vers la terre, sarclent un champ. Elles vont de gauche à droite, c’est-à-dire la première masquant à peu près à moitié la deuxième et ainsi de suite jusqu’à la cinquième. Au second plan, à gauche, une jeune fille s’est redressée; les mains réunies derrière le dos, elle reprend haleine et aspire les mystérieuses senteurs du soir. Au fond le disque rougi du soleil est en partie caché par la ligne de l’horizon. Eh bien, tout cela, très-simple pourtant, est saisissant. Quelle impassible et douce solennité dans l’effet de l’ensemble ! Quel calme majestueux s’étend sur le paysage? Quelles tendres fraîcheurs sur les herbes, que de palpitations sereines dans le ciel limpide! Le groupe actif des travailleuses est d’un bel arrangement. La jeune fille debout, les cheveux agités par la brise me paraît superbe. Non, jamais, femme d’Albano ou du Transtevère n’a dessiné une silhouette plus grave, plus imposante.

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La source de Jules Breton

Voyez aussi la Plantation d’un Calvaire. Ces groupes d’hommes qui suivent l’image du Christ, ces vieilles paysannes à genoux sur le sol humide, embéguinées dans leur cape, le site, l’harmonie générale tout concourt à donner au tableau un caractère particulier de gravité et de grandeur. Et les jeunes filles au visage hâlé, au profil pur et ferme, en se mêlant au cortège, ont pris, sans s’en douter, des attitudes hiératiques. A les voir défiler avec cette noble allure, ne dirait-on pas des femmes d’Athènes ? C’est cela. Passez dans leurs cheveux un bout de bandelette, ajustez-leur à l’épaule les plis d’un péplum et vous aurez des canéphores montant à l’Acropole le grand jour des panathénées.

La Bénédiction des blés est une autre bonne chose. Même, je crois l’impression pure et simple de la nature plus frappante ici qu’ailleurs. C’est, du reste, l'une des premières œuvres de l’artiste qui, à l’époque où il l’exécuta, peignait tout bonnement ce qu’il avait sous les yeux, sans recherche ni compromis. Néanmoins, il y a là des figures dont la vérité frise la caricature, exagération de naïveté que le talent plus civilisé de M. Breton se garde bien maintenant de commettre.

Je citerai encore, comme figurant aux galeries internationales du Champ de Mars, le Rappel des glaneuses, la Gardeuse de dindons, — nous en publions la gravure dans ce numéro, — la Becquée, toile inédite, la Moisson, la Lecture et l’esquisse d’un tableau — la Fin de la journée — qui a failli rapporter au peintre, lors du Salon de 1865, la grande médaille d’honneur.

Une autre toile inédite de M. Breton est ! celle portée au livret sous ce titre : la Source. La pièce est de conséquence. Aussi, bien qu’elle soit reproduite par la gravure dans cette livraison, ne me paraît-il pas superflu de la décrire, d’en expliquer rapidement les mérites.

De quoi s’agit-il? Nous sommes sur le bord d’une falaise élevée; au pied de la falaise, au milieu de blocs de granit vieux comme le monde, filtre une source à laquelle les gens du pays parviennent à l’aide d’une façon d’escalier taillé tant bien que mal sur le flanc du rocher. A droite, fond de mer; à gauche, fond de campagne. La scène se passe en Basse-Bretagne.

Nous connaissons le décor, voyons à présent les personnages.

Des femmes se dirigent vers l’escalier qui conduit à la source. L’une d’elles en a déjà descendu le premier degré, s’avançant de face, une grande jatte appuyée sur la hanche, un enfant dans les bras. Un peu en arrière, deux jeunes filles; celle de droite se présente également de face; l’autre, de profil, portant sur la tête une cruche qu’elle maintient d’une main, développe une ligne pleine de style et de distinction, d’une parfaite élégance. Dans l’angle gauche est étendu un jeune gars vêtu de toile grise; plus loin, du même côté, deux ou trois figures ; à droite, dans l’ombre, des femmes vont et viennent autour de la source; à l’horizon, enfin, quelques barques tachent de leurs voiles blanches l’Océan glauque et verdâtre.

Qu’ajouterai-je? Voilà des Bretonnes vraies comme la nature. Elles n’ont rien des poses, des arrangements en usage sur les vignettes ou sur les frontispices de romances, et leurs physionomies sont d’une exactitude à laquelle il n’y a rien à reprendre. On peut me croire, moi qui suis du pays. Oui, je vois des filles de mon cher Finistère. Elles sont ainsi, solidement découplées, médiocrement jolies, mélancoliques plutôt que joyeuses; elles marchent de ce pas net et régulier; voilà leurs coiffes qui ne sont point toujours empesées comme à l’Opéra-Comique; voici leurs vieux casaquins de laine et leurs jupes effilochées; je suis au milieu de visages de connaissance, et ces Bretonnes, si je voulais, je les appellerais toutes, chacune par son nom.

Après cela, faut-il fureter dans le tableau pour en découvrir, s’il se peut, les faiblesses? A quoi bon? Quand j’aurai trouvé le ciel incomplètement peint, le pied de la femme du premier plan un peu long, le bras de la jeune fille de profil étiré, et, en outre, quelques aigreurs dans le poupon, l’œuvre sera-t-elle moins digne de louanges? Point. Dans un trésor, parce qu’il s’est glissé des pièces légèrement rognées, ou d’un aloi douteux, pour cela le trésor n’en est pas moins trésor. Ne soyons donc pas exigeants plus qu’il ne convient, et disons que si les meilleurs tableaux des meilleurs maîtres étaient examinés à la loupe, il ne serait pas impossible d’y relever plus d’une incorrection grave. Jugeons les choses d’un point de vue plus haut. L’artiste s’est-il offert un programme dépassant ses moyens? Assurément non. L’a-t-il rempli en donnant une égale satisfaction aux intérêts de son originalité et aux lois de l’art? Eh! mon Dieu, n’en demandons pas davantage; toute la question est là.

En terminant, je dirai que M. Jules Breton a eu l’heureuse chance de voir tous ses efforts, au fur et à mesure qu’il a appelé le public à les juger, non-seulement applaudis par la foule, mais encore récompensés officiellement. Médaillé de troisième classe au Salon de 1855, de deuxième en 1857, de première après l’Exposition de 1859, il a été décoré en 1861. Enfin, à l’occasion de l’Exposition universelle, il vient d’être promu au grade d’officier dans l’ordre impérial de la Légion d’honneur.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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