Le Massacre des Mamelucks par M. Bida

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Le Massacre des Mamelucks par M. Bida

Message par worldfairs » 18 sept. 2018 01:44 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - Le Massacre des Mamelucks par M. Bida - massacremamelucks.jpg

Plus d’espoir. La grille s’est refermée. Les chevaux se cabrent avec furie et s’élancent sans pouvoir enfoncer cet inébranlable rempart derrière lequel on entrevoit la vie et la liberté.

De tous côtés l’étroite enceinte de la cour est fermée par de sombres bâtiments. Toutes les fenêtres sont grillées et derrière le grillage les assassins choisissent, visent et tuent à coup sûr leurs victimes.

Du haut des terrasses d’autres bourreaux braquent leurs fusils sur cette multitude amoncelée qui ne peut ni se défendre, ni fuir;
Le drame que M. Bida peint d’une manière si saisissante est l’un des plus tragiques de ce siècle fécond en tragédies de toute espèce. C’est le massacre des Mamelucks dans le palais de Méhémet-Ali ; c’est la fin d’une race de héros à laquelle Bonaparte et les soldats de la République avaient porté le premier coup le jour de la bataille des Pyramides. Méhémet-Ali leur porta le dernier. C’est ainsi que le chacal suit le lion et achève ses victimes.

Vrai chacal en effet, ce Turc rusé qui sut un instant persuader à la France qu’il était le régénérateur de l’Orient. Marchand de bestiaux d’abord en Albanie, compatriote d’Alexandre le Grand, de Pyrrhus et de Scanderbeg, il commença sa fortune comme presque tous ses compatriotes en détroussant les voyageurs sur les grandes routes. A ce métier il devint bien vite célèbre et se rendit redoutable. Quiconque a le moyen d’acheter un sabre et deux pistolets devient un personnage en Orient ; et pour peu qu’il fasse trois ou quatre bonnes rencontres au coin d’un défilé, sa fortune est assurée. Mais si, pour comble, il est économe et bon administrateur, comme Hadgi-Petros, s’il a le bonheur de réunir autour de lui quarante ou cinquante coquins, s’il livre quelques combats heureux à la gendarmerie, il peut prétendre à tout, et même à l’empire. C’est ainsi que le fameux Ali devint pacha de Janina et pendant plusieurs années fit trembler le sultan sur son trône. Il est vrai qu’ensuite, ne pouvant le vaincre, on l’assassina.

Méhémet-Ali, plus heureux, avait mieux choisi son champ de bataille. Au lieu des montagnes stériles de l’Épire et de la Macédoine, où les coups de sabre sont plus nombreux que les piastres, il chercha fortune en Égypte, dans la plus fertile vallée du monde enlier. Il eut le bon sens, cet Albanais, conquérant par hasard, marchand par vocation, d’arriver juste au moment où les Français étant partis, les Mamelucks étant en déroule, les Anglais n’étant pas en force, et les Turcs étant incapables d’autre chose que de pillage, le pays devait appartenir au premier occupant. Venir à propos, c’est la moitié du génie. Supposez que Napoléon fût né en 1710, il n’eût été qu’un Paoli.

L’Albanais eut donc, comme Napoléon, cette fortune de venir à son heure. Pour le sultan l’Égypte n’était plus depuis longtemps qu’une ferme mal cultivée dont le fermier payait rarement le revenu. Méhémet-Ali offrit de faire un bail plus avantageux;, et pour montrer sa bonne foi, paya le tribut d’avance. Comment se défier d’un fermier si obligeant ? Il eut donc carte blanche et partit pour conquérir le royaume de Sésostris; car ce n’était pas tout que d’obtenir le titre de pacha, il fallait aussi prendre possession du pachalik. C’est là que l’ancien corsaire devait se faire connaître.

Ses adversaires naturels étaient les Mamelucks, la plus belliqueuse race d’hommes qui ait jamais vécu. Leurs exploits, presque fabuleux, étaient célèbres dans tout l’Orient. L’un d’eux, Hassan, surpris dans le harem d’un pacha, et forcé de fuir, s’ouvrit, le sabre en main, un passage au travers de ses ennemis, s’empara d’un cheval, traversa deux fois d’un bout à l’autre les rues étroites et tortueuses du Caire sans que personne osât l’arrêter, et causa une telle frayeur à toute la garnison qu’on ouvrit les portes de la ville pour le laisser fuir librement au désert. Tel autre, Mourad-bey, connu par sa force prodigieuse, enlevait d’un seul coup la tête de son ennemi ou le fendait en deux jusqu’à la ceinture.

Ils appartenaient tous à ces indomptables tribus du Caucase, dont la beauté, la force, l’adresse aux exercices du corps et le courage n’ont jamais été surpassés. Vendus comme esclaves par leurs parents, ils devenaient maîtres dès leur arrivée en Égypte. Tout fuyait devant cette cavalerie sans discipline dont chaque homme était un héros. Les chevaux, nés au désert, et aussi ardents que les cavaliers, franchissaient tous les obstacles. A la bataille des Pyramides, l’armée française elle-même, que rien n’étonnait, admira la bravoure prodigieuse des Mamelucks et l’acharnement avec lequel ils se précipitaient à cheval sur les baïonnettes pour enfoncer le carré sous leur poids.

Mais la dernière heure allait sonner. L’âge des races héroïques et chevaleresques est passé. En se heurtant à la France, la plupart avaient péri, et surtout les principaux chefs. Mourad-bey, mort de la peste, n’avait pas laissé de successeur. Ses anciens compagnons d’armes, dispersés et désunis, allaient être la proie des Turcs ou des Anglais, et pendant quelque temps on douta lequel de ces deux partis resterait maître de l’Égypte. Méhémet-Ali

Troisième larron,
Saisit maître Aliboron.

Sa politique, tout à fait turque, c’est-à-dire aussi étrangère à la justice qu’à la bonne foi, fut d’assassiner ceux qu’il ne pouvait vaincre. N’osant affronter en rase campagne le sabre redouté des Mamelucks, il leur fit mille caresses, les invita à venir signer au Caire un traité d’alliance et d’amitié éternelle.

Comment il tint sa promesse, c’est ce que représente le tableau de M. Bida. Ces terribles Mamelucks, confiants dans leur courage et dans la parole donnée, entrèrent à cheval dans son palais, bien armés, vêtus de leurs plus riches habits et portant sur eux, suivant l’usage, des bourses remplies d’or : grande tentation pour les Albanais qui formaient la garde du pacha.

Puis la porte se referma, et les Albanais embusqués firent pleuvoir sur eux, de toutes les fenêtres et de toutes les terrasses du palais, une grêle de balles.

Quand le tigre est pris au piège, à quoi lui servent ses puissantes mâchoires et ses fortes griffes? Un enfant se rit de lui et le fusille impunément.

Ce fut le supplice des Mamelucks. Voyez ces chevaux galoper sans maître, fous de terreur et de rage, les yeux étincelants, les narines dilatées. Ils se heurtent et s’entrechoquent au hasard, foulant aux pieds les morts et les blessés. Au fond du tableau, un groupe de Mamelucks à cheval se presse en désordre sous la voûte et, par un denier et puissant effort, cherche à ébranler la grille. S’ils réussissent à la desceller, tout est sauvé. Ils pourront fuir dans les rues du Caire, appeler le peuple à leur secours, ou seuls, réduits à leurs propres forces, faire repentir le traître et punir les assassins.

Mais les mesures de Méhémet-Ali sont bien prises et ne laissent aucune espérance aux Mamelucks. La grille trop bien scellée demeure inébranlable sur ses gonds. Les marches des escaliers sont couvertes de sang et de cadavres. Un cheval épouvanté se précipite et cherche à fuir cet horrible spectacle. Près de lui, un Mameluck se redresse, montre le poing avec rage à ses assassins, qui tirent sur lui du haut de la terrasse du palais, et semblent répéter le défi du vaillant Ajax :

Grand Dieu, rends-nous le jour, et combats contre nous !


Un Albanais le contemple avec la tranquillité ironique et froide du meurtrier qui se sent lui-même à l’abri des coups. A voir l’air calme et satisfait de ce misérable, on croirait avoir sous les yeux une de ces chasses royales, où des milliers de faisans, de lapins, de lièvres et de perdreaux sont traqués et entassés par troupeaux dans une étroite enceinte. A un signal-donné, le roi et les grands seigneurs, comtes, ducs ou marquis, prennent des mains des gardes-chasse des fusils tout chargés et commencent à petite distance un affreux massacre. Quelquefois même les dames ne craignent pas de prendre part à la fête, et tuent pour le plaisir de tuer.

C’est là ce qui fait l’horreur du sujet qu’a traité M. Bida. C’est un massacre atroce et sans exemple. C’est le triomphe de la trahison. Régénérer et civiliser un peuple à ce prix, c’est le perdre.

Le tableau de M. Bida est plein de bruit, de tumulte et d’action. Ses hommes et ses animaux se mêlent dans un savant désordre. Le groupe des chevaux qui se cabrent au milieu de la cour se détache peut-être un peu trop régulièrement du reste de la scène. Cet ensemble de mouvements dans la fuite, conviendrait mieux à nos chevaux de régiment, qu’à cette race ardente et désordonnée qui parcourt d’un bout à l’autre l’immense péninsule d’Arabie, et dont tous les poètes ont fait l’éloge, depuis Job jusqu’à Mahomet.

J’aime mieux le calme imposant des figures de Mamelucks déjà glacées par la mort. On sait que les chirurgiens militaires ont souvent remarqué l’étonnante immobilité des traits de ceux qui sont tués d’un coup de feu. Les morts de M. Bida semblent dormir. L’un d’eux surtout, jeune homme imberbe, d’une beauté rare, a presque l’air de reposer sur le sein de sa mère, tant il est mollement étendu sur les marches du palais.

Me pardonnera-t-on de hasarder une critique au sujet de cette œuvre d’ailleurs si remarquable? Je trouve que le principal personnage, c’est-à-dire Méhémet-Ali, aurait dû figurer dans l’action, et en être le centre. Certes, M. Bida devait nous peindre, et il nous a peint en effet le carnage dans toute son horreur ; mais il aurait dû montrer aussi le chef des assassins, caché quelque part, regardant commettre le crime et savourant sa perfidie.

On voudrait voir dans ses yeux la joie, la crainte, la haine, le mensonge ; on voudrait deviner ses angoisses; car si le perfide Albanais était incapable de remords, il pouvait, du moins, craindre qu’un seul de ses redoutables ennemis, échappé par miracle au massacre, l’attendît à son tour au coin de quelque rue ou vînt le chercher jusque derrière les murailles épaisses de son harem. M. Bida n’a peint que le massacre, et je le regrette; mais les diverses parties du tableau n’en sont pas moins variées avec une grande vigueur et un art infini.

Je terminerai par un mot, qui est un grand éloge. M. Bida ne me paraît pas au-dessous de la grande entreprise qu’il a, dit-on, commencée, — l’illustration de la Bible.
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