L’Ostensoir de Vasco de Gama

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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L’Ostensoir de Vasco de Gama

Message par worldfairs » 09 sept. 2018 06:18 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - L’Ostensoir de Vasco de Gama - ostensoirevascogama.jpg

Je ne sais plus qui a dit cette parole maintes fois répétée : « Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire ! »

C’est là assurément un paradoxe, et, pour ma part, j’estime qu’il en est des peuples comme des individus : ceux qui n’ont pas d’histoire n’ont pas d’aïeux, ce sont des parvenus ou des bâtards.

Les Portugais sont un peuple heureux qui, dans d’étroites frontières, voit d’année en année s’accroître sa prospérité matérielle et morale et, sous l’abri des plus libérales institutions, peut compter avec confiance sur un long et brillant avenir. Et cependant les Portugais ont une histoire, une histoire glorieuse et mémorable, tellement qu’elle a fourni le sujet d’un grand poème épique : les Lusiades.

Camoëns est en Portugal ce qu'Homère était chez les Grecs, un poète éminemment et exclusivement national. L’aristocratie et le peuple d’Athènes, d’Argos et de Sparte recherchaient et trouvaient leurs origines dans l’Iliade; l’aristocratie et le peuple de Lisbonne, de Porto, de Coïmbre recherchent et trouvent de même dans les Lusiades les souvenirs vivants de leurs ancêtres.

Mais on a remarqué plus d’une fois qu’au moment de la renaissance des lettres et des arts en Europe, dans ce seizième siècle si généreux et si fécond, le Portugal, qui comptait néanmoins et citait des représentants illustres dans la littérature et dans les sciences, était resté en arrière au point de vue artistique et n’avait produit aucun grand peintre ni aucun grand sculpteur.

« Que voulez-vous? me disait un jour à ce propos M. le vicomte de Païva, ministre de Portugal à Paris, on ne saurait mener de front deux entreprises considérables. Pendant que les arts fleurissaient en Italie, en Espagne, en Allemagne, en France, nos vaisseaux, chargés dr navigateurs intrépides, sillonnaient toutes les mers et promenaient le nom portugais sous toutes les latitudes. Avions-nous le temps d’être artistes? »

Il n’y avait rien à répondre à de si excellentes raisons. Vasco de Gama, dans son genre, est, certes, de la taille de Murillo ou de Raphaël.

Le Portugal, malgré tout, n’a peut-être pas été si dépourvu d’artistes qu’on pourrait le croire.

Mon sujet, c’est un ostensoir ou une custode exposée dans les galeries de l’Histoire du travail (section portugaise), et qui brille comme une perle fine entre tant d’autres œuvres délicieuses qui se groupent ou s’étagent le long de ces galeries.

Les voyages de Vasco de Gama avaient tous, on le sait, un caractère guerrier. Après la découverte et l’exploration venait la conquête, et ces hardis navigateurs étaient doublés de soldats valeureux. Dans son second voyage aux Indes, Vasco de Gama eut affaire au souverain de Quiloa, qu’il combattit, qu’il ne tarda pas à vaincre et à soumettre, et qu’il obligea ensuite à payer un tribut au roi de Portugal, le célèbre don Manoël.

Le roi de Quiloa dut, en cette occasion, sacrifier l’or le plus pur de ses États, et cet or, rapporté en Europe, fut offert pieusement à l’Église comme la dîme et les prémices des richesses que le ciel avait livrées aux Portugais.

En conséquence, on chargea le plus habile orfèvre du temps, Gil Vicente, d’en tirer et d’en façonner un riche ostensoir qui perpétuerait dans les âges, devant Dieu et devant les hommes, le souvenir de cette ère de gloire et de prospérité.

Gil Vicente se mit à l’œuvre et, secondé par sa foi, il accomplit des miracles d’art et de talent, qui ne demandèrent pas moins, il est vrai, de plusieurs années de soins et de travaux. C’est en 1506 que l’ostensoir fut présenté au roi don Manoël, lequel le légua plus tard par son testament au monastère de Belem.

Les années se succédant, il advint un jour que la guerre, qui fait sa proie de tout ce qu’elle peut saisir, s’empara de l’ostensoir de Belem, lequel fit, à cette époque, une première apparition en France. Mais restitué et rendu à ses légitimés possesseurs, il reprit sa place dans le trésor archéologique et artistique du royaume de Portugal.

Il est difficile de faire connaître ici, quelque fidèle que puisse être notre compte rendu et quelque exacte que soit notre analyse, un objet d’un travail si raffiné, si compliqué, si minutieux et si divers. On y trouve les procédés des artistes du moyen âge et leurs recherches infinies où se combinent tant d’ingénuité ravissante et de simplicité par.mi tant de' fantaisie et de caprice. Cela rappelle encore dans ses découpures, ses niellures, ses broderies de toutes sorte, telles pages des vieux psautiers go biques et des Missels renommés; mais on y voit aussi le savoir-faire plus net et plus franc, le goût plus décidé et plus correct de la Renaissance.

L’art gothique et l’art roman, l’arabesque grenadine, toutes les formes, toutes les figures ont été mises à profit par l’orfèvre, et, dans un admirable fouillis de fûts mignons, de chapiteaux délicats, de colonnettes transparentes et sveltes, les fleurs et les fruits les plus variés, les oiseaux parés des ailes les plus resplendissantes, les insectes aux mille couleurs, vont, viennent, jaillissent, naissent à profusion et se répandent de la base au faîte comme à travers les rameaux et les mousses d’une forêt. Plus vous regardez et plus vous découvrez de petits prodiges dans cette création microscopique, où rien ne manque et où les figures humaines, richement drapées et vêtues, apparaissent aussi de toutes parts. Ici, au sommet du merveilleux édifice, c’est le Père éternel couronné et le globe à la main, puis les patriarches, les prophètes, les rois d’Israël, et, autour même du cercle où l’hostie consacrée doit être enchâssée, les douze apôtres sont représentés à genoux et en prière, pendant que des centaines de têtes d’anges leur sourient avec une béatitude narquoise.

Les émaux nuancés et mariés savamment, les ors tordus, effilés, ployés au gré de toutes les pentes de l’inspiration, l’argent taillé à facettes ou poli comme un miroir, les ressources mêlées de la peinture, de la sculpture, de l’architecture, les métaux sur les couleurs, les couleurs sur les métaux, tout concourt à faire de cet échafaudage singulier un ensemble harmonieux, grandiose à la fois et mignon, et si léger, si diaphane qu’on dirait que le souffle qui passe au travers suffirait pour l’enlever.

Et, en effet, le souffle supérieur qui dicte ses oeuvres à tout artiste vraiment digne de ce nom, y circule partout, et toute œuvre inspirée a des ailes pour se tenir au-dessus des siècles et fuir toute contagion profane. Musa est aies, disaient les anciens, la Muse est un oiseau.

L’ostensoir portugais de Vasco de Gama est, dans sa forme chrétienne et dans son sentiment religieux, un de ces ouvrages privilégiés où les Athéniens auraient vu, n’en doutez pas, les mains incomparables des Muses et des Grâces.
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