Les costumes de l’Amérique du Sud

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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worldfairs
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Les costumes de l’Amérique du Sud

Message par worldfairs » 04 sept. 2018 09:14 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

LES GAUCHOS.

Mon cher Ducuing,

Paris 1867 - Arts, design, mode - Les costumes de l’Amérique du Sud - costumesameriquesud1.jpg

Vous me faites rentrer aujourd’hui dans une des salles les plus curieuses de l’Exposition. Je ne dois y voir que les costumes si franchement originaux exposés par la Commission des Républiques de l’Amérique centrale et méridionale, mais laissez-moi prendre une ligne pour appeler l’attention de tous les visiteurs du Champ de Mars sur les objets types et sur les produits que les gouvernements de la Confédération argentine et de la Plata ont groupés dans l’étroit emplacement qu’on leur a réservé. Ce qu’il y a là de richesses accumulées, de produits naturels ou manufacturés, est inouï ! Vous aurez certainement pensé, comme moi, avec une certaine tristesse, en présence de ces immenses ressources, aux troubles politiques qui vouent sans cesse les Républiques du Sud-américain au travail de Pénélope ! Donnez vingt ans de calme à ces populations, et je gage qu’elles étonneraient l’Europe par la supériorité de leur industrie, par l’énergie de leurs découvertes, par l’activité envahissante de leur commerce. Mais, hélas! tout ce qui est vigueur, courage, passion, se dépense périodiquement en luttes individuelles, en divisions intestines, et l’homme semble prendre plaisir à détruire son œuvre pour en relever les ruines et la détruire encore!...

Qui donc a dit que l’homme serait trop puissant s’il était toujours sage? Cela est vrai surtout dans ces vastes contrées où la nature féconde a enfanté une si forte race et jeté dans le sol brûlant de si riches semences. Ah! si ces hommes, que nous avons là devant nous, fidèlement représentés dans leurs mœurs et leurs costumes, étaient toujours maîtres d’eux-mêmes, de leur énergie et de leurs passions, où n’iraient-ils pas? Si ce courage, cette abnégation étaient donnés tout entiers à la grande civilisation, quelles œuvres n’enfanteraient-ils pas?

Admirez, par exemple, ces gauchos, type qui appartient essentiellement à la Confédération argentine et à l’Uruguay; c’est le mélange le plus curieux des deux races européenne et indienne. Sorti de la race indienne, il a dans les veines le meilleur du sang espagnol. Sa passion pour la vie indépendante trahit le premier sang; sa fierté, ses allures nobles et souvent élégantes sont l’héritage des fils de la Péninsule ibérienne.

Le gaucho fait le service des fermes et y est particulièrement chargé du soin du bétail et des chevaux. Sa vie se passe au milieu des animaux qu’il dompte ou qu’il assouplit. Attaché au service des grands estancieros, ou fermiers-propriétaires, il est rare qu’il amasse jamais assez d’argent ou qu’il l’épargne assez, quand il le possède, pour devenir propriétaire à son tour. Il est vrai qu’il a une passion qui est aussi celle de la propriété, il aime le luxe, les parures, et il en dote son cheval. Il met son orgueil à couvrir celui-ci de bijoux, et il marche ainsi avec son capital sur lequel il prendra au besoin de quoi payer ses dépenses extraordinaires, et surtout ses dettes de jeu. Ah! les dettes de jeu ! ce sont celles-là qui le ruinent. Un coup de dé, et le cheval du gaucho se voit dépouillé de son mors d’argent, de sa selle brodée, de toutes ses parures!... On retrouve l’homme qui détruit froidement son œuvre pour la reconstruire demain.

Mais le lendemain n’effraye pas le gaucho. Remonté sur sa selle, il flatte de la main et de la voix son cheval qu’il a harnaché de misérables lanières, et plus ardent que jamais, il repart à la conquête du travail et de la fortune.

Paris 1867 - Arts, design, mode - Les costumes de l’Amérique du Sud - costumesameriquesud2.jpg

Les commissaires de la section des Républiques américaines n’ont exposé que trois mannequins, mais derrière les vitrines sont réunis tous les tissus, tous les objets usuels qui complètent dignement la collection nécessaire à l’étude des mœurs, de l’industrie et du commerce.

Les trois mannequins représentent, l’un un riche gaucho, en costume de fêle, monté sur un cheval bridé et harnaché d’argent, et conduisant sa femme en croupe; l’autre un gaucho en excursion et buvant le maté, ou thé américain, que lui offre une jeune paysanne; le troisième, enfin, représente un gaucho en costume de travail et lançant les bolas pour prendre un animal qu’il poursuit. — Le premier type vient de l’Uruguay, les deux autres de la Confédération argentine.

Les diverses parties du costume des gauchos méritent d’être dépeintes. Chacune d’elles n’est pas seulement originale; elles révèlent encore l’esprit industrieux du personnage. Ses bottes, par exemple, qu’il porte à cheval, avec son costume de travail, sont faites par lui. Il dépouille les jambes d’un cheval sans fendre la peau longitudinalement, il épile par le frottement le cuir ainsi obtenu; et il substitue dans cette enveloppe grossière ses jambes à celles de l’animal. Pour les jours de fête les botas de podro sont remplacées par des bottes européennes, hautes, dures et ornées à la partie supérieure de la tige. Au logis, le gaucho porte des bas et des pantoufles, mais le plus souvent il est nu-pieds.

Ses jambes sont couvertes d’un caleçon ou calzoncillo, en coton plus ou moins orné à la partie inférieure, et le pantalon est remplacé par une pièce d’étoffe, en laine ou en coton-laine, plus longue que large, de 1 m,85 environ sur 1 m,30, avec dessin en couleur formant des rayures. Cette chiripia s’attache à la ceinture au moyen d’une écharpe [fa]a), de 2m,50 en laine ou en soie, avec franges.

La chemise est en coton et peu ornée. Sur la faja se pose le tirador, grande ceinture-valise en cuir de couleur, brodé en soie et garni de boutons en argent, ordinairement représentés par des monnaies hispano-américaines de 1 à 5 francs. — L’ensemble des monnaies ainsi employées représente quelquefois une somme de 150 à 200 francs.

Dans les jours de fête, le gaucho porte une chemise de laine et une sorte de jaquette de drap noir. Au travail, en été, il ne porte rien sur les épaules, mais, en hiver, il a une jaquette de drap très-fort. Puis vient son manteau, vêtement inséparable, qu’il nommé poncho, et qui est fait d’une pièce d’étoffe de laine de 2 mètres suri"1,50, doublée de flanelle rouge et pourvue d’une fente médiane pour laisser passer la tête. Le poncho d’été est un peu plus léger et plus court; il est en mérinos
ou en étoffe rayée tramée coton et soie, dont le prix varie de 80 fr. à 150 fr.

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La coiffure de travail est un simple mouchoir destiné à retenir les cheveux que le gaucho porte très-longs. Aux jours de cérémonie, c’est un chapeau très-étroit, de paille, de feutre ou de loutre, qu’il tient sur le devant de la tête à l’aide d’un cordon. Cette coiffure est souvent un objet de luxe.

Le gaucho ne quitte presque jamais ses éperons (espuelas) qui sont très-lourds, très-grands, en fer, en argent brut ou en argent façonné. Ils coûtent de 5 fr. à 15 fr. en fer, de 30 à 50 fr. en argent neuf et de 100 à 200 fr. en argent travaillé. Après les éperons prend place dans l’affection du cavalier américain son façon, grand couteau à longue lame, dont le manche est plus ou moins orné, et dont le prix varie de 3 fr. à 100 fr. Cette lame, placée dans un fourreau posé dans la faja, est la seule dont se serve le gaucho, qui dédaigne les armes à feu. Le façon est aussi un instrument domestique.

Dans ses chasses et dans son travail, le gaucho se sert en outre:
1° du lazo, corde de 15 à 20 mètres faite de lanières de cuir vert tressées et pourvue d’un anneau de fer formant nœud coulant. Le lazo, qui sertà prendre les animaux, est attaché sur la croupe du cheval. Il coûte 40 fr.
2° Des bolas, ou boules recouvertes de cuir et fixées à un même point central au moyen de cuir vert; elles coûtent 20 fr., et servent à enlacer les jambes de l’animal qu’on veut abattre.
3° Du rebenque, ou fouet formé d’une lanière courte et large en cuir vert épais, ajustée à un manche également court en cuir tressé et plus ou moins orné d’anneaux en métal, Le prix du rebenque varie de 10 à 100 fr.

Un des mannequins nous montre la femme du gaucho. Les femmes n’ont pas à proprement dire de costume national. Elles portent toujours des souliers, mais rarement des bas. Leur vêtement consiste en une chemise simple, quelquefois un peu ornée à la poitrine, en une robe montante en indienne ou en laine, et en un fichu de coton et soie jeté sur les épaules. L’Hispano-Américaine a généralement la tête découverte; elle met parfois un foulard de soie ou de coton, mais jamais un chapeau. Quand la fortune entre au foyer du gaucho, la femme prend alors les modes de la ville et revêt une robe de soie et la classique mantille espagnole.

Mais qu’est- ce que la femme pour le gaucho, et qu’est-il lui-même, à ses propres yeux, quand sa pensée se reporte sur son cheval? Son cheval ! c’est sa tête et son bras ; il en fait comme une chapelle qu’il orne sans cesse, et peu s’en faut qu’il ne s’agenouille devant lui ! Ace point, mon cher Ducuing, que si ce numéro est lu sur les bords de la Plata, votre collaborateur y sera tenu en médiocre estime. J’ai parlé du gaucho, de son costume, du costume de sa femme, et je n’ai pas mis en tête de ma description le cheval et son harnais !

Placez ici un bon juron espagnol — je n’ose en écrire un de peur que vos lecteurs s’en indignent —et vous entendrez le gaucho traiter comme il le mérite l’Européen qui croit encore que le cheval vient 'après l’homme et la femme dans l’ordre de la nature! !...

Erreur! dit le gaucho; le cheval d’abord, et moi ensuite. Aussi, remarquez comme le fougueux compagnon est magnifiquement harnaché ! Vous retrouvez la selle et la bride avec leurs accessoires, mais chacune des pièces qui les composent présente des particularités très-caractéristiques.

La bride comprend, par exemple, les rênes (riendas), et la têtière (cabezada) accompagnées du mors, et auxquelles il faut ajouter le collier (fiador), et le licou (manador). Les riendas et la cabezada sont en lanières de cuir tressées plus ou moins finement et munies de distance en distance d’anneaux de métal destinés à en augmenter la solidité. Ce genre de travail est fait, dans le pays même, par les gauchos, et le prix s’en élève jusqu’à 100 francs, en raison de la richesse des anneaux. Le rêve du gaucho est de posséder une bride complète en argent, ainsi qu’un fiador de même métal. Il épargne et livre tout joyeux ses 1000 francs, au moins, au fabricant de riendas en orfèvrerie.

Le manador est un licou de 10 à 12 mètres de longueur, en cuir vert tressé, qui est attaché au cou du cheval et qui sert à le faire paître, quand il est au repos, dans les champs. Son prix est de 15 francs.

Le gaucho fixe aussi au cou de son cheval, en marche, la manca ou entrave formée d’une simple lanière courte, de cuir vert, pourvue à moitié longueur d’un bouton sur lequel se replient et se fixent les deux extrémités libres de la courroie, de manière à former un anneau double avec lequel on enserre les deux jambes de l’animal au repos. Cette précaution est nécessaire dans un pays où le cheval de selle est toujours un peu sauvage.

La selle (recado) sert de lit au gaucho. Elie se compose de plusieurs pièces :
1° le suador, couverture de laine destinée à absorber la sueur de l’animal ;
2° un morceau de cuir non orné et qu’on appelle carona;
3° une ou deux grandes couvertures de laine (jergas) pliées en deux;
4° une autre carona en cuir imprimé ou orné ;
5° la selle proprement dite, ou silla, à laquelle sont attachés les étriers (estribos);
6°une sangle(cincha);
7°unecouver-ture en peau de mouton dite pellon;
8° une couverture en drap ou en cuir bordé (sobrepellon) ;
9° enfin, une sangle légère (sobrecincha) qui fixe le tout.

Le prix d’une selle simple est d’environ 80 francs ; celui d’une selle ornée peut s’élever jusqu’à 400 francs.

Après cette énumération, ai-je eu raison de dire que le cheval passait avant l’homme et la femme? Il me semblait écrire sous la dictée d’une couturière parisienne.

J’ai fini, mon cher Ducuing, le menu de ces splendeurs : de l’argent partout et des hommes de fer.

Je voudrais bien vous entraîner maintenant du côté des vitrines où les tissus de soie, de laine et de paille ont des finesses extraordinaires; je voudrais vous faire voir ces petits objets d’os, de corne, de bois ou de fer, artistement travaillés, et dont la forme originale est encore rehaussée par de l’argent; je voudrais encore-vous faire tenir à la main un merveilleux mouchoir qui a coûté trois ans de la vie d’une femme. Figurez-vous un tissu de lin d’une finesse extrême et mis à jour, en dessins très-variés, par les doigts d’une ouvrière qui a patiemment arraché et rattaché les fils. Je ne sais comment dire cela, mais c’est un tour de force. De la broderie sans aiguille!

Mais les visiteurs de la section de l’Amérique centrale et méridionale ont dû tout voir. On reçoit dans cette salle une hospitalité charmante, et je dois vous dire que si je suis devenu si savant, c’est grâce à l’obligeance de M. Wehner, consul de l’Uruguay, secrétaire du comité syndical des républiques sud-américaines; de M. Bouvet, agent-secrétaire du même comité, et de M. Martin de Moussy, un savant distingué, commissaire délégué de la Confédération argentine. Organisateurs de l’exposition, pour laquelle ils ont eu l’appui et le concours des gouvernements, ces messieurs n’apprennent pas seulement à connaître les pays qu’ils représentent; ils apprennent aussi à les aimer, car ils ont le dévouement et le désintéressement qu’inspirent seules les grandes et belles choses.

Et maintenant, mon cher Ducuing, pensons, si vous le voulez bien, aux moyens de garder en France, le plus possible, de ces curieux objets. Déjà l’on entend au loin les pas de l’armée des démolisseurs du Palais du Champ de Mars. Ah! pourquoi n’avons-nous pas, nous, une armée de gauchos qui lanceraient leur lazo pour saisir les plus hardis Vandales et fixeraient au cou des autres leur solide manca?
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