Les harnais de Mohammed IV

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worldfairs
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Les harnais de Mohammed IV

Message par worldfairs » 03 sept. 2018 01:19 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

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Au moyen âge, pendant que la plupart des peuples de l’Europe étaient à peine adultes et que, traînant encore leurs lisières, ils cherchaient leur vocation en quelque sorte et se demandaient où était, en définitive, leur voie véritable ; pendant que les nations se débattaient dans le chaos des idées et la confusion des intérêts, l’Espagne offrait un des plus singuliers et des plus beaux spectacles dont l'histoire ait gardé le souvenir.

Elle aussi n’était qu’un champ de bataille; mais, sur ce champ de bataille, trois grandes races rivales étaient en présence et se mesuraient l’une l’autre ; trois grandes religions ennemies, qui n’ont pas cessé de se disputer l’empire de la vérité et de la justice, se rencontraient face à face et luttaient, chacune à sa manière, avec des prodiges de vaillance et de bravoure.

Les Goths chrétiens étaient loyaux et chevaleresques, et mille romances l’ont dit, mille traditions l’ont rapporté. Les Maures de Grenade et de Cordoue ne leur cédaient en rien et, de bonne heure, poussés parla plus généreuse émulation, ils opposèrent le cœur au cœur, la vertu à la vertu; et la chevalerie musulmane en Espagne a ses légendes tout aussi bien que la chevalerie chrétienne.

Les Juifs, accueillis dans leur émigration à travers le monde par les chrétiens et les Maures d’Espagne, avaient trouvé dans les deux camps, non-seulement de la tolérance, mais presque de la faveur. N’ayant donc plus le souci de prévenir des persécutions toujours menaçantes et d’amasser dans la prospérité pour les jours d’indigence inévitable, ils se montrèrent, pour la première et peut-être la seule fois depuis leur ruine, pleins de confiance et de cordialité. On les vit s’appliquer aux sciences avec un rare génie, et c’est de leurs rangs que sortaient les astronomes, les physiciens, les alchimistes, les médecins les plus remarquables à ces dates et le plus impartialement disposés à servir les besoins de tous.

Tout semblait donc pour le mieux et, comme dit Pangloss, dans le meilleur des mondes possibles. Mais, hélas! des ennemis qui s’estiment et s’honorent n’en sont pas moins des ennemis, et la lutte pied à pied, sans relâche et sans trêve, avec des chances et des aventures diverses, est l’histoire cruelle et poétique tout ensemble de ces trois peuples et de ces trois religions.

Plus tard, quand il y eut un vainqueur, un conquérant incontestable et couronné, la chevalerie disparut, les belles vertus s’effacèrent, les éléments de liberté qui n’avaient cessé de vivre et de se propager dans ces magnifiques provinces, l’équilibre s’étant rompu, furent détruits, et les caractères eux-mêmes se sentirent tout à coup abaissés. C’était l’avènement du despotisme et l’aurore de l’inquisition ; aurore rouge et sanglante où le plus fort, sans plus s’inquiéter d’une vigueur ou d’une bravoure rivale, sans mesurer les épées et les lances, tuait et massacrait le plus faible!

Je ne parle pas de l’industrie et de la science, de toutes les illustres découvertes de la conscience libre et du génie aventureux : les Maures en avaient emporté pour longtemps avec eux les aptitudes et les secrets.
Mais revenons en arrière, chers lecteurs, et, si vous voulez bien me le permettre, nous nous arrêterons à Grenade, la ville des ruines splendides, où tous ces âges ont laissé leur trace durable et persistante. J’ai cru entendre, un soir, dans les restes si majestueux et si charmants de l’Alhambra, que la lune éclairait de son doux croissant argenté, j’ai cru entendre, dis-je, les voix et le langage de ces sultans et de ces sultanes, dont la mémoire se conserve de toutes parts en stances harmonieuses sur les murailles de leurs alcazars. Le bruit monotone et triste du Darro et du Genil se mêlait à mes rêveries.

L’Alhambra..., regardez-le! C’est un palais féerique, mais qu’il vous sera facile, avec un peu d’imagination, de ramener à ses gloires anciennes et à son incomparable grandeur. Et alors, l’imagination aidant toujours, vous reverrez ce peuple maure, unique dans la mémoire de l’humanité, cette race fine, élégante, industrieuse, habile aux arts de la paix et prête aussi au métier des armes.

L’histoire de Grenade revit d'ailleurs tout entière et reste gravée en stances arabes le long des salles et des corridors du palais, et parmi les arabesques qui s’enroulent autour des cintres des fenêtres et des portes, sur les margelles des bassins, et des fontaines. La Porte Judiciaire , la Porte du Vin, la Salle des Ambassadeurs, celle des Abencerrages, celle aussi des Deux Sœurs, la Cour des Lions, etc., etc., forment, pour ainsi dire, autant de chants ou d’épisodes d’un seul poème grandiose et sculptural, fait de paroles harmonieuses et de marbres somptueux.

Cinq dynasties arabes ont gouverné les provinces du midi de l’Espagne qui, avec le temps, se fusionnèrent, s’unirent peu à peu et composèrent le royaume de Grenade sous le sceptre des Béni Nasr ou Naserites. Mohammed IV est le sixième roi ou émir de cette cinquième dynastie.

Il était âgé tout au plus de dix ans quand il dut succéder à Abul Walid Ismaïl 1er, son père. Des vizirs chargés du gouvernement durant la minorité du prince, se prirent à abuser à qui mieux mieux du pouvoir, et le règne de Mohammed IV commença sous les plus funestes auspices. A travers ces intrigues de cour, l’enfant grandit cependant, et il ne laissa point de montrer en lui les germes de qualités rares et de dons précieux. Aussi n’épargna-t-il point, le jour où il se saisit des rênes
du gouvernement, les dignitaires infidèles et les ministres qui n’avaient pas voulu faire leur devoir.

Mais, comme je l’ai dit tout à l’heure, l’Espagne à cette époque, n’offrait, du nord ^u midi, que le spectacle d’une bataille continuelle. Musulmans et chrétiens se disputaient jusqu’à la place de leur tombe. Mohammed donc était en guerre avec Alphonse XI, roi de Castille, et, dès qu’il put revêtir une armure, il entra en campagne.

C’était en 1331. Le jeune roi maure se tenait dans la ville forte de Castro-el-Rio, à quelques lieues de Cordoue, et là il résistait aux attaques multipliées et sans cesse renaissantes d’une poignée de chevaliers chrétiens commandés par D. Martin Alonzo de Cordova, seigneur de Montemayor et de Fernan Nunez.

Le siège se poursuivait avec acharnement depuis plusieurs semaines. Un matin, le seigneur de Montemayor, à la tête de soixante-dix cavaliers et de quelques fantassins, parvint, à force de courage et d’audace, à enfoncer une des portes de la ville, et, bien que couvert de blessures, il soutint si vaillamment le choc de l’ennemi, que les Maures épouvantés levèrent le siège de Castro-el-Rio. Les ducs de Fernan Nunez, descendants de D. Martin, se glorifient à bon droit de ce fait d’armes.

En cette journée mémorable, le seigneur de Montemayor et de Fernan Nunez, parvint en effet à désarçonner Mohammed lui-même, et il s’empara du cheval magnifiquement enharnaché que montait le jeune émir.

Ces harnais de Mohammed IV, qui sont comme le trophée et le butin d’une grande victoire, ont été conservés avec soin dans la famille du chevalier chrétien, où d’âge en âge les pères les ont légués à leurs enfants. Ce legs en vaut bien d’autres, ce me semble.

Non-seulement il a sa valeur historique mais la valeur artistique aussi en est réelle. L’observateur et le chercheur studieux y trouvent l’inestimable et authentique témoignage du luxe et de la recherche que prisaient les Maures d’Espagne, au quatorzième siècle, et qu’ils réalisaient dans toutes leurs œuvres avec un art si original et un goût vraiment si remarquable. Rien n’est plus riche et à la fois rien n’est d’une élégance mieux comprise que ces courroies et ces liens où sur le velours pourpre se mêlent et se croisent en mille capricieuses et charmantes arabesques, pleines de finesse et de grâce, l’or, l’argent et l’émail, les clochettes sonores et les étoiles aux vives couleurs. Les étriers seuls sont des chefs-d’œuvre d’industrie savante et patiente, et ils font penser à quelque grand et ravissant ciseleur, à quelque Scopas musulman qui florissait entre les héros et les rois, et dont la fortune ingrate n’a pas même su nous garder le souvenir et le nom. La gloire abonde ainsi en hasards malheureux, ou plutôt la gloire et la renommée ne sont-elles pas faites de hasard ?

Et Mohammed IV lui-même, ne faut-il pas le déterrer sous des archives poudreuses ou déchiffrer péniblement sa mémoire dans les décombres de l’Alhambra et du Généraliffe?

Mohammed mourut à dix-huit ans.

Il avait su venger sa défaite de Castro-el-Rio en repoussant les chrétiens et en les forçant à son tour à lever le siège d’Algésiras. Tout présageait pour Grenade le règne d’un guerrier juste et magnanime, quand les Beni-Merines, des musulmans lâches et envieux que Mohammed venait de secourir, le tuèrent d’un coup de lance le 13 de dzul-hichah 733 (25 août 1333). Le cadavre de ce roi infortuné, qui n’était encore qu’un adolescent, fut conduit à Malaga et enterré dans un jardin à la sortie de la ville.

C’est peut-être en se souvenant d’une si lamentable destinée qu’un poète arabe de Grenade a écrit ces paroles mélancoliques: « Tu n’as pas eu le temps de dépenser ton trésor de générosité et de sagesse. Même en la jeunesse, tu n’as pas trouvé d’asile contre la mort, qui vient à nous tantôt sur les ailes du vent du nord, tantôt sur les ailes du vent du sud. »

Bref, dans cet admirable et vaste musée que forment, au Champ de Mars, les longues galeries spécialement affectées à l'Histoire du travail, ces harnais de Mohammed IV méritaient à tous les titres le rang d’honneur où ils sont exposés.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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