La Lectrice

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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worldfairs
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La Lectrice

Message par worldfairs » 23 août 2018 11:44 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - La Lectrice - lalectrice.jpg

La Lectrice.
STATUE EN MARBRE DE M. TANTARDINI.

Il y aurait un curieux et intéressant chapitre de morale et de psychologie à écrire sur ce sujet : Est-il convenable qu’une femme lise?... »

Ce chapitre, qui serait digne de la plume de la Bruyère ou de la Rochefoucault, je me borne à l’indiquer ici et je ne fais que poser le problème.

La lecture, on l’a dit cent fois, est utile et salutaire. Elle développe l’esprit, elle élève le cœur, elle nourrit l'âme et le cœur des meilleures et des plus saines doctrines de la sagesse et de l’expérience.

Voilà qui est bien, mais il y a réponse à tout, et on a répété cent fois aussi que la lecture, surtout quand elle est devenue, comme cela arrive pour certaines personnes, une véritable passion, est pleine de dangers et d’écueils, et qu’on ne saurait calculer ses ravages dans les âmes et dans les intelligences.

Bref, je serais volontiers sur ce point un éclectique et, sans vouloir trop encourager la rage et la frénésie des livres, quoi qu’ils disent et quoi qu’ils enseignent, je ne cacherai pas que je penche très-fort du côté des dames qui aiment et pratiquent la lecture.

D’ailleurs, c’est là un goût qui me semble noble et distingué, et, dans ce va-et-vient des occupations quotidiennes, après tant de visites de braves gens qu’on écoute sans les entendre et qui parlent pour ne rien dire, il est si doux de reposer ses yeux et de se sentir revivre à travers les pages d’un écrivain quelconque, romancier, historien, philosophe ou poêle, qui pense de belles choses et qui les dit en beau langage !

Mais, m'objecte un voisin, de lire beaucoup, pour les femmes, à écrire beaucoup il n’y a pas loin, et le bas-bleu va percer d’un jour à l’autre sous cette lectrice acharnée.

Hélas ! ce serait là un grand malheur; car, à moins d’un talent bien rare, le bas-bleu me paraît la femme déchue et tombée dans son écritoire, où se barbouillent vilainement toutes ses beautés, toutes ses fraîcheurs, toutes ses grâces ; maïs combien de femmes nous récitent d’une voix aussi douce qu’émue les stances de Lamartine et de Victor Hugo, qui ne sauront jamais accoupler deux rimes !

En Orient, les femmes ne lisent point. Accroupies sur des coussins moelleux, préoccupées seulement des soins de leur parure, et de colifichets et de commérages, et de riens, elles bâillent leur pauvre et triste vie.

L’Espagne ressemble à l'Orient. Les femmes n’y travaillent guère, et le plus grand nombre ou ne sait pas lire ou n’aime pas à lire. Elles jouent de l’éventail à l’église en chuchotant quelque prière banale et convenue, elles jouent de l'éventail derrière les glaces du mirador et regardent dans la rue ou causent entre elles de leurs novios et de leurs fiancés.

En Angleterre, en France et même en Italie, les femmes, plus mêlées à la société, à la vie commune, s’intéressent à la littérature et aux arts. Elles ont des intelligences faciles à ces impressions d’un ordre élevé, où le sentiment et l’amour ont de même assez leur place et leur part pour que les cœurs y trouvent leur satisfaction.

C’est pourquoi en Angleterre, en Italie, en France, les romans de toute espèce, les contes variés, joyeux ou sévères, mille poèmes tendres ou badins ont fleuri à qui mieux mieux, et, de siècle en siècle, se sont succédé en se rajeunissant suivant la vogue, le caprice ou les mœurs.

Est-il dans notre capitale un boudoir où l’on ne rencontre pas quelque livre sur l’élégante étagère? — Prenez-y garde, mesdames : ces livres sont des témoins de vos pensées, de vos vœux, de vos rêves, et celui qui en voit seulement le titre: l'Imitation de Jésus-Christ ou Manon Lescaut, Sibylle ou Fanny, les Contes de Charles Nodier ou les Nouvelles d'Alfred de Musset, vous jugera aisément et sur le vif.

Or ce long préambule nous amène, parmi les galeries de l'Exposition, jusqu’à une délicieuse statue en marbre blanc d’un artiste milanais, M. Tantardini.

Arrêtons-nous bien vite, et regardons lentement, à loisir, cette fine et charmante jeune fille, toute délicate, toute frêle, toute pure, observée entre les plus belles et interprétée selon les plus suaves et les plus délicates touches du ciseau.

Décidément, l’art de la statuaire chez les Italiens est au niveau de tout ce qu’on a le droit d’attendre d’un peuple si bien doué et d’habitude si bien inspiré pour tous les arts.

La jeune fille, en robe de satin, légèrement entrouverte sur la poitrine où l’on voit pendue une image pieuse, la jeune fille marche devant elle d'un pas absorbé mais plein de grâce.

Ses longs cheveux sont rattachés à la nuque par grands bandeaux, Son doux visage aminci, et, quelque peu fluet, avec cette maigreur particulière qui n’a rien de la maladie, mais qui précède la floraison de la beauté chez les fillettes de quinze à dix-huit ans, son doux visage est plein de recueillement et de rêverie.

Ses paupières, frangées de cils soyeux, sont abaissées, et ses yeux se* fixent avec ardeur sur les pages du livre qu’elle tient ouvert devant elle.

Les bras, les pieds, les mains, rien d’elle qui ne participe, en quelque sorte, de son attention fervente, et les pieds, les mains, les bras sont d'un modelé irréprochable. Cette enfant est de race illustre: des pieds à la tête et du visage à l’âme, elle est toute belle.

Une jeune fille qui lit, une lectrice, la leggitrice, comme porte le catalogue,... voilà ce qu’a voulu nous représenter l’artiste. Certes, le sujet paraît étroit dès l’abord, et qui n’a point vu l’œuvre de M. Tantardini jugera qu’elle doit être d’un effet médiocre; eh bien, ce sujet, cette œuvre, traitée avec talent, est, je vous assure, d’un sentiment profond et qui n’échappe qu’à ces spectateurs qui ont pour coutume de laisser tout échapper.

La leggitrice m’a rappelé à moi l’éloquent épisode de Françoise de Ri-mini dans le Dante, quand la noble et douloureuse amante s’écrie :
Noi leggevammo un giorno, per diletto,
Di Laucilotto, corne Amor lo strinse....

Ainsi devait être vraiment Françoise de Rimini, levée de bonne heure et plongée déjà des yeux et du cœur dans la douce histoire de Lancelot, pensive, un peu triste, et palpitant déjà en songeant à l’arrivée prochaine de Paolo, l’ami aussi des tendres lectures à deux, de ces entretiens où ceux qûi auraient trop à se dire se comprennent et se répondent sans se parler.

Mais la Lectrice de M. Tantardini n’est point, j’imagine, la Françoise de Rimini du Dante. Elle est trop jeune pour cela et trop ignorante encore. C’est peut-être une blonde et frêle Anglaise, lisant l'Elaine de Tennyson ou une de ces gracieuses enfants, comme nous en avons encore à Paris, grâce au ciel, qui se laissent ravir aux Feuilles d’automne de Victor Hugo. Je ne sais pas. Toutes les beautés décentes se ressemblent. Mais ce que je peux bien affirmer, c’est que ce livre ouvert, aux pages blanches qui se prêtent à mainte interprétation, n’est qu’un livre aimable et pur aux mains d’une céleste créature. Elle est sereine, elle est calme, et, on le voilà son front et à son maintien, elle ne connaît encore de la vie que toutes les innocences et toutes les candeurs.
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