Papillon perdu dans les fleurs

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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worldfairs
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Papillon perdu dans les fleurs

Message par worldfairs » 23 août 2018 11:37 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

papillonrusse.jpg

C’est toute une histoire; mais comme cette histoire contient un double enseignement, je tiens à vous la raconter.

Deux vérités, très - peu neuves, mais tout à fait édifiantes , vont être remises en lumière par mon récit.

Ce n’est rien moins qu’un nouveau chapitre à ajouter à la Morale en action.

Après l’avoir lu, chacun sera pénétré de la sagesse de ce proverbe :
« On n’est jamais . bien servi que par soi-même, »

Et comprendra mieux le sens profond de cet autre :
« Pour réussir, il ne faut pas faire les choses à moitié. » Cela dit, sans autre explication ni plus long préambule, je commence.

M. Fulda fils, un des joailliers les plus renommés de Moscou et conséquemment de toutes les Russies, se demanda à part lui, quand l’Exposition universelle fut résolue et décrétée, comment il lui serait possible d’y tenir son coin sans trop de désavantage.

Ce qui le préoccupait le plus vivement, il faut le dire, ce n’était pas, en paraissant sur ce grand théâtre, de faire apprécier par la
foule et constater par le jury une habileté depuis longtemps reconnue, mais bien de prouver à tous que l’art n’est pas, en Russie, étroitement enfermé aujourd’hui dans les traditions de l’Orient ou l’imitation byzantine, et qu’on y sait, comme à Paris et à Vienne, créer des œuvres originales marquées au coin de l’élégance et du bon goût.

« Mais, se dit M. Fulda, une chose me semble tout a fait impossible, c’est de lutter avec les maîtres de là-bas par le nombre et la variété des produits. Quand je dépenserais un million de roubles en achat d’or; d’argent et de pierres précieuses, je ne parviendrais encore qu’à faire une très-pauvre figure dans cet immense concours où Paris et Londres vont étaler toutes leurs richesses, et je sacrifierais pendant huit mois, sans compensation aucune, de si énormes intérêts que la vente de mon exposition tout entière ne suffirait pas à me couvrir de mes dépenses. Il n’y faut donc pas songer. »

En raisonnant ainsi, M. Fulda croyait raisonner juste. Comment en effet eût-il deviné que, dans une circonstance aussi solennelle, on lui laissait la liberté de se donner pour auxiliaires, de s’adjoindre, comme co-exposantes, ses très-nobles et très-illustres clientes, et qu’il pouvait solliciter de leur gracieuse bienveillance la remise temporaire d’une partie des merveilles que pendant dix ans il avait créées pour elles.

S’il l’avait su, quelle splendide exhibition il eût pu faire, sans bourse délier. Les plus grandes dames auraient mis autant d’empressement que de coquetterie à répondre à son appel, et sa vitrine, aussi large que celle de Bapst, de Meller on de Baugrand, eût été encombrée des plus resplendissantes parures.

Mais comme personne ne l’avait informé de la faveur exceptionnelle accordée à tout exposant, il se vit forcé de réunir dans une œuvre unique tout ce que la joaillerie peut déployer de richesse et d’éclat, d’extrême habileté et d’exquise élégance.

Une heureuse inspiration lui vint : il dessina un de nos plus jolis papillons d’Europe, l’Argine; il esquissa une à une, avec la plus grande exactitude et dans les plus justes proportions, toutes les parties, même les plus légères, les plus délicates et les plus ténues de ce charmant insecte.

Un entomologiste n’eût pas fait mieux.

Après ce premier travail, très-important d’ailleurs, il restait encore cependant tout à faire. Il fallait déterminer l’emploi des diverses matières, indiquer la façon de traiter l’or et de le mettre en œuvre, pour reproduire avec vérité et rendre, dans leur forme gracieuse et leur frêle contexture, la trompe, les antennes, les pattes, et, par la mobilité donnée à toutes ces parties, simuler le mouvement et la vie.

La tête, les yeux, le corselet et l’abdomen étaient-ils d’une exécution plus facile? Peut-être; car en sertissant, dans un or fin artiste-ment travaillé, un gros diamant, une belle opale, des rubis et des perles fines, on devait arriver à reproduire la nature avec assez de fidélité.... Mais les ailes, comment parvenir à exécuter ce fin tissu que recouvrent de légères écailles nacrées, à faire rayonner du corselet aux extrémités ces gracieuses nervures qui en sont les fermes supports et s’y croisent en tous les sens comme un élégant réseau ; comment rendre cette infinité d’orbes chatoyants, merveilleux écrin qui les recouvre et les encadre, enfin les vives et harmonieuses couleurs dont elles sont diaprées? Là était la difficulté suprême; il fallait en triompher ou n’exécuter qu’une œuvre vulgaire. Disons-le tout de suite, M. Fulda l’a abordée de front, au lieu de la tourner comme tant d’autres et de s’en tirer par des à peu près: et un chef-d’œuvre est sorti de ses mains.

En comparant ce papillon avec celui qu’a exposé M. Tchitcheleff,. un compatriote et un voisin de M. Fulda à l’Exposition, on peut se rendre compte de toute la distance qui sépare le travail d’un artiste de celui d’un ouvrier même habile.

M. Tchitcheleff auquel a été très-justement adjugée une médaille d’argent pour des produits très-finement exécutés, aurait eu droit, par supplément, à une médaille de plomb, pour ce papillon-là. Il est difficile, à notre avis, de faire quelque chose de plus lourd et de plus massif; et s’il s’envole jamais de sa vitripe, nous en serons bien surpris.

Aussitôt que sa résolution fut prise, M. Fulda s’empressa d'écrire à Paris et de se faire admettre parmi les exposants; un mois avant l’ouverture, il expédia sou papillon, et recommanda tout particulièrement a son correspondant de le placer dans sa vitrine sur un support qui servît encore à le faire ressortir. Avec la meilleure intention du monde, le correspondant fit une maladresse. Preuve qu’on n’est jamais bien servi que par soi-même. Il mit le papillon au milieu d’une touffe de roses où il disparut tout entier.

Le jour où la Commission passa, le délégué russe, soit oubli, soit indolence, ne lui signala pas le chef-d’œuvre, et personne ne l’aperçut.

Il est probable que les choses se fussent passées autrement si M. Fulda eût été présent. mais comme son nom avait été, on ne sait comment, oublié sur le catalogue, aucun des membres de la Commission ne dut et ne put penser à lui.

Quand il arriva de Moscou à Paris, il fut aussitôt informé de ce qui s’était passé : le mal était fait; mais il pouvait, en partie du moins, le réparer. Il exhuma son papillon du pot de fleurs où on l’avait enfoui; il le mit en pleine lumière; mais si brillant qu’il lui apparût alors, il comprit qu’il gagnerait encore en éclat s’il était entouré de bracelets, de colliers, de broches et de splendides pierreries qu’il lui était facile de tirer de ses magasins sans les dégarnir.

C’est ce qu’il a fait; et quoique sa vitrine soit encore aujourd'hui une des moins remplies de l’Exposition, c’est incontestablement une des plus remarquables et des plus remarquées. Concluons : si M. Fulda a éprouvé une déception, si la médaille à laquelle il avait incontestablement droit ne lui a pas été donnée, et s’il peut attribuer à l’insouciance de son délégué une partie de sa mésaventure, il faut bien le dire, il doit s’en prendre particulièrement et surtout à lui-même.
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