Cambronne à Waterloo

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worldfairs
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Cambronne à Waterloo

Message par worldfairs » 23 août 2018 11:36 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

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TABLEAU DE M. ARMAND DUMARESQ.

Voilà la fin de vingt-trois ans e guerre. Ils sont partis , en 1792, à vingt ans, le sac sur le dos, pleins d’espérance et d’ardeur, — le paysan, le bourgeois, l’ouvrier, — criant tous ensemble : Vive la France! vive la Liberté! Et quelques mois plus tard, au lendemain de Valmy, vive la République !

.... Sourds aux lâches alarmes,
Tous à la gloire allaient du même pas....

Le poète n’a dit qu’une partie de la vérité.

En 1792, ce n’est pas à la gloire qu’on sacrifiait sa vie; c’est à la patrie, à la liberté, à la justice. La gloire n’est venue que plus tard, et comme fiche de consolation, quand la France, lassée des discordes civiles, se fut jetée dans les bras de Bonaparte.

Alors seulement on s’occupa de gloire et, en même temps, du service de l’Empereur. Lui-même, pour donner le change, disait à tous moments : la Grande Armée, la Grande Nation.

Maintenant l’âge est venu. Le drame terrible touche au dénouement. Ce carré de la garde, déjà entamé par la mitraille et qu’un officier anglais vient sommer de se rendre, c’est le dernier reste de cette race héroïque qui a soutenu vingt ans l’effort de l’Europe. Qui reconnaîtrait en eux. les volontaires de Dumouriez et de Kellermann ? Sur leurs fronts bronzés, dans leurs traits impassibles, endurcis par l’habitude du danger, on peut compter toutes leurs campagnes, et dire de chacun d’eux ce que Corneille a dit du fier Don Diègue :

Les rides sur son front ont gravé ses exploits.

Mais où sont l’espérance et l’ardeur de la première jeunesse? Ils ne chantent plus comme autrefois l’hymne sublime de Marie-Joseph Chénier, le grand poète :

La victoire en chantant nous ouvre la barrière,
La liberté guide nos pas.

Le temps est passé de conquérir le monde, bien moins par la force des armes que par la contagion de l’exemple. On ne voit plus les habitants des villes ouvrir leurs portes comme à Mayence et à Chambéry, et courir joyeusement au-devant de l’armée française.
Aujourd’hui tout est morne ou ennemi. Plus d espoir de vaincre, même dans ces cœurs intrépides, et en même temps plus de désir de vivre. Tout est fini. La vieille garde est là, fidèle au devoir, rangée autour des aigles, décidée à tuer encore le plus d’ennemis qu’elle pourra, mais certaine de ne pouvoir éviter la mort.

Et pourquoi vivraient-ils encore?Ils n’ont plus rien à faire en ce monde. Une première fois, dans la retraite de Moscou, ils ont vu que Dieu même, qui marchait avec eux jusque-là, venait de retirer sa main. Ils ont vaincu les Russes; ils n’ont pu vaincre le froid, la faim et l’implacable destinée. La plupart sont restés ensevelis sous la neige. Ceux qui ont survécu gardaient au fond du cœur Ta-mer souvenir de cet immense désastre. Pour la première fois ils ont jugé leur, chef, et ils ont murmuré.

Mais avec le printemps de 1815, l’espoir les ranime. Napoléon revient et les ramène à Lutzen, à Bautzen, à Dresde. Ils croient que l’Empereur redeviendra le maître, et eux-mêmes avec lui. Mais les jeunes conscrits, enfants de dix-huit ans, meurent de faim, de fièvre et de fatigue. Nouvelle chute plus profonde. Leipzig!

Cette fois les plus braves sont ébranlés. Dieu s'est déclaré contre nous. Les vieux soldats repassent le Rhin, précédés du typhus. Les Cosaques et les corbeaux suivent Napoléon qui laisse derrière lui sur les routes de longues rangées de cadavres.

Puis, sans nous donner le temps de respirer, huit cent mille alliés entrent en France à la fois et par toutes les portes.

Vers Bayonne, c’est Wellington avec les les Espagnols et les Anglais; dans la vallée de la Marne, c’est Blucher avec les Prussiens ; dans la vallée de la Seine, c’est Schwartzenberg avec les Autrichiens. Entre eux, servant de trait d’union, voici le czar avec Woronzof, Platof et Wittgenstein ; puis derrière eux, la longue file des petits peuples autrefois ennemis acharnés, se mordant, se pillant et s’égorgeant l’un l’autre, mais maintenant réconciliés entre eux et se précipitant comme une bande de loups à la suite des grands carnassiers. Un fleuve d’hommes marche sur Paris.

Et lui. Napoléon, désespéré, terrible encore dans sa défaite, de temps en temps se retourne, saisit le plus rapproché de ses ennemis, lui saute à la gorge et le déchire. Dans leur fureur patriotique, ses vieux soldats, honteux d’avoir encore à défendre le sol de la France, ne connaissent plus ni la fatigue, ni le nombre. Partout où ils rencontrent l’ennemi, c’est un carnage ; en plusieurs combats de cette terrible campagne, la vieille garde, indignée qu’on osât l’attendre, ne daigna pas brûler ses cartouches, et ne voulut user que de ses sabres et de ses baïonnettes. « Pointez! pointez toujours! » disait Pajol à ses dragons, revenus d’Espagne. O dieux immortels! que sert de tuer ces multitudes? Derrière elles, se précipitent des multitudes nouvelles que d’autres vont suivre encore. L’horizon, du côté de l’est et du nord, est tout noir de fantassins et de cavaliers. En appuyant l’oreille à terre, on n’entend que le pas régulier des soldats et le grincement des canons qui roulent sur le pavé des routes. «Ah ! disait avec désespoir un pauvre conscrit blessé à mort, le jour de la bataille de Paris, ils sont trop!-»

Enfin tout est fini. Napoléon abdique. On voit revenir des princes inconnus, on entend dire que la France est délivrée de l'Ogre de Corse, on chante des Te Deum, on célèbre la générosité des alliés, — « nos amis les ennemis, » — les vieux soldats entendent dire par les prêtres et les émigrés qu’on leur pardonnera leurs victoires passées, s’ils se conduisent bien et s’ils promettent de verser leur sang pour la dynastie. Pauvres vieux soldats, sans famille et pour qui le régiment était la patrie, on les traitait comme des rebelles amnistiés !

Une amnistie après vingt-trois ans de guerre! O rage! Napoléon revient de l’île d’Elbe. Dès qu’il paraît, tous sont à lui. « Tu ne pleureras plus en sortant des Tuileries ! » écrivait le maréchal Ney à sa femme en lui annonçant sa défection.

Oui, mais l’Europe épouvantée se retourne, court aux armes, et la guerre recommence. L’armée est seule. La France reste neutre. La France a goûté de la liberté. Elle n’aime pas les Bourbons, mais elle a respiré dix mois sous leur gouvernement. Elle ne veut plus ni conscription ni guerre. Elle veut être libre. Elle se croise les bras et laisse faire Napoléon. Les vieux soldats l’ont seuls rappelé. Qu’ils le défendent seuls !

Voilà le sens de Waterloo. Voilà pourquoi le front des soldats est triste. Us ne séparent pas Napoléon de la patrie ; mais la patrie se sépare de Napoléon. Un sombre pressentiment agite les âmes. Il court des bruits de trahison. On se défie des officiers. Bourmont et Clouet désertent. D’autres sont soupçonnés. On a parlé de sauve qui peut! Napoléon lui-même est ébranlé.

Mais la rage des soldats leur tiendra lieu d’espérance. A quoi bon espérer? Ils ne veulent que venger la France et Napoléon, ou mourir. Devant eux est l’armée anglaise avec Wellington. A côté, Blucher et les Prussiens. En deux coups terribles, on peut finir la guerre, ou du moins laisser à l’Angleterre et à la Prusse un deuil éternel.

En trois jours, tout est terminé. Blucher, qui devrait être exterminé, n’est que culbuté. Napoléon, bien à tort, dédaigne cet ennemi à demi vaincu, et prend Wellington corps à corps. Si Blucher est prudent, il profitera de l'occasion pour fuir et se mettre en sûreté derrière le Rhin; mais l’impétueux vieillard, acharné comme un dogue, échappe on ne sait comment à ceux qui le poursuivent (et qui, du reste, ne peuvent que harceler sa retraite), se retourne sur son vainqueur, le saisit à la gorge, pendant que l’autre tient déjà Wellington sous son genou, et l’étrangle.

Alors commence la déroute, précipitée et rendue plus dangereuse par le désordre de la nuit. Napoléon essaye en vain de l’arrêter. Il fuit lui-même jusqu’à Laon, dicte à la hâte un rapport, et court à Paris, première station du voyage de Sainte-Hélène.

Mais la vieille garde est restée sur le champ de bataille. Tout ce qui peut encore tenir un fusil est là. Les carrés démolis par la mitraille se reforment aussitôt. On ne peut plus vaincre, on ne veut plus vivre, on veut encore tuer.

Voyez, dans le tableau de M. Armand Dumaresq, cet Anglais calme qui s’avance et somme le vaincu de se rendre. La figure des grenadiers qui l’écoutent est terrible à voir. Non qu’elle soit menaçante, et je loue le peintre d’avoir si bien compris son sujet. Elle est terrible parce qu’elle exprime le mépris le plus profond de la mort et de toutes les choses humaines. L’un d’eux, souriant, arme son fusil et semble dire : « Quelle histoire, ami, es-tu chargé de nous conter? Tu ne me connais donc pas ? » Un autre enfonce sa baguette dans le fusil, en écoutant l’Anglais d’un air ironique. Un troisième, plus sombre, fait trembler. On sent qu’il ne pardonnera pas l’affront qu’on lui fait.

De tous côtés, des cadavres, des affûts brisés, et dans le lointain, des canons braqués sur le groupe de la garde.

L’ensemble du tableau est admirable. Un seul personnage, à mon gré, est dans une pose un peu trop dramatique. C’est Cambronne. Il est trop rejeté en arrière. Ce n’est pas ainsi qu’on doit dire le mot fameux qu’a rapporté Victor Hugo, et qui résumait si bien les sentiments de ce groupe héroïque. Mais ce défaut est bien racheté par l’effet prodigieux de tous les autres personnages.

A vrai dire, il n’y eut pas de héros particulier dans ce sublime désespoir. Tout le bataillon de la garde fut un héros, et Cambronne ne fit que traduire en langage de soldat les sentiments de tous les soldats. M. Dumaresq l’a compris, et son œuvre est un digne commentaire du chapitre célèbre de Victor Hugo : Waterloo.
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