Faune et l’Enfant

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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worldfairs
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Faune et l’Enfant

Message par worldfairs » 23 août 2018 11:34 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - Faune et l’Enfant - fauneetenfant.jpg

Le polythéisme grec, que je n’ai point la mission de défendre ici, était plein d’erreurs assurément, et l’humanité, même en perdant lés dieux d’Homère, n’a point laissé de s’avancer, le long de voies meilleures, vers un idéal plus relevé. Mais l’erreur, chez les Grecs, était, il faut bien en convenir, douée de toutes les séductions et de tous les prestiges, et, ne pouvant rien de plus, elle avait embelli et transformé, au moyen des poésies les plus charmantes et des fictions les plus ingénieuses, les réalités triviales aussi bien que les amères expériences du monde et de la vie.

Ce n’était partout, dans le ciel, sur la terre et jusqu’au sein des eaux, que la fête éternelle, un peu voilée, — mais transparente encore aux yeux qui savaient voir,— des dieux et des déesses, des demi-déesses et des demi-dieux, que l’incessant accord de leurs chansons et de leurs sourires et le mélange, toujours renouvelé, de leurs danses et de leurs jeux, de leurs volontés et de leurs caprices.

Ces divinités, semées par milliers dans la nature et à tous les degrés de l’échelle harmonieuse des êtres, étaient le génie, plus encore, l’essence même et l’âme de toutes choses. Un blanc rayon de lune au front d’un jeune homme endormi, c’était le baiser de Diane au front d’Endymion, son bien-aimé; un gazouillement de source, c’était le rire espiègle de la naïade; le murmure plus prolongé et plus mélancolique du ruisseau, c’était la plainte d’une nymphe amoureuse et délaissée. Le bruit même des bois et des feuillages devenait le refrain vague et délicieux d’une dryade au cœur tendre.

L’amour, el puis l’amour, le lien qui assemble et rattache l’une à l’autre toutes les existences, était la clef suprême de ces secrets divers, de ces mystères infinis, et, dans la solitude des forêts, fourmillait encore, courant sous les rameaux ou mollement couchée sur la mousse, toute une population de faunes, de sylvains et de satyres, race nomade aux instincts compliqués et malins, qui tenait de l’homme et de l’animal, ici par le visage humain, et là par les cornes et les pieds de bouc, et aussi des dieux par l’intelligence et l’immortalité.

Les faunes toutefois sont rangés, ce me semble, à un étage supérieur à celui des sylvains proprement dits et des satyres. Eux, ils n’ont ni la corne au front ni la corne aux pieds, et n’étaient leurs yeux obliques, leur oreille longue et pointue, leur bouche épaisse et sensuelle, ils seraient tout à fait beaux comme des dieux de l’Olympe. Us sont d’ailleurs les plus spirituels entre les dieux d’ici-bas, et c’est en pensant à ces faunes gaillards, joyeux, moqueurs, mais fourbes et sournois que Gœthe a composé un jour le type de Méphislophélès.

Or, j’écris aujourd’hui moi-même devant la belle statue en marbre blanc d'un faune qui me paraît avoir été copié sur le vif, c’est-à-dire trouvé dans l'inspiration la plus heureuse de l’art grec et du génie de nos illustres aïeux d’Athènes. Il est parfaitement authentique, et nous devons tout d’abord féliciter le statuaire, M. Perraud, d’avoir su, dans un temps où le bon goût s’altère à travers tant de vaines et folles recherches de l’originalité par l'étrange, l’inusité et le bizarre, se maintenir dans la justesse et la saine vérité.

M. Perraud est un talent correct et sobre, ce qui est loin d’exclure la grandeur de la pensée et de l’invention. A Rome il a étudié les sculpteurs antiques, et Michel-Ange, qui est le dernier de cette illustre et magnifique lignée, laquelle commence à Phidias; à Paris il a hérité de l’art même et des procédés de David, et je ne sais pas, entre nos statuaires contemporains, un successeur plus direct et plus digne d’un pareil maître. Qu’on se souvienne de Y Adam de M. Perraud et de ce groupe, si élégant et si pittoresque, de \ Education du jeune Bacchus!

L’artiste a poursuivi sa route, en progressant de plus en plus, et, méprisant les triomphes vulgaires et bourgeois, il s'est appliqué sans relâche à la pureté sévère des tons, des lignes, des formes et des contours, et il nous présente le Faune et l'Enfant.

Ce Faune, j’imagine, a rencontré, au coin d’un bois, au tournant de l’allée des tilleuls ou des saules, le bel Enfant au visage fin et railleur, tout frais lui-même, tout replet et tout rebondi, et, l’oublieux ! il n'a vu en lui qu’un enfant!
Tous deux, ils ont joué et se sont agacés à l’envi. Ils ont couru à droite et à gauche, avec de grands éclats de voix qui ont réveillé les hamadryades, lesquelles, en se frottant les yeux, se sont soulevées curieusement et ont regardé ce spectacle nouveau d’un faune aux prises avec un leste et mignon bambin, couronné comme un dieu du lierre aux grappes noires.

-— Moi, s’écriait le Faune, j’ai le pied prompt et le regard clair, et je te défie à la course....
— Certes, disaient çà et là les Nymphes des monts et des forêts, tu devrais rougir de défier ainsi un enfant, tombé d’hier du giron de sa nourrice..., et ta victoire sera peu coûteuse.
— Bah! répondait le jeune espiègle, ne me plaignez point, belles déesses. Plaignes plutôt cet ignorant aux longues oreilles....
Puis il frappa dans ses mains :
— Une fois, deux fois, trois fois....En route !
Et le Faune de s’élancer et de bondir. Mais voilà que les petits pieds de l’enfant sont plus légers et plus rapides que les grands et larges pieds de son rival. En peu de minutes, celui-ci est atteint, vaincu, dompté, et le vainqueur, assis sur ses épaules, l a forcé à tomber, tout essoufflé, sur son banc de pierre recouvert d’une peau de bélier.
La corne sonore, la syrinx mélodieuse et les cymbales retentissantes ont roulé dans l’herbe.

L’enfant, qui rappelle à la fois, par ses membres élégants et bien nourris le jeune Bacchus et, par ce bâton taillé en massue et surmonté d’une pomme de pin, le jeune Hercule à ses débuts, menace allègrement la tête du Faune, et de sa main potelée et rose, il tire tant qu’il peut la longue oreille pointue dont il vient de s’emparer.

Les Nymphes sans doute applaudissent et rient de toutes parts.

Le Faune humilié proteste. Il se débat sous l’enfant invincible, et fait une grimace très-pittoresque où le dépit se mêle au sourire. Ne dirait-on pas qu'il s’avoue bien naïf en une pareille lutte, et qu’il dit avec je ne sais plus quel gracieux poète de l’Anthologie :
Vouloir échapper h l’Amour
Est une entreprise inutile_
Oh! quand l’aurais les pieds d’Achille,
Il m’atteindrait au premier tour!
C’est qu’il a des ailes, l’Amour :
Faites cent pas, il en fait mille.

C’est, en effet, l’Amour qui est là, l’indomptable tyran des hommes et des dieux.

Ce sujet du Faune et de l’Amour n’est pas nouveau, et bien des statuaires se sont essayés à reproduire cette petite scène : je n’en connais aucun qui ait réussi à le rendre attrayant et vrai, dans sa tradition mythologique et dans sa poésie tout ensemble agreste et enfantine, aussi bien que M. Perraud.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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