Les derniers jours de Napoléon Ier

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worldfairs
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Les derniers jours de Napoléon Ier

Message par worldfairs » 23 août 2018 11:25 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

derniersjoursnapoleon.jpg

STATUE DE M. VELA.

M. Vincenzo Vêla est un statuaire italien qui, franchissant les Alpes, a déjà su accréditer en France son talent et sa renommée. Il y a conquis même une popularité véritable, trace à nos sujets historiques et nationaux, où il semble se complaire volontiers, et qu’il traite de façon à frapper toujours les yeux et l’esprit du public.

Ce n’est jamais en vain qu’on s’adresse au patriotisme français. L’homme qui sait toucher en nous à de telles cordes, éternellement sensibles, nous gagne du premier coup et nous ravit.

A l’art du sculpteur, M. Vêla marie une intelligence remarquable des ressorts dramatiques. Non-seulement il représente et pose son personnage, il excelle encore à le mettre en scène et à le produire dans son rôle le plus saisissant ou le plus dramatique.

Les anciens procédaient tout autrement. Avant toute chose, ils cherchaient à inspirer une admiration calme, raisonnée, sereine, par l’accord harmonieux des contours et des lignes, par l’éloquente et pure simplicité.

A Dieu ne plaise cependant qu’il y ait là de ma part un reproche ou un blâme à l’endroit de la manière, vraiment digne d’attention, dont M. Vêla comprend et pratique son art! Au contraire, je ne saurais, en ce temps le réalisme exagéré et où l’on ne recule pas même devant le commun et le trivial, qu’applaudir aux tentatives d’un artiste qui s’applique à dégager l’idéal et comme la lumière de tout sujet et de toute forme, dût-il pousser un peu à l’exagération de la pose et du rôle.

Ce qui est certain, c’est que la statue de Napoléon mourant ou de Napoléon dans ses derniers jours (Gli ultimi giorni di Napoleone primo) à fait la plus grande impression sur la foule des spectateurs et des curieux de l'Exposition universelle. Si quelques-uns se prennent à vouloir discuter cette impression, la plupart s’y prêtent aisément et la subissent, et, dans ce cercle qui ne cesse de se renouveler et qui se tient autour de l’œuvre de M. Vêla, on n’entend jusqu’au soir que les voix de la louange.

Aucun spectacle d’ailleurs ne pouvait éveiller et retenir l'intérêt comme le spectacle de Napoléon aux mains de ses ennemis, de Napoléon proscrit, persécuté, froissé, étouffé, meurtri dans cette île trop étroite pour tant de génie et tant de puissance, et qui, après avoir montré un héros au monde, lui laisse la mémoire d’un martyr. Il n’est pas de consécration de la gloire humaine qui lui ait manqué.

Aussi les poètes et les artistes se sont-ils empressés à l’envi de le comparer au Prométhée antique, cloué sur son rocher et fouillé jusqu’au cœur par le bec vorace du vautour, bien qu’à vrai dire le conseil des rois alliés n’eût rien de la majesté des dieux de l’Olympe. L’imagination a voulu trouver encore en ce vaincu prodigieux une sorte de voyant et de prophète, un saint Je^n politique dans l’île de Sainte-Hélène, comme dans une autre île de Pathmos. Et, de fait, Napoléon, en ces heures dernières, autorise toutes les conjectures, tous les commentaires de la plume, du ciseau et du pinceau, transfiguré qu’il est déjà devant les âges éblouis, et placé en dehors désormais de toute rancune, sinon de toute critique. L’apothéose a commencé, aussi complète qu’elle peut l’être chez des contemporains.

M. Vêla s’est attaché à deviner et à rendre cette attitude suprême de Napoléon.

L’Empereur, enveloppé dans une robe de chambre à grands ramages, le col à moitié caché sous les plis brodés de la batiste, mais la poitrine presque nue, est assis dans un fauteuil, travaillé avec soin et orné de glands d’or et de soie. J'insiste sur ces détails, parce qu’ils semblent être pour une part quelconque dans le succès de l’œuvre, et qu’on entend dire de toutes parts à ce sujet :
"Voyez comme la dentelle est bien imitée! Regardez un peu le satin ou le cachemire de cette robe de chambre. Comme l’artiste sait assouplir le marbre et le faire ondoyer ou miroiter! Et cette couverture, qui descend si naturellement sur les genoux et sur les les pieds du grand homme! etc., etc."

Napoléon, défait, amaigri, les joues enfoncées et creuses, sa belle tête sculpturale à peine appuyée sur les coussins, est plus pâle encore (c’est du moins l’effet de l’ensemble) que le marbre blanc où il est taillé.

Ses yeux, clairs et profonds, sous des paupières que la souffrance physique et morale a fanées, ont l’aspect d’un soleil couchant. Ils ont l’air, distraits qu’ils sont des choses extérieures, de scruter et d’interroger un horizon mystérieux.

L’expression de la bouche, dont les coins s’abattent et s’alanguissent, est celle de la fatigue plus que du découragement. Ces lèvres, habituées à donner des ordres, n’ont point perdu leur fierté d’autrefois, mais, au moment où elles vont se clore pour jamais, elles ne laissent plus entrevoir que la résignation et l’apaisement.

L’homme, courbé sous la destinée, s’est dépouillé de tout regret comme de toute amertume, et, prêt à voir Dieu, il pardonne.

Une des mains de l'Empereur est posée sur le bras du fauteuil ; l’autre s’ouvre sur une carte du monde à demi déployée. C’est la main du conquérant, de Celui qui avait rêvé d’être, du nord au sud, le maître et le vainqueur, et de refaire avec l’épée française l’ancien et mémorable empire de Charlemagne.

Ce rêve, cette ambition ne l’ont point quitté encore, ce semble. Il y tient comme à sa vocation supérieure et providentielle.

Voilà l’interprétation de cette statue de Napoléon, telle du moins qu’elle se présente à l’esprit de la plupart des visiteurs de l’Exposition universelle, quand ils prennent le souci de s’expliquer à eux-mêmes leurs sentiments et leur impression. L’idée de M. Vincenzo Vêla n’est pas, vous le voyez, sans originalité ni sans grandeur.

Toutefois, comme il ne faut point marchander aux artistes de talent une critique nette et franche, je continue mes remarques de tout à l’heure, et je regrette encore une fois que le statuaire ait cru devoir employer en cette occasion les recettes des auteurs de tragédies romantiques et de mélodrames. Napoléon mourant, ainsi représenté, nous rappelle involontairement le héros d’un cinquième acte, je ne dis pas d’une pièce de l’Ambigu, mais d’une tragédie de Casimir Delavigne au Théâtre-Français.

M. Vêla n’est point le premier qui ait apporté dans son art le mélange de l’art du voisin. Paul Delaroche (et ce n’est point là son plus haut mérite) recherchait ces sortes d’effets. Souvenez-vous, par exemple, du tableau où il a jeté sur sa couche royale la reine Élisabeth expirante ! Cette grande toile, qui ne manque pas non plus de belles qualités, m’est revenue en mémoire devant la statue de Napoléon, et je me suis surpris à répéter aussi quelques vers des Messéniennes. J’aurais mieux aimé être tout à I œuvre de M. Vêla, comme on est, en la contemplant, tout à la Vénus de Milo, tout à l’esclave Vindex ou à la Diane chasseresse. Cependant, et malgré ces légères restrictions, Napoléon mourant justifie pleinement les suffrages qu’il obtient tous les jours.
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