Mademoiselle Mars

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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worldfairs
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Mademoiselle Mars

Message par worldfairs » 23 août 2018 10:43 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - Mademoiselle Mars - mademoisellemars.jpg

Elle est là, assise dans un de ces vastes fauteuils du grand règne, que la tradition de la Comédie-Française range en demi-cercle sur le devant du théâtre. Il est impossible de la voir ainsi, sans recomposer aussitôt par la pensée l’ensemble de la scène. Les deux petits marquis, Acaste l'impertinent et Clitandre le fat, jacassent autour d’elle et font la roue. La douce Éliante et Philinte l’homme de cour sourient avec indulgence : plus loin, ce bourru d’Alceste boude et gronde en son coin, le dos à demi tourné.

Elle, la déesse du lieu, la belle Célimène, elle écoute : l’une de ses mains laisse pendre l’éventail ; .de l’autre bras, il semble qu’elle s’accoude pour reposer sa tête; mais cette tête pose à peine sur les deux doigts levés, qui ne font qu’effleurer la joue. On sent que la dame frémit de l’impatience de répondre. Elle attend la balle, pour la saisir au bond, et la renvoyer à son interlocuteur. Cette figure est spirituelle, ironique et tranquille. Célimène est sûre d’elle-même; elle connaît sa force au jeu de la conversation : elle sait bien qu’on ne la prendra jamais sans vert.

Tout à l’heure, elle va, d’un mouvement rapide, ouvrir cet éventail, et de ces lèvres qui sourient au repos, elle lancera une de ces cruelles épigrammes où chaque mot porte coup et fait blessure.

Elle est charmante en vérité, cette statue de M. Thomas. La pose en est harmonieuse et libre; les bras sont vraiment beaux, et les mains d’une élégance souveraine. La tête est noble et fière. Ce n’était pas chose commode de marquer le mouvement du corps sous ce costume : on le devine sous les plis du marbre, qui rendent avec bonheur les chiffonnements de la soie.

Mais pourquoi l’avoir coiffée d’une perruque? car il n’y a pas à s’y tromper : c’est une perruque qu’elle porte. Elle est fort bien faite cette perruque, et sans doute un artiste capillaire y trouverait son compte. Mais est-ce que ce visage ne serait pas mieux accompagné de ses propres cheveux que de cette perruque mate, plaquée sur le haut de la tête, et qui y semble comme collée ?

Mlle Mars portait perruque, cela est évident, quand elle jouait Célimène. Mais qu’importe! ce n’est pas précisément l’actrice que doit rendre la sculpture, mais Célimène elle-même, c’est-à-dire la femme la plus femme qu’il y ait jamais eu au monde, et Célimène se servait de ses cheveux.

Il faut dire que, dans cette œuvre, ce qui satisfait le moins, c’est la figure. Jamais le marbre, avec sa sereine immobilité et son absence de regard, ne reproduira la physionomie de la coquette moderne, telle que l’a conçue et peinte Molière. C’était affaire aux sculpteurs de l’antiquité de rendre la beauté des femmes de leur temps, qui était tout entière dans la pureté des lignes et l’harmonie des mouvements.

Comprenez-vous Célimène sans l’étincelle du regard, sans le jeu varié de la physionomie, sans l’expression moqueuse des lèvres? Tout cela se fige dans la rigidité du marbre. Célimène, c’est la Monna-Lisa détachée de son cadre, quelque chose d’énigmatique, souriant et cruel à la fois; mais est-il possible de se figurer la Joconde sans ses yeux perçants et ironiques? Non, il est certains côtés de la vie moderne qui échappent à la sculpture. Célimène n’était pas de celles que l’on peut fixer en marbre, et il a fallu bien du talent pour donner à cette statue le mouvement et la grâce qu’elle déploie.

Il est bien probable quelle sera achetée par la Comédie-Française, si elle n’a été commandée par elle à l’artiste. Elle conservera, dans une matière impérissable, le souvenir de la comédienne, qui enchanta nos pères. Cet honneur n’aura guère été rendu qu’à elle et à la muse de la tragédie antique, à Mlle Rachel. Les autres artistes n’ont que des bustes.

Mais on assure aussi que Mlle Mars les passait toutes. C’était la perfection même, sinon dans tous les rôles, car elle manquait de force et de pathétique, au moins dans ceux qui n’exigeaient qu’une tendresse aimable, ou le manège de la coquetterie. Célimène et Sylvia, le Molière et le Marivaux, c’est là qu'elle triomphait.

Célimène surtout! car Célimène, c’était elle si ce qu’on dit est vrai. Personne ne fut plus mauvaise qu’elle, personne n’eut le mot plus méchant et plus rapide; personne ne se plut davantage à désespérer les gens, ou tout au moins à les faire enrager. Le Figaro nous a donné, en ces derniers jours, une preuve assez inattendue de ce caractère diabolique. Les lettres qu’il a publiées d’elle à Mlle Doze, son amie, sont des chefs-d’œuvre de malice féminine : elles distillent du venin.

Ce n’est certes pas l’esprit de Célimène; quand Célimène parle, on sent que Molière est derrière qui tient la plume.

C’est son art d’enfoncer le trait, et de rire ensuite quand la blessure saigne.

Mlle Mars était célèbre au foyer de la Comédie-Française pour ses reparties cruelles; l’était-elle, dans la vie privée, par ses coquetteries? je n’en sais rien; mais pour nous, qui ne l’avons connue que par tradition, la femme a disparu dans l’artiste. M. Thomas en aura laissé.un beau portrait, qui tiendra sa place dans l’admirable galerie que possède la Comédie-Française.

Ceux qui l’y verront dans un siècle ou deux, ne lui adresseront qu’un reproche : c’est de présenter dans ce marbre plutôt l’actrice oubliée que l’éternelle Célimène. Parmi les bustes que possède le Théâtre-Français, quelques-uns ne sont pas ressemblants à l’original ; ils ressemblent à l’idée que l’avenir s’est formée du poète, en le voyant à travers ses œuvres. Peut-être la postérité, qui a confondu le souvenir de Mlle Mars avec le type toujours présent de Célimène, ne retrouvera-t-elle pas dans cette statue l’idéal qu’avait rêvé son imagination.

Et pourtant c’est un excellent morceau de sculpture, qui a fait, il y a deux ans, l’admiration fies connaisseurs à l’exposition de peinture, et qui est très-digne d’être montré, dans la grande Exposition universelle, aux amateurs de toutes les nations.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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