Le torrent du Labouret. Reboisement des montagnes.

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Le torrent du Labouret. Reboisement des montagnes.

Message par worldfairs » 23 août 2018 10:41 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

torrentlabouret.jpg

Tout le monde, à la suite des débats intéressants qui ont eu lieu au palais législatif, il y a quelques années, a entendu parler du reboisement des montagnes. Tout le monde sait que, loin d’avoir usé de nos richesses en bons pères de famille, nous avons — quand je dis nous, il faut entendre nos grands-pères autant que nous — enfin nous avons gaspillé l'épargne de nos enfants, et aujourd’hui nous sentons le besoin de leur en reconstituer une. ' Mais les bois ne viennent pas en une saison à maturité. Une heure suffit pour abattre un arbre auquel il a fallu deux cents ans pour croître.

Cette facilité de destruction explique l’étendue des ravages que l’incurie et l’insouciance avaient produits. Ajoutons-y, surtout dans le Midi, l’abus du pâturage qui tendait, selon le vœu secret des habitants de chaque commune, à faire de tous les bois des pâtis, — transformation facile, car la dent des bestiaux est mortelle aux forêts, — et l'on pourra se faire une faible idée de l’état de nos montagnes.

Qu’est-il arrivé de cela? Hélas! ce que tout le monde sait également. De terribles inondations viennent, chaque année, désoler les contrées situées au pied dé ces montagnes, et non-seulement ravagent ces plaines, mais étendent leurs fureurs au loin. La Loire n’est que trop célèbre par ses débordements, et malheureusement n’est pas la seule de nos rivières que nous ne pouvons plus contenir dans son lit.

Ces réflexions préliminaires— un peu graves peut-être — étaient cependant indispensables, d’abord pour faire comprendre au visiteur de l’exposition forestière l’importance des travaux dont l’administration avait assumé la responsabilité, et, en second lieu, la portée des plans-reliefs dont nous voulons en quelques mots étudier le plus curieux. Le plan-relief du Labouret est destiné à faire voir l’état actuel d’un col des Basses-Alpes au fond duquel coule— quand il y a de l’eau — un torrent formé par la réunion au plus bas des pentes de tous les cours d’eau que la pluie forme sur les flancs des deux montagnes, cours d’eau qui suivent les plis naturels de la montagne.

La vallée du Labouret renferme la route impériale qui conduit de Montpellier à Coni. Cette route longe d’abord la rive du torrent, puis s’élève en lacets sur la pente, monte en écharpe, à mi-côte, et atteint, avec une pente carrossable, le col supérieur de la vallée, point par lequel elle doit nécessairement passer pour continuer son chemin à travers les montagnes voisines. En temps ordinaire, c’est-à-dire sous le soleil du pays, le torrent est à sec et ne marque sa route que par des roches éboulées et des cailloux roulés et usés par le frottement des eaux; mais qu’un orage vienne à fondre sur la montagne, et, en quelques instants, le Labouret va se réveiller furieux, grondant, mugissant et terrible. L’eau ruisselant sur les pentes nues de la montagne se précipite dans le Thalweg, les terres, les pierres sont entraînées, emportées, et la masse des eaux roulantes augmente ses ravages de ceux des rochers qu’elle déplace, lance ou dépose.

Le résultat est facile à prévoir : toutes les parties solubles qui d’abord encombrent le lit du torrent sont emportées par lui et répandues avec les pierres sur les campagnes environnantes; la plaine cultivée devient déserte, les routes, les ponts sont coupés, emportés, la montagne s’abat en détail sur la plaine et y anéantit le travail de l’homme.

On a été bien longtemps à comprendre la marche — cependant bien simple —du phénomène, et de nos jours cependant on a fini par trouver le remède, qui se réduit à cette proposition élémentaire : empêcher les eaux du ciel d’arriver toutes en même temps au point le plus bas de la pente. Tout est là. Or empêcher des eaux de descendre une pente, c’est les retenir. Il faut donc, non point opposer au torrent des digues, des barrages, des résistances, en un mot, qu’il se ferait un jeu de rompre ; il faut ralentir l’arrivée de chaque ruisselet qui lui apporte son tribut. C’est toujours la fable du faisceau de flèches que l’homme ne peut rompre, prises ensemble, mais dont il vient facilement à bout, en les prenant les unes après les autres. Or, sur le le terrain, la réparation de chacune des flèches est beaucoup moins simple que cela n’a l’air de l’être dans la théorie. Tous ces travaux sont chers, les ressources sont bornées, il importe donc de ne point faire de travaux inutiles. L’indispensable, rien de plus. Heureux encore si l’on peut y arriver.

Nous ne pouvons entrer ici dans l’énumération, même approximative, des travaux nombreux et difficiles que présentent de semblables opérations : il nous suffira de dire qu’a-près avoir déterminé exactement l’étendue des versants qui apportent leurs eaux dans le Labouret, (on est parvenu, en consultant des moyennes météorologiques, à savoir combien d’eau le torrent pouvait rouler pour devenir dangereux. C’est de là que l’on est parti. Puis, procédant du bas vers le haut des pentes, on a pratiqué des barrages sur toutes les rigoles susceptibles de rassembler les eaux, ce qui produisait le long des plis secondaires du terrain une série de petits bassins ornés de chutes, mais dans lesquels l’eau, retenue plus ou moins de temps, déposait ses matières en suspension et — chose précieuse — perdait sa force acquise et devenait morte. Or enlever à l’eau sa force d’impulsion, c’est la désarmer en partie.

Ces barrages, très-visibles sur le plan-relief, ont été construits aussi simplement que possible, en pierres prises sur les lieux, où, hélas! elles ne manquent pas. Mais il fallait quelque chose pour maîtriser ces digues, et c’est ici que le rôle du forestier s’est montré décisif. C’est en plantant à propos, sur les bords de ces bassins, au bas de ces barrages, des saules, des aunes, des frênes et autres arbres à prompte croissance, que l’on est parvenu à consolider le tout et à ajouter au barrage superficiel de pierre, le barrage souterrain et aussi efficace du chevelu des racines.

Ce n’est pas tout encore. A la faveur de ces travaux continués avec persévérance, le sol environnant se conservera, d’abord sous une couche de gazonnement que l’on y fonde, puis par la racine des arbres que l’on y sème et plante peu à peu. Viennent les pluies, les orages alors : la motte de gazon et de racines ne laissera point échapper les molécules de terre qu’elle contient; le lit du ruisseau supérieur ne se remplira plus de détritus, car la roche non déchaussée de sa terre ne roulera plus au bas de la montagne, et dans quelques années le torrent se trouvera éteint. Il ne coulera plus qu’un maigre filet d’eau, mais continu et formé par l’infiltration lente que laissera descendre vers lui le tamis de racines feutrées dont les forestiers auront enveloppé la montagne.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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