Pêche de la Baleine. Bombe empoisonnée du Docteur Thiercelin

Paris 1867 - Inventions, novelties and means of transport
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Pêche de la Baleine. Bombe empoisonnée du Docteur Thiercelin

Message par worldfairs » 20 août 2018 12:50 pm

Article tiré de "L'exposition Universelle de 1867 Illustrée"

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L’abandon où est réduite en France la pêche des cétacés a deux causes principales : la rareté de la baleine franche, l’imperfection de l'armement.

Ces deux causes ne sont pas irrémédiables. Preuve : la situation de cette grande industrie aux États-Unis.

Déchirée par la guerre civile, la République américaine entretenait encore plus de trois cents l'aliments pêcheurs dans le nord du Pacifique et dans les archipels de l’Océanie. Combien pouvions-nous lui en opposer? Trois!

Des causes susdites, celle qu’on a mentionnée en premier lieu commande l’autre. Avec un armement plus imparfait encore que celui de nos pêcheurs, les anciens baleinier-ont réalisé des profits considérables. Confiante et nombreuse, la baleine se laissait plus facilement approcher qu’aujourd’hui, et après une occasion manquée, une nouvelle occasion se rencontrait bientôt, ce qui n'a plus lieu. L’ouillage n’a paru insuffisant que du jour où la baleine tranche est devenue méfiante et rare.

M. le docteur Thiercelin raconte dans son Journal d'un Baleinier, une campagne faite dans la baie de Chesterfield par deux navires français, le Gustave et le Wenslow, qui avaient associé leurs efforts. Sur dix-sept baleines piquées, trois furent tuées; sur trois baleines tuées, deux furent prises.

Le harpon aujourd’hui employé ne diffère qu’en deux points de celui dont les Basques se servaient il y a quatre cents ans : 1° Sa lame est moins large, ce qui fait qu’il pénètre plus aisément dans la chair; 2° il est à bascule, c’est-à-dire que dès que le coup a porté le manche se met à angle droit avec la tige ce qui permet de s’amarrer plus solidement.

Il se lance comme autrefois à la main, et on ne peut l'envoyer à plus de 5 ou 6 brasses (8m,1 à 9m,7) Trop rarement pénètre-t-il à la profondeur voulue. Sur cinq ou six baleines piquées, il arrive souvent qu’une seule se trouve amarrée. Quand, par suite d’un faux jugement sur la distance, par maladresse ou par frayeur (ce qui arrive souvent quoi qu’on en dise) le harponneur a mal piqué, la baleine, par une vive contraction de ses peaussiers, se débarrasse promptement de l'arme qui l’a blessée; aussitôt libre, elle part dans le vent, et c’est en vain qu’on voudrait la poursuivre; on la perd de vue en quinze ou vingt minutes; elle entraîne même le plus souvent toutes ses compagnes et devient désormais plus difficile à accoster que par le passé.

Le harpon s’est il solidement fixé dans les chairs de l'animal, alors commence cette fuite effrénée avec alternance de sondes et de souffles. Ici se place une invention américaine qui est le seul perfectionnement notable apporté depuis les Bisques à l'armement du pêcheur. Naguère la baleine harponnée était attaquée à coups de lance; les Américains ont remplacé la lance par ce qu’ils appellent la bombe-lance projectile explosif envoyé par un fusil qui porte juste à la distance de 15 à 30 brasses (24 à 48 mètres).

C'est un tube en fonte aigre de 3 à 4 décimètres et d’un diamètre de 2 à 3 centimètres rempli de poudre de chasse (100 grammes environ), et terminé en avant par une pyramide triangulaire, à laces évidées, aux angles tranchants et à pointe très-aiguë; en arrière par un tube plus étroit renfermant une mèche. On verse dans le fusil une quantité déterminée de poudre, on recouvre celle-ci d’une bourre percée en son milieu et pardessus la bourre, on place la bombe-lame de manière que la mèche touche la bourre. La pointe du projectile dépassé de 1 à 2 centimètres l’extrémité du canon.

Tel est l'outil. Voici la manière de s’en servir.

La baleine étant amarrée au moyen du harpon lancé à la main, on se hate sur la ligne de manière à se trouver autant que possible par le travers de l’animal au moment où il montre une partie notable de son corps. Si le coup est heureux la bombe pénètre dans les parties charnues, portant avec elle la mèche allumée par l'explosion du fusil. Quelques secondes après un bruit sourd se fait entendre. Le cétacé fait un soubresaut violent et meurt presque instantanément si l'explosion a lieu au milieu du poumon.

Mais tel n’est pas ordinairement le cas. Qu’on se représente le chasseur debout sur l’avant d’une pirogue ballottée par la lame et par la traction de la baleine; qu’on se rappelle combien est rapide (1 à 2 .secondes) l'instant pendant lequel l’animal peut être accosté; qu’on ait égard enfin à l’émotion inséparable d’une pareille situation, et l’on comprendra que le lieu d’élection ne soit pas souvent atteint. M. Thiercelin nous montre durant cette campagne dont il a été question plus haut une baleine amarrée par la troisième pirogue du Gustave. Cette pirogue était commandée par un baleinier expérimenté et ardent. Il tire sur l’animal trois coups de fusil;, un seul porte La baleine, malgré ses blessures, gagne la passe. On dut couper la ligne, c’était à recommencer. Atteint partout ailleurs que dans le tisu pulmonaire, et la
bombe eut-elle produit les plus graves désordres dans l’abdomen, ou fracturé les os de la tête, ou déchiré les lobes de la queue, l’animal ne meurt pas de suite, si tant est qu’il en meure. Le temps se passe, la nuit vient, il faut souvent couper la ligne et tout est perdu.

D’ailleurs l’emploi de la bombe-lance ne dispense pas de la première attaque par le harpon. Ce perfectionnement, si important qu’il soit, est donc loin d’avoir remédié aux inconvénients et à l’insuffisance de l’armement des baleiniers.

Pour y remédier, M. le docteur Thiercelin propose d’empoisonner la baleine. D’autres, avant lui, l’ont proposé. On avait recommande l’acide prussique. Il a été essayé. Un journal a même rapporté, il y a cinq ou six ans, qu’une baleine atteinte par un projectile plein d’acide prussique était tombée foudroyée. Cela n’a pas empêché les pêcheurs de s’en tenir au procédé ordinaire et cette fois ils ont bien fait, pour plusieurs raisons dont une suffira : l’instabilité de l’acide prussique qui est telle que, plusieurs jours après avoir été préparé, ce poison si énergique peut être transformé en un corps complètement inerte. L’acide prussique ne vaut donc rien. Quant à l’idée de l’intoxication, c’est autre chose. Qu’on trouve un agent stable, non dangereux pour le pêcheur, assez actif pour tuer en peu de minutes, et que le projectile contenant la substance toxique puisse, comme la bombe-lance, être envoyée par une arme à feu : quelle simplification ! L’animal devant mourir promptement, l’amarrage est désormais inutile, et c’est la partie la plus difficile de la pêche ; l’amarrage supprimé rend l’emploi du fusil bien plus facile ; le poison opérant en quelque endroit du corps, qu'il soit mis en contact avec une surface saignante, et tout point du corps devenant lieu d élection, une grande précision de tir n’est plus nécessaire : enfin, comme l’attaque peut se faire de loin, il est clair que les difficultés que créent la rareté et la méfiance des baleines sont amoindries.

Pendant plusieurs années, aidé des conseils de M. Wurtz, notre auteur se livra, dans le laboratoire de la Faculté de médecine, à des recherches comparatives sur la valeur de quelques poisons solides, choisis parmi les plus énergiques. Son choix se fixa sur un mélange de strychnine et de curare.

A la dose de 5 à 10 milligrammes pour chaque kilogramme de l’animal empoisonné, ce mélange tue les quadrupèdes dans l’espace de dix à treize minutes. Ainsi, pour un chien de 10 kilogrammes, 5 milligrammes; pour un cheval de 200 kilogrammes, 10 centigrammes. Il faudrait donc 40 grammes pour une baleine de 80 000 kilogrammes.

Le poison trouvé, restait à le mettre en contact avec la surface absorbante la plus large possible. Pour cela, M. Thiercelin a recours à la bombe-lance. Il noie la cartouche pleine de poison dans le tube plein de poudre ; la charge de poudre se trouve réduite à 60 grammes, mais c’est plus qu’il n’en faut pour produire la rupture du tube et déchirer les tissus de la bête.

Voilà l’outil, voici le travail.

M. le docteur Thiercelin s’embarqua le 17 avril 1863, à bord du baleinier le Gustave qu’un jeune négociant du Havre, M. Émile Boissier, jaloux de faciliter l’essai du nouveau procédé, n’avait pas craint d’équiper au moment même où nos armateurs s’accordaient à considérer la pêche de la baleine comme une industrie morte. On se garda bien de dire aux pêcheurs qu’ils allaient tremper dans une innovation. Il avait été convenu entre M. Thiercelin et le capitaine du baleinier qu’on n’enverrait de bombes empoisonnées qu’après l’amarrage au harpon comme pour les bombes ordinaires. De cette manière, l’équipage ignorerait même qu’il y eût un poison en jeu, et, une fois la baleine morte, on n’aurait pas à craindre les répugnances qui avaient déjà arrêté, à plusieurs reprises, des expériences analogues. Mais ce parti n’était pas sans inconvénients.

Si on compare, en effet, les mouvements lents, presque réguliers, d’une baleine qui ignore le danger, aux soubresauts violents, saccadés, furieux, de celle qui vient de recevoir un harpon et cherche à fuir, on conçoit de suite combien l’envoi de la bombe-lance est facile dans le premier cas et combien il devient difficile dans l’autre. Au moment où la pirogue est entraînée dans la course de l’animal furieux, ballottée en tous sens par ses ricochets, ses sondes, ses bonds au-dessus de l’eau, l’officier n’a certes pas un grand loisir pour prendre à la main une arme lourde, l’épauler convenablement, viser juste et tirer à temps. Si encore, il n’avait que cela à faire!
Mais il lui faut éviter la baleine quand elle revient sur le boat, filer la ligne quand elle sonde, embraquer quand elle court, etc., etc., car c est lui qui veille au salut commun, qui souvent y travaille seul ; les matelots conservent tout juste assez de sang-froid pour nager ou scier d’après son commandement.

Aussi qu’arriva-t-il? C’est que les premières bombes empoisonnées firent toutes explosion dans l’air ou dans l’eau. M. Thiercelin, craignant que ses cartouches ne fussent jusqu’à la dernière consommées en pure perte, essaya d’amener le capitaine à-commencer l’attaque par l’envoi des projectiles. Le capitaine parut goûter ce conseil et...défendit à ses officiers de rien changer à leur manière de faire, de sorte que fa poudre continua de s’en aller au vent, comme le poison de s’en aller à l’eau.

A la fin cependant la fortune se lassa d’être contraire, et deux faits aussi concluants que possibles prouvèrent que l’inventeur n’avait pas trop présumé de son procédé. Une baleine était amarrée depuis quelque temps déjà, et rien ne faisait présumer que la lutte fût sur le point de finir. L’animal encore plein de vigueur nageait dans l’est et atteignait une passe où on allait être contraint de couper la ligne et de l’abandonner. A ce moment ii reçut dans l’abdomen une bombe empoisonnée. Cinq minutes plus tard il étendait une de ses pectorales au-dessus de l’eau et cessait de faire le moindre mouvement; cinq autres minutes après, il était mort.

Amenée a bord, dépecée et fondue, cette baleine ne donna lieu a aucun accident parmi les hommes qui se livrèrent à ce travail, travail qu’ils auraient refusé de faire s’ils avaient connu la véritable cause de la mort; aussi s’étonnaient ils grandement de la subite cessation des mouvements du cétacé.

Le second fait est plus décisif encore:
Une baleine avait été harponnée, on lui lança plusieurs bombes qui toutes portèrent ou trop haut ou trop bas, si bien même qu’on finit par renoncer à l emploi du fusil et qu’on la tua à coups de lance. Mais le sort voulut qu’une de ces bombes perdues allât frapper dans l’abdomen eu un point très-rapproché de la queue une baleine qu’on ne visait pas.

L’animal s’éloigna avec rapidité, soufflant avec force et frappant violemment la mer de sa nageoire caudale. Les baleiniers, persuadés qu’elle n’était que légèrement blessée ne s’en préoccupèrent même pas. Cependant le hasard cette fois avait bien servi l’inventeur, la baleiné s’éloigna rapidement pendant cinq minutes, puis elle étendit une de ses nageoires pectorales comme avait fait la première, et continua sa course avec la vitesse acquise, mais sans remuer aucun de ses organes moteurs. Six minutes s’écoulèrent à peine dans cette immobilité relative et un boat vint lui envoyer un harpon quand elle était déjà morte.
L’efficacité du procédé n’est donc pas contestable.

La bombe-lance empoisonnée est exposée dans l’annexe des bateaux de plaisance, annexe édifiée sur la berge.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

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