M. Millet

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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worldfairs
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M. Millet

Message par worldfairs » 24 juil. 2018 03:31 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - M. Millet - La récolte de pommes de terre - Millet - recoltepommesdeterremillet.jpg
La récolte de pommes de terre - Millet

M. Millet a exposé aux galeries internationales du Champ de Mars neuf tableaux dont voici les titres: une Tondeuse de moutons, la Mort et le Bûcheron, des Glaneuses, Bergère avec son troupeau, un Berger, un Parc à moutons, Récolte de pommes de terre, Planteurs de pommes de terre, et l’Angélus du soir.

Rien de plus naturel que de ne pas aimer du premier coup les tableaux de M. Millet. Il faut se faire à cette manière triste, morne, farouche, somnolente, et, même parmi les hommes les plus compétents, beaucoup déclarent d’abord n'y pas voir grand-chose d’estimable. Cependant lorsqu’on y pénètre de bonne foi, on finit bien par découvrir ce qui distingue l’artiste des autres peintres réalistes. Alors, il n’est plus un maniaque, un grossier. Sans doute, à force d’éliminer les détails, M. Millet fait généralement des personnages vides et monochromes; sans doute encore, il recherche avec trop d’affectation les agencements silencieux, les gestes immobiles, les effets sans éclat, les physionomies stupides, basses, misérables, et, sur les corps de ses figures dont les yeux n’ont pas de regards, pèsent des étoffes épaisses et roides comme du gros cuir. Mais la pratique est très-puissante, très-châtiée dans son uniformité apparente, originale, l’artiste ne voyant pas la nature à travers la peinture des autres, pensant avec son propre cœur; le dessin se fait remarquer par une largeur peu ordinaire, la couleur est solide, l’observation profonde. Enfin, peintre énergiquement sincère et réfléchi, M. Millet traduit simplement des sujets simples et serre avec force la vie rurale pour en exprimer la grandeur et la poésie qu’elle contient.

Pas un seul cadre de M. Millet n’est indifférent ; tous affirment à peu près au même degré la supériorité de l’artiste, lequel reproduit de préférence les effets dont il a étudié avec le plus de soin les ressources. Ainsi, il fuit le soleil, la lumière. Au contraire, il aime les clartés indécises du matin, et le calme solennel et grave de la campagne passant des joies d’un beau jour aux langueurs silencieuses de la nuit. Le rire l’offusque, la misère le charme, et c’est le paysan hébété par l’excès du travail qu’il aime à mettre en scène. Ne lui demandez donc point l’homme des champs alerte et endimanché ; mais plutôt suant au labeur, alourdi, les vêtements usés, troués, rapiécés, la peau tannée par le vent, le soleil et la pluie.

Il ne me semble pas utile d’examiner en détail des tableaux qui se recommandent tous par les mêmes mérites et reproduisent, en général, les mêmes types et la même impression ; car on peut dire que le poète ne varie guère ses mélodies, nous donnant presque toujours des résultats pareils, obtenus avec des moyens identiques. D’ailleurs la gravure que le lecteur a sous les yeux en même temps que cet article, s’il n’est pas au courant de la manière du peintre, suffira pour lui en donner une juste idée. Seulement je crois devoir m’arrêter un instant à la Tondeuse de moulons, toile exceptionnelle, par ses proportions, dans l’œuvres de M. Millet.

Étendu sur un tonneau, la tête pendante, le mouton est aux trois quarts débarrassé de sa laine; la femme poursuit avec impassibilité sa besogne; à côté, un peu égaré dans l’ombre, on aperçoit un vieux paysan vêtu d’une blouse bleue. C’est vrai que la placidité animale de la tondeuse se confond avec la résignation passive de la bête, personnage principal du tableau; et même, peut-être, le mouton a-t-il l’air plus humain que la femme. Mais la solide couleur, le savant modelé ! Sans bruit, sans scandale de pâte et de trituration, le peintre est arrivé à un degré d’intensité extraordinaire. La vérité est absolue, la peinture superbe. C’est du réalisme assurément, mais point acheté au prix de guenilles repoussantes, de loques sans nom; c’est une pratique peu récréative à l’œil, mais forte, consciencieuse, personnelle, autrement intelligente que celle de ces peintres de crèmes fouettées si fort à la mode au jour d’aujourd’hui. Qu’on ne s’y trompe pas, le mouton, au point de vue pictural est magnifique, sans reproche, et la femme, créature dénuée de beauté et de grâce pourtant, a toute l’allure d’une figure d’André del Sarte.

Et qu’on ne croît pas ce langage exagéré. Voilà, une belle et robuste pièce, digne de n’importe quelle galerie privée ou publique. Ne la trouvant point assez agréable, les petites dames s’en éloignent, et les messieurs nullement connaisseurs ne la regardent qu’avec le dernier mépris ou ne la regardent pas du tout. Eh bien! après? Elle n’en a pas moins de valeur pour cela. Elle, accuse une individualité saine et vaillante, un fond réel de savoir, un grand esprit, beaucoup de sagesse, et, toute rebutante qu’elle semble à bien des gens, pour dire ma pensée entière, elle est cent fois préférable à nombre d’œuvres vantées et récompensées, que l’ignorance porte aux nues, couvre d’or et de couronnes.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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