M. Fromentin

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worldfairs
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M. Fromentin

Message par worldfairs » 24 juil. 2018 02:36 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

chasseauheronfromentin.jpg
Chasse au héron en Algérie - Fromentin

M. fromentin est l’un des peintres les plus fins, les plus délicatement doués de ce temps-ci. Il aime les chevaux rapides et l’agitation des étoffés que tourmente le vent. Cependant le calme l'attire aussi, et s’il se plaît au bruit, ce n’est pas une raison pour que le silence l'attriste, j’ajoute que si sa verve, à l’occasion, se contente des éblouissements d’une simple apparence, si parfois elle effleure seulement la toile, souvent elle se modère et l’artiste recherche et trouve dans une bonne mesure les termes d’une précision qui affirme chaque chose jusque dans ses détails. Et sa peinture est vive, adroite, diaprée, étincelante. On assure que ce sont les accents robustes qui lui font défaut, que le coloris pèche sous le rapport de la solidité, et qu’il y a là plus de coquetterie que de vérité, plus de grâce cherchée que de réelle vigueur. Effectivement, à ce que je crois du moins, le peintre abuse un peu de cet esprit superficiel et léger qui éblouit, mais n’éclaire pas, qui séduit sans convaincre. Eh bien, soit! En revanche, que de charme, de jeunesse, de spontanéité !

Le bagage de M. Fromentin, à l'Exposition universelle, se compose de sept tableaux, choisis parmi les meilleurs du peintre. Ce sont : Lisière a oasis pendant le sirocco, le Berger kabyle, Bivouac arabe au lever du Jour, Fauconnier arabe, Chasse au héron en Algérie, Voleurs de nuit, une Tribu nomade en marche vers les pâturages du Tell.

Le fauconnier se précipite avec une furie étrange. Il est solidement posé à cheval. Non pas à la manière d’un écuyer au manège ou des cavaliers que Phidias fit galoper sur la frise du Parthénon; mais avec une audace superbe et une souplesse dans les reins, un nerf dans le jarret qui le garantissent contre tout accident. Le bras droit levé, il lance un faucon sur une proie qu’on n’aperçoit pas. Le mouvement est très-beau, d’une désinvolture ample et chaleureuse, et si le terrain parsemé de hautes plantes sauvages était moins translucide, avait plus de résistance, entre autres peccadilles de dessin, si la jambe droite du fougueux coursier paraissait correctement articulée, le tableau n 'offrirait guère de prise à la critique.

J’aime moins la Lisière d'oasis, dort la peinture est sèche, l’exécution hâtive, insuffisante, la touche étroite. Maintenant, à part que la composition en est un peu décousue, la Chasse au héron mérite vraiment de grands éloges. C’est un bouquet de jolis tons, assortis à souhait pour le plaisir des yeux.

Je lui préfère cependant les Voleurs de nuit, parce que l’œuvre a une consistance de pâte et de facture qui ne se rencontre pas dans les autres tableaux de l’artiste. Surtout je mets au-dessus le Bivouac arabe. Quelle simplicité, quelle saveur exquise! Les premières lueurs du jour colorent à peine l’horizon, et déjà le camp s’éveille, le cheval hennit, l’esclave panse la monture du maître, et le foyer va s’éteindre. Aucune voix ne s’élèvera contre cette toile charmante, le chef-d’œuvre de l’artiste, car il n’est pas possible de désirer plus de tact dans la conduite des teintes, d’élégance dans les silhouettes, d’unité dans l’effet. Il y a des rapports de tons d’une étonnante finesse. Par exemple, au fond, à droite, le cheval gris qui s’enlève en clair sur le ciel est un miracle de réussite. En dix autres endroits on relève des superpositions analogues de tonalités presque pareilles ; si elles ne se confondent pas à l’œil, si elles conservent leur valeur propre, ce a tient à une nuance très légère qu’un artiste moins privilégié, n’eût pas, à coup sûr, saisie, ni fixée sur la toile.

Le Berger kabyle, à cheval, tenant dans ses bras un agneau trop faible encore pour une longue marche, est aussi une fort belle chose. Le cavalier ne semble-t-il pas admirablement assis sur sa monture grise, à l’œil chaud, au crin noir, aux membres sains comme l’air? A ce noble profil, à cette aisance dans le maintien, on dirait une figure de Phidias. Peut-être trouve-t-on la peinture un peu mince, les reliefs dépourvus de ressort; en outre les moutons que le berger pousse devant lui, sont d’un ton louche et sourd, et les fumées pointant des foyers du plateau donnent aux montagnes du fond une échelle impossible; mais c’est tout, je pense, et chacun reconnaîtra la composition bien entendue, le dessin agréable, la couleur rare, l’exécution d’une originalité singulièrement distinguée et spirituelle.

M. Fromentin possède un tempérament de coloriste, rien n’est plus exact. Néanmoins les tons qu’il manie le mieux, ce sont les clairs et les demi-teintes. Au contraire, dans les ombres, il n’est pas sans se montrer quelquefois gêné, inquiet, comme inclinant vers l’opacité. Je viens de parler des moutons du Berger kabyle. Dans la Chasse au héron, j’aurais pu signaler des chevaux d’un jaune plombé qui jure dans l’harmonie limpide de la toile, et en poursuivant la revue des tableaux de M. Fromentin, on aurait d’autres occasions de remarquer que la palette de l’artiste pèche généralement sous le rapport , des notes graves. Ce défaut est assez sensible dans le cadre inscrit sous ce titre : une Tribu en marche vers les pâturages du Tell. Examinez les personnages qui remplissent l’angle gauche. Pauvrement composés d’ailleurs, empaquetés de lourdes draperies, il faut avouer que la couleur, en cet endroit, manque tout à fait d’air et de fluidité. Cela est fâcheux, mais pourtant ne suffit point à gâter l’œuvre. Oui, nous tenons encore là un morceau de la bonne veine, et si le paysage laisse beaucoup à désirer, les figures de droite et du centre, en pleine lumière, excellemment travaillées, sont ravissantes; les hommes, les bêtes, les étoffes, tout est vif, spirituel, d’une couleur délicieuse, d’un faire, jusque dans les parties négligées, merveilleusement adroit.

On doit même ajouter que l’exécution a les défauts de sa qualité, c’est-à-dire que l’esprit y joue un rôle excessif, surabondant. Ce ne sont que touches joyeuses, lestes, pimpantes, mises là pour elles-mêmes. Partout pétillent des accents alertes, des chatoiements galants; et que de coquetteries, que d’avances au public, que d’œillades, de sourires, de mots, de lazzis! Et qu’arrive-t-il? C’est que cet esprit-là, faisant bon marché de la vérité, il est à craindre qu’il ne détourne le peintre des études courageuses, des luttes avec la nature.

Quoi qu’il en soit, M. Fromentin occupe à juste titre une place importante dans l’art contemporain; il a une individualité nettement définie, facilement reconnaissable, et au travers de sentiers battus et rebattus, privilège rare, il a su découvrir une route nouvelle sans marcher dans l’ombre de personne.
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