Orfèvrerie Française de M. Froment-Meurice

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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Orfèvrerie Française de M. Froment-Meurice

Message par worldfairs » 29 mai 2018 07:04 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - Orfèvrerie Française de M. Froment-Meurice - orfevreriefrancaisefromentmeurice.jpg

J’aime à rappeler les anciens et à les citer en toute occasion. Ce sont des maîtres toujours ; mieux encore, ce sont des pères. C’est pourquoi leur enseignement ne saurait manquer d’aucune autorité.

Or, les anciens me semblent avoir vécu, plus que nous, près de la nature, et en avoir plus vivement exprimé les délicates beautés
et les subtiles nuances. De là vient que leur art, de quelque manière qu’ils l’aient appliqué, est d’un goût si pur et à la fois d’un sentiment si vrai.

La Vérité se cache même au fond de leurs fables, qui ne sont, à les bien comprendre, que les costumes divers, les travestissements toujours ingénieux et charmants de l’immuable et incorruptible déesse.

Mais je ne connais pas de fable plus riante à l’esprit et d’une observation plus profonde que celle des neuf Muses. Souvenez-vous de ces sœurs divines qui sont égales par l’âge et parla grâce, et qui se partagent sans rivalité jalouse les variétés du génie et du talent. Elles se donnent la main et rapprochent ainsi, dans une même chaîne harmonieuse, toutes les inspirations et toutes les gloires.

Admirable égalité, fraternité sublime où se rencontrent et se saluent sur les hauteurs Homère et Phidias, Sophocle et Apelles, Dante et Michel-Ange, Raphaël et Virgile, Shakspeare , Mozart, Benvenuto Cellini, — les poètes, les savants, les artistes, tous ceux qui travaillent, à leur façon, à traduire et à refléter dans des œuvres vivantes quelque chose de ce que la nature et l’homme ont de plus beau, de plus noble, de plus pur!

Ces pensées me sont revenues, l’autre jour, à l’Exposition universelle. Je regardais des aiguières et des coupes, exposées par M. Froment-Meurice, et je me disais que là aussi on voyait la main habile et l’invention supérieure d’un savant, au sens où l’entendaient nos aïeux.

M. Froment-Meurice est l’héritier d’un nom illustre qu’il transmettra plus illustre encore à ses enfants. Ce n’est pas chez lui que les précieuses traditions s’altèrent ou se dissipent, et, en continuant la tâche paternelle, il s’est dit de bonne heure qu’il fallait que les grandes renommées, comme les bijoux et les parures de prix, fussent à jamais préservées de tout alliage.

M. Froment-Meurice, comme son père et comme tant de célèbres devanciers, qui leur traçaient d’avance Je chemin qu’ils ont suivi, ne me paraît pas du tout être un industriel, mais un homme préoccupé sérieusement de son art, des progrès à accomplir, des mauvaises tendances à combattre et des bonnes impulsions à donner ou à faire naître.

Lui, il est un homme de style. Les perles, les pierres fines, les métaux prennent sous ses doigts je ne sais quelle éloquence véritable et qui parle aux yeux de qui sait lire le merveilleux langage de l’art. Les yeux mènent tout droit à l’âme.

Eh bien ! telle amphore de M. Froment-Meurice, dans ses contours et dans ses lignes, dans son élégance ineffable, rappelle souvent un délicieux poème. On la croirait habitée par un dieu, qui rayonne au travers.

Mais la qualité la plus originale, si l’on peut ainsi parler, de M. Froment-Meurice, c’est le goût constant, le goût quand même, le sentiment exact des convenances, l’horreur de l’artificiel et du faux. A aucun moment il ne s’oublie et, pour arriver à un de ces effets qui plaisent, hélas! à tant de gens, il ne consent jamais à sacrifier rien de l’instinct si rare dont il est doué et qui lui fait saisir le juste et le vrai dans l art aussi bien que le beau sans reproche.

Bref, il y a un critique sévère sous cet. artiste ; il y a cette conscience rigoureuse qui fait les maîtres en tout genre.

Aussi j’ai trouvé piquant et curieux, en parcourant les galeries du Champ de Mars, de comparer, non-seulement aux objets d’art exposés par M. -Froment-Meurice, mais à notre orfèvrerie française en général, l’orfèvrerie et la joaillerie de l’Angleterre, de l'Allemagne, de l’Italie.
Toute prétention nationale mise de côté, et quelque indulgent à autrui et modeste pour soi-même qu’on veuille bien se montrer, il faut convenir que là, comme en maintes branches d’autres industries, la France est on ne peut plus avancée à la tête des nations ses rivales.

Le massif, l’énorme, domine en Angleterre. Le bloc, tout d’or ou d’argent, représente des fortunes entières] mais, à moins que quelque artiste français n’ait présidé à l’œuvre et ne l’ait marquée de son inspiration et de son goût, cela est lourd, déplaisant et disgracieux et, ce qui est pire, disgracieux et déplaisant avec effort, ce semble, et avec recherche.

L’orfèvrerie allemande est commune triviale, et comme d’un travail bourgeois. Il y a quelques années à peine, les Prussiens paraissaient pratiquer seule la taillerie des cristaux et des pierres dures, mais, grâce a M. Froment-Meurice, qui s'en est occupé, je crois, un des premiers en France, nous savons, nous aussi, tailler les cristaux; et avec quelle supériorité d'élégance et de goût!
Remarquez, par exemple, dans l’exposition de M. Froment-Maurice ce buste de l’Empereur, sculpté dans une aigue-marine et se détachant sur un fond de jaspe rouge parmi des clous de perles, et des étoiles de topazes, et bordé d’un rinceau à rosaces d’améthystes. La Guerre et la Paix, deux déesses, s’appuient sur des enfants et se tiennent des doux entés du Souverain! Les nus sont de cristal de roche brun, les draperies sont d’argent.

Rien n’est pus riche assurément, mais dans ce luxe, tout est ménagé avec soin et placé à propos. Éa composition peut-être en est-elle un peu trop monumentale, et l’on y sent du premier coup Je mélange du talent de l’architecte et de l’art de l'orfèvre. Toutefois, l’harmonie de l'ensemble est réelle, et l’observateur reconnaît dans les moindres détails ce toucher délicat dont je parlais tout à l’heure, et qui reste le signe distinctif des œuvres entreprises ou dirigées par M. Froment-Meurice.

Ses compositions, à lui, sont-charmantes, Sa fantaisie est pleine de ressources, d’idées et de combinaisons poétiques. Tantôt, comme dans la Coupe et les Candélabres de l’Empereur, un faune et une faunesse, supportent une admirable vasque de cristal de roche enguirlandée de violettes, et jouent avec de petits Amours qui voltigent allègrement au-dessus d’eux, pendant que de la vasque s’échappent et se répandent des touffes d’impériales épanouies ; tantôt, comme autour d’une délicieuse aiguière, qui appartient à M. le duc de Montpensier, des émaux bleus et verts se déploient en branches frêles et s’ouvrent en fleurs mignonnes, tandis qu'un gentil serpent émaillé s’enroule sur l anse du vase.

Tout cela est bien conçu, bien venu et merveilleusement approprié.

Cette Aiguière du duc de Montpensier est un miracle de délicatesse et, dans ses petites dimensions, elle vaut, à elle seule, bien des expositions plus tapageuses, par la raison même, ainsi que le disait près de moi, d’une façon assez pittoresque, un provincial de mes amis, “ qu’une perle vaudra toujours mieux qu’une citrouille. "

M. Froment-Meurice a le don d’assouplir les métaux à toutes ses volontés. Il les moule, en quelque sorte, à sa pensée et les force à la reproduire docilement. Il les transforme et les anime de cent manières. Ici, l’argent coule en gouttes d’eau ; là, c’est l’or qui s’étale en couronne de fleurs. Le génie de l’orfèvre est pareil à la baguette d’une fée, et voilà encore que, selon son vœu ou son caprice, les métaux prennent toutes les formes, toutes les couleurs, toutes les séductions. J)e$ anges, des femmes, des roses, des violettes, ce que l’imagination rêve de plus doux, ce que la nature offre de plus beau, il n’est rien qui ne jaillisse aussitôt du creuset ou qui ne prenne sous le marteau une forme, line attitude, une pose, un charme. Que dis-je ? on y sent une âme, et l’œuvre achevée et parfaite n’est que le voile transparent qui s’adapte sur un idéal supérieur pour en faire ressortir la profondeur ou la grâce.

Vous n’avez pas oublié sans doute que ce regrettable Ponsard, qui nous a quittés si prématurément il y a quelques semaines* avait]-malgré l’usage et en dépit du proverbe qui enseigne que nul n est prophète dans son pays, inspiré la plus vive et la plus durable admiration à ses compatriotes de Vienne. Toute fière de son poète, cette ville maternelle voulut un jour lui donner un témoignage solennel de sa sympathie. On résolut donc de lu; offrir une coupe, comme les Anciens en offraient aussi aux poètes vainqueurs dans les luttes de la lyre et des vers. —- Mais quel dommage, se disait-on, que Benvenuto Cellini soit mort depuis longtemps !

A défaut de Benvenuto Cellini, on songea naturellement à M. Froment-Meurice. Le souvenir de l’un fait penser à l’autre.

Quoi qu’il en soit, M. Froment-Meurice se mit au travail, et la coupe sortie de ses mains est un chef-d’œuvre.

Ponsard a ressuscité et porté au théâtre trois femmes célèbres, la Romaine Lucrèce, Agnès de Méranie et Charlotte Corday. Ces trois héroïnes élèvent»chacune une couronne de laurier comme pour la tendre au poète.

Le groupe,-varié d’expression et de costumes, est tout à fait gracieux. C’est sur ces trois couronnes qu’est posée la coupe dont l’intérieur, très-richement émaillé, est orné des armes de la ville de Vienne.

Pauvre poète, sitôt parti! Mais sa mémoire durera, ses vers vivront, et la postérité, après avoir lu Charlotte Corday et Lucrèce, ne laissera point d’admirer ensuite le beau présent de la ville de Vienne à l’homme illustre qui fut son enfant] et l’on se transmettra aussi d’âge en âge, cette coupe si poétique et si touchante, qu’a composée et produite M. Froment-Meurice.

Il y a des joailliers encore et des bijoutiers, mais les orfèvres, comme les dieux et les rois, s’en vont et disparaissent Cependant il en reste quelques-uns, dignes vraiment de ces nobles et patients ouvriers qui, méprisant les procédés vulgaires, ne travaillent que le marteau à la main. Le marteau, c’est l’arme de l’orfèvre.

Faut-il dire après cela que M. Froment-Meurice, fidèle aux traditions glorieuses, nous l’avons vu, n’a point négligé de.produire des statues et des bustes d’argent repoussé, qui pourraient, sans désavantage, être mis en regard de bien des modèles de nos musées. Je n’en sais guère de plus remarquable que cette statuette de Nymphe, d’après un marbre du dix-huitième siècle et cette statuette de Bacchante d’après M. Solon.

Deux amphores « faites au marteau, d’une seule plaque d’argent », et ornées de dessins d’émail noir, attirent de même et retiennent longtemps les connaisseurs et les artistes.

Toutes les Muses sont sœurs, ai-je dit en commençant. Eh bien! je le répète, une Muse a passé par là, et le rayon éclaire toutes ces œuvres d'un artiste de talent, de savoir et d’un bon goût toujours présent. Tout ce qui sort des mains de M. Froment-Meurice vivra et aura une part de gloire.

Et tenez, voyez cette éblouissante coquille de diamants, une couronne de reine ou de sultane faVorite! Que d’art encore dans ces feuilles de roseau formées de diamants verts et dans cette gerbe de fleurs où se marient , d’autres diamants des plus rares, et les plus variés de nuances et de reflets! Ces narcisses, ces cyclamens, ces primevères, ces passiflores rappellent aux yeux éblouis ces bouquets célestes de petites étoiles dont les rayons | s’irisent à travers le nuage et s’y peignent de ; mille couleurs.
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