Exposition de Tunis et Maroc

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worldfairs
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Exposition de Tunis et Maroc

Message par worldfairs » 10 mai 2018 04:51 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Informations, renseignements, discussions, questions - Exposition de Tunis et Maroc - Rue du Maroc - ruedumaroc.jpg
Rue du Maroc

Louanges à Dieu, clément et miséricordieux!
Salut à Son Altesse le bey de Tunis;
Salut au grand chérif, pape du rite musulman malekite, empereur du Maroc;
Que la bénédiction de Dieu soit sur eux ! et ils la méritent bien, car les envois de ces deux souverains à l’Exposition universelle témoignent de grands progrès accomplis dans l'islamisme en matière de tolérance religieuse.

Il y a vingt ans à peine, la politique extérieure du Maroc avait pour base et pour principe l’exclusion de tous rapports avec les chrétiens: des consuls étaient tolérés avec peine dans la ville de Tanger; le commerce avec les étrangers était monopolisé en quelques mains musulmanes à l’abri de la contagion; mais l’empire en son entier était fermé à nos investigations, comme si la présence d’un infidèle eût pu lui faire courir les plus grands dangers.

Il y a cinq ans, Gerhard Rohlfs, ce voyageur allemand qui vient de traverser si heureusement le continent africain, de Tripoli au golfe de Bénin, avait été autorisé, par l’empereur lui-même, à explorer le Maroc; malgré la protection impériale, il y fut attaqué, grièvement blessé et laissé pour mort sur la route, sans connaissance et avec le bras fracturé par une balle.

En juin 1807, un botaniste français, M. Balança, avait, par l’intermédiaire du chargé des affaires de France au Maroc, obtenu l’autorisation du ministre des affaires étrangères de l’empire, d aller faire une excursion botanique dans l’Atlas; nonobstant, « il a failli, dit une relation, y périr victime d’un assassinat, qui n’a échoué que grâce à des circonstances fortuites » et, chose plus grave, l’auteur de cette tentative criminelle serait le kaid El-Graoui, chef de la plaine et de la montagne autour de la ville de Maroc.

Quand des souverains sont forcés de subir ainsi, dans leurs propres États, la loi brutale du fanatisme, on doit leur savoir quelque gré de s’affranchir des préjugés religieux en venant eux-mêmes, en leur nom personnel, prendre part à un concours général des nations chrétiennes et provoquer, par là, une sorte d’investigation des affaires de leurs Etats et de leurs gouvernements.

Maroc et Tunis, avec l’Algérie au centre, constituent, sur la rive africaine de la Méditerranée, le massif que les géographes ont appelé Péninsule atlantique. De ces trois Etats, Maroc est le plus grand et le plus peuplé et Tunis le moins important par son étendue et le nombre de ses habitants.

Le Maroc, avec des montagnes qui atteignent 3500 mètres d’altitude et sur lesquelles les neiges persistent une grande partie de l’été, avec d’immenses plaines que fécondent de puissants cours d’eau, avec une population de huit millions d’habitants et des ports nombreux sur la Méditerranée et L’Océan atlantique, à deux pas de l’Europe, serait un des plus riches pays du monde, si, depuis des siècles, il ne s’était tenu dans l’isolement le plus absolu, si les diverses races dont il se compose: berbères, arabes, maures, abid ou nègres métis, israélites, ne vivaient dans un antagonisme perpétuel, si le gouvernement ne s inspirait d’errements pontificaux, atteints de caducité, bien plus que des saines idées de la politique moderne.

L’empereur du Maroc est la preuve la plus évidente que le prestige religieux ne suffit plus au gouvernement des peuples. Son pouvoir spirituel est reconnu, même par les musulmans de l’Algérie et du Sénégal et, entre nos deux possessions, par toutes les tribus berbères et arabes du Sahara; chaque jour, dans le Soudan, des peuplades de race noire, dont il ignore le nom, chantent pour lui le Domine salvum fac imperatorem. Cependant son pouvoir temporel, d’abord étendu jusqu’à Timbouktou et à Gogo sur le Niger, se resserre chaque jour à ce point que, dans le Maroc proprement dit, cinq millions de Berbères environ sont complètement indépendants de son autorité et que les trois mi liions de Maures, Arabes et Abid, réputés soumis à ses lois, supportent assez difficilement le joug pour qu'il ne puisse venir en France visiter l’Exposition universelle, sans s’exposer à perdre son trône. Depuis longtemps déjà les souverains du Maroc ne peuvent aller de l’une à l’autre des trois capitales de l’empire, Fez, Maroc et Mekinès, sans l’escorte d’une armée et souvent sans livrer bataille. N’étaient les légions étrangères des Abid, jadis recrutées parmi les esclaves de la Nigritie et constituées ha-bons du plus grand jurisconsulte de l’Islam, Sidi-el-Bokhari, le pape-roi du Maroc succomberait rapidement devant la coalition de ses pieux sujets, malgré la très-sage précaution qu’il prend, pour se créer des alliances, d’épouser les filles de tous les hommes pouvant lui porter ombrage, ce qui confère le titre de prince et de descendant du Prophète — honneur très-apprécié — à tant de chefs de clans marocains.

Il est vrai que si ces mariages politiques donnent un peu de sécurité au prince régnant, ils créent, à son décès, de grands embarras au pays, car alors il y a des centaines de prétendants au trône impérial et pontifical.

La Tunisie — l’ancienne province d’Afrique des Romains — est un pays plat, fertile, dont la population homogène serait docile, si elle n'était écrasée d’impôts par la plus imprévoyante des administrations ; aussi est-il à prévoir que le chef de ce petit État musulman, pour les mêmes raisons que l’empereur du Maroc, ne pourra pas venir à Paris cette année, malgré le grand désir qu’il en a. En ces dernières années, le bey de Tunis, Moham-med-es-Sadok, a entrepris de grands travaux publics ; mais, pour les exécuter, il a dû recourir à des emprunts onéreux, et les impôts ordinaires ne suffisent plus à couvrir les charges du gouvernement. D’abord, la population a répondu à des demandes de taxes extraordinaires par l’insubordination, la révolte et la guerre civile ; puis la sécheresse est venue et avec elle la famine, de sorte que, aujourd’hui, la Tunisie est dans une situation délicate d’où elle ne sortira pas facilement.

On doit s’attendre qu’en de telles conditions les expositions du Maroc et de Tunis ne représentent pas la puissance productive, agricole. industrielle et commerciale de ces deux États. Leurs souverains ont été sollicités à exposer et ils ont exposé en princes : des intérieurs de palais, des costumes de cour ou de sérail, des meubles, des équipements, des armes de luxe, en un mot, ce qui brille, reluit et pare, et non ce que l’on recherche dans un concours universel des produits du globe.

Cependant, si ces deux expositions laissent à désirer, pour ceux qui connaissent les ressources considérables du Maroc et de Tunis, elles ne manquent ni de caractère ni d’originalité pour le public qui aime la variété dans un grand bazar comme celui du Champ de Mars.

Les deux intérieurs de palais, dans le style mauresque, avec colonnes légères et peintures à couleurs vives, nous donnent une idée assez exacte de l’ameublement des habitations des riches musulmans;

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Exposition de Tunis et du Maroc

Des nattes en sparterie, des tapis variés en laine, des peaux d’animaux divers : lion, panthère, antilope, once, y remplacent les boiseries murales de nos appartements, planchers et lambris ;

Des divans bas, poses sur les tapis dans toute la circonférence libre entre les murailles, et consistant en matelas, oreillers, coussins, couvertures de laine ou de coton, remplacent nos lits et nos sièges de toutes natures, le tout plus ou moins brodé ou chamarré de couleurs, suivant les goûts ou la fortune du maître de céans ;

Sur ces divans, on dort la nuit, un peu pêle-mêle, à la façon de Barbarie et on fait galerie le jour, les jambes croisées, à la manière de nos tailleurs sur leurs établis;

Des coffres, des coffrets, des étagères, des tablettes basse* en bois, bariolés de rouge, de bleu, de jaune et de vert ou incrustés de nacre rappellent, dans une proportion bien modeste, la série si variée des meubles meublants de nos salons, de nos chambres à coucher et de i nos salles à manger.

Ajoutons à ce bric-à-brac, quelques lanternes monumentales en fer-blanc, une ou deux glaces, dites de Venise, avec quelques petits miroirs aux cadres peinturlurés, des poteries vernies en vert ou en bleu, des plateaux en cuivre portant ou une aiguière de même métal ou de petits gobelets à café montés sur des supports ciselés, un on deux grands chandeliers en cuivre ou le plus souvent des lampes en terre cuite, des tentures en étoffes de laine ou laine et soie, alors nous aurons à peu près tout le mobilier de l’intérieur d’un riche musulman. Toutefois, nous devons prévenir le lecteur que ces spécimens du luxe oriental sont aussi rares en Tunisie et au Maroc que les appartements somptueux sont communs parmi nous.

La tente en poil de chameau, la chaumière connue sous le nom de gourbi, la case en pierre ou en terre des Berbères, avec leur matériel en sacs de laine ou de peaux, avec leurs ustensiles en bois, en sparterie ou en argile cuite, donneraient une idée plus nette de l’habitation des Marocains et Tunisiens en général que les intérieurs princiers dressés dans l'Exposition.

Encore, pour ces derniers, avons-nous à leur reprocher d’avoir été trop embellis par l’art du décorateur français. Il est vrai qu’on a dû utiliser la place et concentrer sur un espace restreint les envois des exposants; ainsi, nous trouvons dans les deux intérieurs des trophées d'armes anciennes et modernes, fusils, sabres, pistolets, poignards, des exhibitions de sellerie, de harnachement et d’équipement, qui ajoutent à l’éclat de la démonstration, mais aux dépens de la vérité historique.

Après tout, les ordonnateurs de l’Exposition de Tunis et de Maroc ont fait preuve de tact. En général, les musulmans aiment la fantasia, et nous leur devions une hospitalité selon leurs goûts.

Pour les costumes, nous avons à présenter les mêmes observations que pour les intérieurs. Nous avons vu, de nos yeux vu, des Marocains et des Tunisiens de toutes les conditions sociales, et dans les circonstances les plus solennelles comme dans les plus ordinaires de la vie, et jamais nous n’avons rencontré ni pachas, ni ministres, ni grands seigneurs aussi richement vêtus que le sont les mannequins de l’Exposition, surtout dans la classe des israélites, où l’on a l’habitude de déguiser sa richesse sous les dehors de la misère, pour ne pas exciter la convoitise de gouvernements qui ont toujours besoin d’or et d’argent.

En Tunisie, les personnages officiels tendent à adopter le costume européen comme les Turcs: tunique à collet droit, gilet boutonné, pantalon.

Au Maroc, où règne une dynastie religieuse, où chacun a quelque peu la prétention de descendre du prophète Mahomet, qui ne portait sur ses vêtements ni or, ni argent, ni soie, le costumé de l’aristocratie est généralement simple, quoique sévère et distingué.

A l’exception des costumes d’un soldat alid, d'un marabout derwich et d’un nègre, que nous trouvons dans l Exposition marocaine et qui sont d’une rigoureuse exactitude, nous sommes tenté de croire que les autres ont été confectionnés pour l’Exposition, d’après les modèles de nos théâtres, à moins qu’ils ne soient des costumes du harem, où nul ne pénètre et où, conséquemment, le contrôle de la critique est impossible.

Si, de cet examen, nous passons à celui des produits exposés, notre tâche sera bientôt terminée, car nous n’avons réellement qu’une remarque un peu importante à faire, et elle est relative à la très-grande ressemblance que beaucoup d’articles exposés ont avec ceux que Paris, Lyon et Nîmes fabriquent pour le commerce de l’Orient et de l’Algérie. Faut-il, ou accuser les exposants d'avoir fait des emprunts à nos manufactures, ou féliciter nos fabricants d’avoir atteint, dans l’imitation de ces articles, un tel degré de perfection qu’on ne peut plus distinguer les uns des autres? D’autres plus compétents que nous prononceront en cette matière délicate.

Contre foute attente, nous trouvons dans le groupe X de l’exposition marocaine, ce qui nous a le plus agréablement surpris dans les envois faits au nom des souverains de Tunis et de Maroc; nous vouions parler des compositions des élèves de l’école israélite de Tanger, fondée en 1864, probablement sous l’inspiration des comités israélites de Paris. Pour comprendre l’importance de ce progrès, il faut savoir : 1e qu’au Maroc, chaque notable musulman est doublé d’un juif pour la gestion de ses affaires; 2e que, parmi les Berbères indépendants, il y a des tribus entières d’enfants d’Israël adonnées à l’industrie et au commerce ; 3e enfin, qu’en plein Sahara, dans les oasis qui trafiquent directement avec les nègres du Niger, on trouve encore des juifs, parmi lesquels le capitaine Vincent, dans son Voyage du Sénégal à l’Adrar, cite un nommé Mardochée, qui, pour les affaires de son commerce, était allé dans nos ports de Saint-Louis du Sénégal, du Havre et de Marseille. Intermédiaires entre des peuples de races, de religions et de langues différentes, les juifs remplissent dans le nord de l’Afrique une mission utile qui n’est pas sans péril pour eux, car les Bédouins coupeurs déroutés, quand ils les rencontrent avec l’escarcelle vide, n’hésitent pas à leur ouvrir le ventre, pour y chercher quelques pièces d or ou d’argent qu’on aurait pu leur dérober en les avalant.

L’école de Tanger en donnant aux israélites marocains une instruction solide, européenne et orientale, prépare donc à la civilisation d’utiles auxiliaires, etle Maroc, plus qu’aucun des autres États berbéresques, en a un grand besoin.

En résumé, l’exposition tunisienne et marocaine n’a guère pour nous d’autre mérite que d’être une innovation pleine d’espérance pour l’avenir.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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