M. Hébert

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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worldfairs
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M. Hébert

Message par worldfairs » 10 mai 2018 03:17 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - M. Hébert - Les cervarolles - lescervarolles.jpg
Les cervarolles

Ce peuple d’Italie est une mine inépuisable de beaux visages, de nobles allures, de fières attitudes, et l’artiste n’a qu’à copier exactement ce qu’il voit dans les champs, les bourgs et les villes, pour rencontrer l’expression du style. Même la misère n’y est pas repoussante, hideuse. Les dernières loques offrent tout Paîtrait du pittoresque, les haillons sont.portés avec hardiesse, les gestes les plus simples ont du rythme, et sous l’action des années, delà maladie et des privations, les types conservent encore les caractères de leur beauté originelle.

Bien des peintres se sont inspirés des poésies de la nature italienne, par exemple Léopold Robert dans une forme académique et théâtrale, Schnetz, sur un mode plus familier et plus intime. M. Hébert, lui, excelle à rendre les physionomies halées, tannées par le soleil, épuisées par la fièvre. Doué d’une âme mélancolique et rêveuse, il se complaît dans les milieux embrumés de douleurs sourdes, peuplés de fantômes inquiétants. Il recherche les teintes livides, les carnations molles, les poses languissantes, jamais la coloration et l’animation de la vie. Possédant de grandes qualités de distinction et de sentiment, ce qui est un privilège rare, il a produit des pages d’une saveur, d’une délicatesse exquises, entre autres la Mal'aria, dont la grâce accablée vous pénètre jusqu’au fond du cœur. Par malheur il exagère souvent ses mérites, et alors pour lui les os, les muscles, la fraîcheur, les signes de la force, de la santé, sont choses superflues, et l’on peut affirmer que si ses modèles ressemblaient effectivement aux images qu'il en fournit, ils ne vivraient pas une heure. Cependant M. Hébert exerce une réelle séduction. C’est qu’il parle sa langue propre — une langue qui n’est pas toujours heureuse, mais qui lui appartient — avec une telle gravité, une telle conviction, que ces mornes tristesses, ces indéfinissables expressions de souffrance attirent, retiennent, émeuvent, avant qu’on se soit aperçu que l’artiste s’en est tenu à des apparences par trop chétives et énervées.

M. Hébert a exposé aux galeries internationales du Champ de Mars deux tableaux — les Cervarolles, Rosa Nera à la fontaine, — et quatre ou cinq portraits. Occupons-nous de préférence des tableaux, et arrêtons-nous d’abord aux Cervarolles.

Deux femmes de Cervara, portant de grands bassins sur la tête, comme des canéphores aux fêtes d’Eleusis, se sont engagées dans un escalier humide, taillé dans le roc; l'une monte, l’autre descend, celle-ci accompagnée d’une petite fille, dont les yeux reluisent d’un éclat étrange.

Assurément ces figures sont aussi nobles que celles d’un bas-relief antique. Les mouvements ont de la grâce, les physionomies sont belles et les vêtements, ajustés, il est vrai, avec plus de préoccupation de l’élégance que de liberté, plus de soin dans le détail que d’ampleur, ont un grand attrait pittoresque. Principalement la jeune fille qui s’avance de face, les jambes longues, le corps tout d’une venue, les flancs serrés dans une sorte de châle de laine, a une désinvolture pleine d’aisance : d’une main elle retient le vase posé sur sa tête, l’autre est renversée sur la hanche dans une attitude charmante. Le visage, où la vie paraît dormir, halé par les brûlants étés, est encadré d’une épaisse chevelure brune; à l’ombre de vigoureux sourcils les yeux regardent tristement, et les lèvres dessinent un contour où l’ennui a gravé son empreinte. Dans ce personnage il y a certainement une dignité, un aspect fier et un accent qui n’est pas celui de tout le monde.

J’aime moins la femme qui monte et se présente de dos. Quant à la petite fille, avec son regard fixe et sérieux comme celui d’une idole, droite comme une quille, immobile, ferme sur ses pieds poudreux, joliment accoutrée de loques, elle mérite de vifs applaudissements. Une réserve toutefois. Elle tient une pomme dans la main gauche. Mais cela ne s’explique pas facilement, et il faut s’y reprendre à deux ou trois fois avant que de savoir au juste de quoi il s’agit.

Voici ce qu’il y a dans lRosa Nera à la fontaine.

La scène se passe le long d’un rocher, auprès de la margelle d’un puits. A droite une jeune fille, appauvrie et lasse avant le temps, est accotée contre la margelle ; elle regarde le spectateur, et songe sans doute à ce qui fait rêver les jeunes filles, même celles que ne couvrent que de sordides guenilles. Vers le milieu de la toile, une enfant vue de dos se penche en avant occupée seulement du soin de remplir sa cruche; à côté une femme dont l’action est indécise. Puis se présente Rosa Nera, grave et dédaigneuse, faisant face et la main sur la hanche. Elle est fort belle, La pose est simplement majestueuse, l’air du visage sérieux, et dans les yeux, dont l'expression profonde, sinistre, fatidique, semble le secret de M. Hébert, que de passion, que de flamme! Cette fière créature fait penser aux filles de rois dont parle Homère qui s’occupaient aux travaux les plus vulgaires du ménage. Auprès d’elle, collées à la muraille, sont assises deux vieilles, peaussues, raccornies et ennuyées, attendant que leur tour soit venu de remplir leurs vases de cuivre.

Ce tableau comptera dans 1 œuvre du peintre auquel on doit les filles d’Avito, les Fienarolles, Crescenza, la Mal'aria et bien d’autres peintures également dignes de louanges. Seulement ne serait-il pas temps que l’artiste quittât les teintes moisies et glissantes habituelles à son pinceau? Qu’il préfère les sentiments tendres et attristés, cela se conçoit sans peine; mais encore faudrait-il rencontrer quelque résistance dans ses tableaux: là, tout mollit; on dirait que les murs vont céder sous la moindre pression du doigt, les terrains fondre sous les pieds, les figures s’affaisser sous leurs chiffons. Décidément la passion peut bien alanguir son monde et faisander la peau; cependant la fièvre ne devrait pas être absolument générale, et n’en point affecter les rochers eux-mêmes, le sol, les pierres, les ronces, les accessoires et les vêtements: n’en point saturer l’air ne serait que juste et raisonnable.

Ce qu’il y a de regrettable, c’est que les portraits exécutés par M. Hébert n’échappent point non plus aux fâcheuses tendances du peintre. Sans doute, ils ont un charme mélancolique qui a bien son prix; toutefois, avouons qu’un peu de chaleur et d’existence, à l’occasion, ne leur messiérait point. Mais ils dégagent une odeur de maladie des plus désobligeantes; ils ont, eux aussi, la fièvre, et le malheur plane également sur toutes les physionomies.

Hélas ! l’abus du sentiment mène droit à la phthisie. Or, c’est le défaut de M. Hébert de s’égarer si bien dans certaines rêvasseries qu’il s’y perd, et voilà par où il périra, la chose est sûre, si résolument il n'y prend garde. Oui, nous faisons grand cas de son talent; mais il subit une redoutable crise, et il importe qu’il s’arrache à l’atmosphère corrompue et morbide qui l’environne, sous peine de n’éveiller plus tard que l’amer souvenir de promesses non réalisées. Quand on a signé les Cervarolles, la Mal'aria et Rosa Nera, on a donné à la critique le droit d être exigeante, surtout l’on a témoigné d’une intelligence assez élevée, d’assez de savoir pratique pour faire espérer des œuvres robustes et vivaces. La maladie est un méchant idéal, et, certes, la fantaisie a mieux à faire que de se tenir en permanence aux abords d’un hospice. Maintenant M. Hébert consentira-t-il à guérir de son mal, à laisser son crayon et sa palette reprendre de la force et de la santé? Ah! c’est le secret bien gardé de l’avenir.
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