M. Cabanel

Paris 1867 - Arts, design, fashion
Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6426
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

M. Cabanel

Message par worldfairs » 08 mai 2018 12:09 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - M. Cabanel - Le paradis perdu - paradisperdu.jpg
Le paradis perdu

M. Cabanel est un peintre avec lequel il faut compter. On peut ne pas Être passionnément épris de son talent; cependant on serait bien mal avisé de lui contester une grande dose d habileté, beaucoup de grâce et d’élégance. Nous allons donc parler de ses œuvres avec quelques détails. Elles jouissent, du reste, d’une grande faveur auprès de la masse du public, et le devoir strict de la critique est d’examiner dans quelles proportions une pareille vogue est juste, est méritée.
M. Cabanel a exposé trois tableaux, — la Naissance de Vénus, Nymphe enlevée par un faune, le Paradis perdu, — et trois portraits. Examinons d’abord la Naissance de Vénus.

La déesse de la beauté est étendue dans une pose de gracieux abandon. A sa lèvre souriante, à son œil demi- clos, on dirait qu’un vague pressentiment de désir mal défini l'agite sur son coussin de flocons d’écume. Svelte et souple, les attaches serrées, la hanche saillante, la poitrine agréablement meublée, la chevelure éparse, d une nature languissante et molle, voilà Vénus telle que le peintre la représente. Des enfants aériens, groupés au-dessus de la divinité nouvelle, semblent admirer tant de chat mes souverains, et, embouchant la conque marine, plusieurs annoncent à la nature entière que rien d’aussi divinement parfait n’était encore apparu sous la lumière du soleil.

Mais oublions le chœur des bambins. Ces petits êtres dodus et bouffis sont par bonheur d’une race fort différente delà notre; car, conformés tels que je les vois, on ne comprendrait pas qu’ils pussent vivre un seul instant. Nous laisserons aussi de côté les ondes qui servent de lit voluptueux à la déesse: elles sont de marbre, et je me demande pourquoi l’artiste ne leur a pas donné des formes plus moelleuses, une couleur plus profonde, plus transparente, plus fluide.
J’arrive à la figure de la déesse. Aussi bien est ce la partie vraiment importante de l’œuvre, et, je m’empresse de le dire, à certains égards, la mieux réussie. Certes l’attitude n’est pas une invention banale. Ce corps qui se développe dans sa blancheur lactée a de la souplesse, les bras rejetés au-dessus de la tête par un geste plein d’élégance et de naturel commencent une ligne qui se prolonge, inattendue tt charmante, jusqu’à l’extrémité des pieds. Le contour est cherche, réfléchi. On le trouvera peut-être pauvre et mièvre; néanmoins il semble presque partout correct. La peinture montre une tenue témoignant d une connaissance peu ordinaire du métier, et, bien que congelée et crayeuse, la couleur peut passer pour agréable, exercer une réelle séduction.

Cependant faisons parvenir au peintre des observations sur le caractère du personnage principal de son œuvre. Oui, sa Vénus est jolie; mais est-ce bien là Vénus? Quelques gouttes de sang tombent du ciel; la mer les recueille; les rayons du soleil, l’agitation des flots les fécondent, et un jour, de bouillonnements, d'écume lumineuse, une femme sublime en sa nudité jaillit aux regards attentifs et ravis des immortels. Aphrodite venait de naître. Elle signifia d’abord la Cause universelle : tout ce qui respirait dans le ciel, sur la terre, au fond des eaux passa pour son ouvrage. Ce fut plus tard que les idées des hommes se troublant, reine de Cythère, de Paphos, de Gnidé, d Idalie, d Amathonte, d’Aphaques et de bien d autres lieux encore, elle fut et resta Venus-Pandémos, ou Elæra, c’est-à-dire la divinité des courtisanes. Eh bien, dans cette femme qui livre son corps au baiser du flot, qui se roule et se tord, et à la nonchalance hardie de sa pose ajoute la provocation d’un regard plein de promesses et d’enchantements, faut-il reconnaître Vénus la grande fécondatrice du monde animé? Je ne le pense pas. On dirait plutôt une hétaïre. Il semble du moins qu’il suffirait de remplacer par une mosaïque et des coussins la vague qui la soutient pour avoir une Phryné. Et les formes sont trop délicates, d’une gracilité beaucoup trop juvénile. En place de ces courbes frémissantes de sensualisme on voudrait l'harmonie sévère et gracieuse, noble tt sereine de la douceur et de la dignité, de l’élégance et de la grandeur, du sourire qui enivre et de l’autorité qui s’impose. Non, ce n’est pas là Vénus-Astarté, fille de l’onde amère.

Le second tableau exposé par M. Cabanel est intitulé : Nymphe enlevée par un faune.

On voit d’ici le sujet : un faune entoure de ses bras halés une nymphe dont le corps blanc dessine une ligne souple et amoureusement cadencée. Les cheveux flottants à l’aventure, les yeux entr’ouverts, la belle résiste à peine au demi-dieu, lequel a le sourire vainqueur, l’œil satisfait. Cet épisode mythologique se passe dans un paysage agreste et touffu. La peinture de ce tableau est froide et ouateuse, mais douce, suivie et châtiée.

Mais la pièce capitale de l’artiste, c’est le Paradis perdu. Cette toile, qui n’avait point figuré à l’un des précédents Salons, était attendue avec quelque impatience : beaucoup, l’ayant vue, publiaient ses louanges; on en parlait comme d’un chef-d’œuvre accompli. Assurément nul ne serait bien venu de contester l’habileté extraordinaire déployée en cette circonstance par le peintre. Finesse d’exécution, modelé soutenu jusque dans tes moindres passages, netteté, précision du travail, voilà qui saute aux yeux, frappe les plus difficiles; les tons ont été passés les uns dans les autres avec une vigilance et une égalité d’humeur inaltérables ; des renflements et des dépressions musculaires rien qui ne soit écrit très-lisiblement; pour tout dire, obéissante et fidèle, la main a rempli sa tâche jusqu’au bout avec la dernière exactitude, la ponctualité la plus louable. C’est le triomphe de l’outil.

Et pourtant l’œuvre ne satisfait pas complètement et laisse sans émotion. Pourquoi cela? C’est que, égaré dans un effet mou, indécis et fade, l’œil se promène d’une figure à l’autre sans être retenu par aucune; c’est, que tout est exécuté de la même manière tranquille et conduit au même point : les draperies valent les chairs, celles-ci ne 1 emportent point sur les feuillages, les choses ont la même importance que les hommes. C’est, enfin, qu’il manque à ce travail l’accent d'un esprit ferme, d’un goût élevé, le cachet d’une conviction énergique, le souffle vaillant d’une âme virile. A quoi bon ces bras qui se démènent en des amours excessifs, ces poignets qui se désarticulent en des postures outrées, ces pieds qui se crispent, ces fronts qui se plissent, ces dents qui grincent, ces yeux blancs, ces cheveux rageurs, si tout cela, majesté feinte, fausse éloquence, caricature du noble et du sévère, ne frappe que le vide, sonne le creux, aboutit à la redondance et à la grimace, et non à la force et à l'expression? Ah! qu’on en soit persuadé, Raphaël ne peignait pas aussi proprement que M. Cabanel, et modelait avec moins de façons et de précautions. Cependant la moindre de ses œuvres, peinture ou simple croquis, suffit pour nous transporter en ,des sphères supérieures, nous fait entrevoir les régions idéales et sublimes qu’habitait la pensée du maître.

M. Cabanel a exposé trois portraits. Nous nous occuperons seulement du plus important, de celui de l’Empereur.

Napoléon III est représenté en pied, en costume civil, la tête et le corps de face, la main droite sur la hanche, la gauche appuyée sur une table que recouvre un tapis de velours vert frangé d’or. Sur la table, la couronne et le spectre ; à côté, le trône et le manteau impérial. Au fond, l’œil pénètre dans la perspective d’une riche galerie.

Ce tableau est l’un des meilleurs du peintre. De l’ensemble, il ressort une grande envie de réussir et de plaire, de chaque détail une adresse consommée. Sans doute le dessin manque de nerf, la couleur d’éclat et d’animation, la touche d’imprévu et de variété, le modelé d’ampleur. Mais, quoi? sous ces différents rapports, l’artiste, dans aucun cas, n’a manifesté de facultés bien hautes, et il n’était pas supposable qu’il réunirait dans ce cadre tant de mérites en dehors de ses habitudes. Et puis le juste sentiment de-convenances n’interdisait-il pas de jeter le manteau impérial, l’un des insignes de la puissance souveraine, sur un fauteuil, comme un vêtement inutile?

Quoi qu’il en soit ce portrait est un morceau de peinture fort estimable. Il révèle de la sincérité, ce qui est rare, des efforts consciencieux, ce qui est toujours digne d’éloges. D’ailleurs, à l’égard de la ressemblance, il ne soulève point d’objection grave, l’allure générale et les traits particuliers paraissant s’accorder parfaitement avec l’allure et les traits du modèle.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Retourner vers « Paris 1867 - Arts, design, mode »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 0 invité