Les Terres cuites de Léopold Harzé

Paris 1867 - Arts, design, fashion
Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6498
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Les Terres cuites de Léopold Harzé

Message par worldfairs » 03 mai 2018 10:31 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Allez-vous-en dans la section belge des beaux-arts : vous n’aurez pas besoin de demander où sont les terres cuites de Léopold Harzé, la foule vous y conduira. Un public, incessamment renouvelé, se presse autour de la table qui les supporte. Toutes les têtes se penchent pour mieux voir : on se récrie d’admiration et de joie.

Paris 1867 - Arts, design, mode - Les Terres cuites de Léopold Harzé - terrecuiteharze_1.jpg

C’est que M. Léopold Harzé nous donne la seule chose que nous comprenions bien en fait d'art, et la seule, hélas ! qui ne soit point artistique : je veux d ire Tes; rit. Il ne devrait jamais être question d’esprit en sculpture, non plus qu’en peinture. L’une n’est chargée que d’enchanter les regards par de belles formes, comme l’autre par des lignes pures, relevées de couleurs éclatantes. Mais le malheur est que de belles formes ne disent rien à nos yeux, qui n’ont pas reçu l’éducation nécessaire pour les comprendre. Nous sommes un peu plus accessibles à la^m’e des lumineuses couleurs ; mais on peut néanmoins dire que ce dont nous nous occupons avant tout dans un tableau, c’est de l’idée qu’il exprime.

Deux pierrots, au sortir de l’Opéra, ont une querelle, qu’ils veulent immédiatement vider par un duel. L’un d’eux tombe blesse et perd son sang. Faites un tableau de cette scène; il n’aura pas besoin d’être merveilleusement peint pour obtenir un grand succès près de la foule. C’est que l’idée en est claire, et, que l’antithèse qui s’en échappe, est aisément, comprise de tout le monde. Il peut se faire que les connaisseurs passent devant la toile en haussant les épaules; mais nous ne sommes point, et je doute que nous soyons jamais connaisseurs.

Les terres cuites de M. Léopold Harzé sont de spirituels tableaux de genre, à qui manque la couleur, mais qui eu revanche ont le relief. Ce sont de petites scènes d’intérieur, dont l’idée est très-simple, et qui pourraient se transporter facilement sur la toile, sans qu’on eût rien à changer dans la disposition du moindre accessoire.

Paris 1867 - Arts, design, mode - Les Terres cuites de Léopold Harzé - terrecuiteharze_2.jpg

C’est là ce qui explique l’empressement du public, et son admiration. Il regarde ces tableaux de terre cuite, comme il fait d’une peinture de Biard. Il la comprend même plus vite; car il y a toujours, quoi qu’on fasse, dans une surface peinte, des conventions, des tricheries qui déroutent les yeux mal exercés. Ici, tout se saisit d'un coup d’œil. C’est la nature même; tous les objets ont leur relief, et les yeux peuvent en faire le tour. C’est une réduction de la vie, mais c’est la vie.

Il n’est donc pas question de grand art ici, ni même d’aucun art, grand ou petit : les œuvres de M. Harzé n’en sont pas moins
très-curieuses et très-amusantes. Elles témoignent d’une extrême habileté de main, d’une incroyable patience, d’une science remarquable d’arrangement, et d’un merveilleux goût de pittoresque.

« Il faut, me disait un artiste très-dépité de ce succès, il faut qu’on ait fait cela dans les prisons. »

Dans les prisons, soit ! mais le prisonnier a la main très-légère et bien spirituelle. Il joint à ce soin méticuleux du détail, par où se recommandent les Belges, cette grâce animée et vive des peintres de genre de notre pays.

Paris 1867 - Arts, design, mode - Les Terres cuites de Léopold Harzé - terrecuiteharze_3.jpg

M. Léopold Harzé a pris généralement les scènes qu’il représente, à la littérature. Rien de plus naturel, puisque ses terres cuites ne sont que de la peinture littéraire. Deux sont empruntées à Molière, une à Shakespeare, une à Béranger, les antres doivent venir de quelque conte ou de quelque article de journal.

Vous retrouverez, dans les dessins ci-contre, les deux traductions que l’artiste belge nous offre de Molière. C’est Orgon sortant de dessous sa table, et le bourgeois gentilhomme donnant à Dorine sa leçon d’armes.

Pourquoi ces terres cuites me plaisent-elles moins que les autres? Je n’en sais rien en vérité. Peut-être est-ce parce qu’il me fâche de voir Molière rapetissé aux proportions de cet art mesquin. Molière fait toujours large, et ces tableautins laissent au contraire à l’esprit une sensation de petit et d’étriqué. Ce contraste n’est pas sans causer quelque malaise.

M. Harzé sait-il bien que, dans son interprétation de la scène de Tartuffe, il a calomnié Elmire? et je ne le lui pardonnerais pas volontiers. Il la représente le buste légèrement penché en arrière, et regardant l’hypocrite avec un air de triomphe, comme si elle se disait à elle-même : « Te voilà donc à la fin démasqué, traître! » Mais ce ne sont point là les pensées qui occupent cette aimable personne. Il doit percer à travers son contente ment comme un regret du piège qu’elle a tendu. Molière l’a voulu ainsi, qui lui fait dire :
C’est contre mon humeur que j’ai fait tout ceci.

L’entendez-vous? C’est contre son humeur qu’elle a menti, et elle s’en excuse. Voilà sa première pensée, qui n’est pas de satisfaction sans mélange.

J’aime mieux M. Léopold Harzé dans les fantaisies, qui ne rappellent point ces grands noms, Molière ou Shakespeare. Voyez ces deux gamins qui se disputent, tandis qu’un bébé, aux joues bouffies, crie comme un perdu, pour qu’on le ramasse. Rien de plus spirituel que cette petite scène. Le plus g and des deux petits drôles est enveloppé d’une vaste redingote qu’on lui a évidemment taillée dans le vieux vêtement de son grand-père. Il a, sous cet ample accoutrement, qui flotte autour de sa taille en plis lâches et tombants, une allure tout à fait dégourdie. Sa casquette penche sur l’oreille ; il menace du visage, et de tout le corps, l’autre qui se rebiffe, comme un jeune coq, et serre les poings de rage.

Les artistes ont, pour qualifier les œuvres dont ils parlent, un mot qui revient sans cesse dans leurs critiques : « C’est, amusant. »
Ils diraient volontiers « c’est amusant» d’une statue de Michel-Ange. L’épithète qui est souvent placée mal à propos, semble avoir été faite pour les terres cuites de M. Léopold Harzé : c’est amusant.

Regardez autour de ce tribunal ces figures de juges ; n’est-on pas, en les voyant, tout aussitôt tenté de les appeler : de bonnes binettes de magistrats. Comme celui qui préside dresse hors de son faux col empesé, un visage important et bête! A côté de lui, l’un de ses assesseurs met sa main, en forme de conque, à son oreille, et il exprime par toute sa physionomie, par tout le mouvement du corps penché en avant, l’attention du sourd imbécile, qui ne saisit que des lambeaux de phrase et des bouts d’idée. L’autre, le menton plongé dans sa main, a les joues et la bouche tirées de ces mille plis que l’ennui d’écouter les vieux juges, creuse.

Pour l’accusé, c’est un poème que cette figure brute et sauvage, à demi couverte de cheveux mal peignés, toute hérissée d’une barbe inculte, et qu’il cache de honte dans son estomac, tandis que son avocat respiré le contentement béat de l’homme qui s’écoute parler.

Toutes ces physionomies sont pleines d’expression : encore une fois, ce n’est pas là de la sculpture, ni rien qui s’en rapproche.
Ce sont des Biards en terre cuite. Il y a de l’ingéniosité dans les détails de ces petites scènes; regardez, là, ce peintre qui s’endort derrière sa toile, tandis qu’une vieille femme, qui fait la belle, pose droite et raide devant lui; tout cela est certainement composé avec adresse ; mais ce qu’il y a de plus joli, ce sont .des amours, en ronde bosse suspendus au mur de l’atelier, et qui rient malignement.

M. Léopold Harzé excelle dans l'arrangement de ces accessoires, qu’il traite avec le soin le plus minutieux. Un de ses tableaux est bien curieux à cet égard, c’est celui dont il a pris l’idée première à la chanson de Béranger : Lise, vous ne filez pas. Les personnages sont joliment campés, et dessinés avec esprit et finesse. Mais ce qu'il y a de plus amusant pour l’œil, et ce qui attire invinciblement son attention, c'est le nombre prodigieux des détails de la vie domestique, que , l’ai liste a fait entrer dans cette scène, et qu’il a rendus avec une incomparable dextérité.

C’est une chambre de paysan. Au fond, la vaste cheminée, et sur le feu qui flambe, une marmite suspendue par un croc; sur le rebord de cette cheminée, des ustensiles de cuivre, pots, assiettes, et jusqu’à un jouet d’enfant, un de ces petits lapins, dont la tête remue quand on le touche.
A droite, un coucou de la Forêt-Noire; le long des murs, une sorte d’alcôve garnie d’un rideau; et de l’autre côté, une armoire-bahut surmontée d’un Napoléon, et pêle-mêle sur le plancher, un rouet, une chaise tombée, * des sabots, un panier, une cage d’oiseau, que sais-je? et tous ces objets d’un fini si extraordinaire qu’ou pourrait les regarder à la loupe.
Il n’y a que les gens habitués à creuser le bois de coco qui arrivent à ces miracles d’exécution patiente et fine.

Sans comparaison néanmoins, il se dégage de tout cela une idée générale; on se sent dans un bon petit intérieur de paysanne belge ou flamande; tout est à sa place, bien rangé, bien épousseté; tout respire la propreté et la bonne humeur. De toutes ces terres cuites, c’est peut-être celle que j’aimerais mieux.

Et si je l’a vais, qu’en pourrais-je bien faire? Est-ce une œuvre d’art, que l’on puisse contempler souvent, qui ouvre des perspectives, qui rassérène l’âme et la réjouisse? Non; c’est un très-joli jouet, à mettre sous verre pour montrer aux personnes qui vous viennent voir pour la première fois. Il serait d’un grand secours, un jour de pluie, à des hôtes qui ne sauraient que faire dans un château. Les dames passeraient bien une bonne heure à regarder tous ces petits détails si curieusement fouillés, et c’est une occupation qui ne serait pas méchante. Elle vaudrait bien, à tout prendre, la broderie ou le whist.

Ce sont des chefs-d’œuvre que ces terres cuites, de vrais chefs-d’œuvre, mais qui pourraient bien occuper dans l’art à peu près la même place qu’un navire taillé, par un Chinois, dans un morceau d’ivoire, une Bible écrite à la main sur une écorce d’arbre , un sonnet sans idée com.posé sur des rimes étranges par un de nos jeunes Parnassiens, une coupe d’agate copiée par Desgoffes, un air de musique «champêtre où la clarinette imite le gloussement des poules, et les contre-basses le mugissement des bœufs, tout ce qui n’est, en un mot, que tour de force ingénieusement et brillamment exécuté.

Ce qui n’empêche pas M. Léopold Harzé d’avoir un très-grand succès, et, ajoutons-le, très-mérité. Il a servi à la foule ce qu’elle désire. C’est la foule qui n’entend rien aux arts plastiques, et qui sera longtemps sans doute encore sans y 'rien entendre. Et nous même, qui parlons, avouons que, à cet égard, nous sommes de la foule.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Retourner vers « Paris 1867 - Arts, design, mode »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 0 invité