Tableaux de Charles Landelle

Paris 1867 - Arts, design, fashion
Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6786
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Tableaux de Charles Landelle

Message par worldfairs » 02 mai 2018 09:40 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

(Souvenirs d’Orient.)

LE RÉVEIL.

lereveil.jpg
Le reveil

Elle est belle, la femme d'Orient, belle comme le rêve d’un poète! Mais sa beauté n’est pas accessible à tous; heureux qui peut la contempler, ne fût-ce qu’un jour dans sa vie!

Sur les pas de M. Charles Landelle, pénétrons discrètement dans l’intérieur du harem, et, de tous nos yeux, regardons!

Il est midi, et les esclaves n’ont pas encore relevé la tendine de soie devant les fenêtres de l'Oda. Il ne fait pas encore grand jour chez la cadine paresseuse, — mais le rayon qui filtre à travers les mailles du moucharaby éclaire assez ce poétique intérieur. — Haydée, Gulnare ou Médora ne se doute point que nos regards sont curieux, et elle a laissé aux mains de ses suivantes l'yarmak blanc qui voilait son front; le jêridjé qui dérobait sa taille sous de vastes plis; le chaluar qui descendait jusqu’à ses pieds, et les terliks semées de perles qui lui servaient de chaussures. — Elle n’a même plus sa chemisette de gaze, insaisissable, étincelante, — un rayon et un souffle tissés ensemble. — C’est à peine si une draperie jetée négligemment nous cache quelque chose. La solitude et l’abandon nous livrent ce beau corps, sculpté dans le marbre vivant de la jeunesse. Le regard caresse la ligne noblement onduleuse qui dessine ses formes; il va de l’orteil à la cheville mignonne de la jambe faite au tour à la hanche rebondie; la taille s’accuse vigoureusement, la poitrine qu’aucun corset n’a déformée, reste chaste tout en étant nue, et l’amour l’admire sans que le désir la profane. Nulle trace de pensée sur ce visage qui reflète l’insouciance de la vie heureuse. — Derrière la tête, comme un flot noir, se répand la belle chevelure annelée; — le vent la caresse, et elle parfume le vent... Mais, c’est l’heure du réveil! la belle créature soulève sa large paupière alanguie; quelle flamme humide dans son grand œil noir mélancolique, brillant et doux comme l’œil des gazelles de son pays! elle étire ses bras oisifs, et ses doigts taillés en fuseaux, ses doigts aux ongles roses, jouent avec les perles de son collier! Qu’on ouvre au soleil! Tout près d’elle, à portée de sa main, sur une petite table incrustée de nacre et d’ivoire, j’aperçois le narghileh de Perse chargé de tembaki, dont la fumée va bientôt emporter les heures pesantes, et prolonger à travers le jour la volupté des rêves de la nuit. — Après le narghileh, on servira les conserves parfumées, les sorbets à la neige, et les coupes de roses liquides. Ainsi commence, ainsi s’achèvera la journée. Jamais un livre, la favorite ne sait pas lire; jamais une aiguille, la favorite ne travaille pas !

Le joli tableau de M. Landelle nous ouvre une perspective profonde sur la vie orientale.


L'EAU DU PRISONNIER

prisondetanger.jpg
La prison de Tanger

L’autre toile est moins gaie. Nous sommes à Tanger, dans le corps de garde d’une prison, à la voûte en arceaux surbaissés. — Le geôlier, sa clef à la main est à demi couche sur son banc, œil rêveur, bouche pensive. Un enfant aux pieds nus, drapé comme un jeune berger des temps bibliques, sa jarre de forme antique posée sur l'épaule droite, apporte l’eau du prisonnier.— Celui-ci, sombre et triste, attendant impatiemment peut-être le cimeterre du chaouch, qui le délivrera, montre, à travers le judas d'une porte, sa tête farouche et pâle.

Peinte dans une gamme discrète et sobre, qui n’exclut point la force, cette composition, qui satisfait à toutes les exigences du sentiment pittoresque, restera parmi les meilleures choses de M. Charles Landelle.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6786
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

La femme fellah de M. Landelle

Message par worldfairs » 22 août 2018 07:55 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

femmefellah.jpg

Est-ce une reine? Est-ce une bergère? Si c’est une bergère, elle est à coup sûr de celles qu’épousaient les rois.

Sa longue tunique, entr’ouverte par le haut, laisse sa poitrine à demi découverte. Elle se tient debout, les mains appuyées sur l'amphore grecque, dans une pose simple et noble.

Non, ce n’est pas une reine. Et cependant Nausicaa, la blanche fille d’Alcinoiis, prince des Phéaciens, allait aussi laver son linge à la rivière et remplir sa cruche à la fontaine. Pourquoi celle-ci ne serait-elle pas une petite-fille de Nausicaa?

Mais les filles d’Europe ont plus de vivacité dans le regard, plus de douceur dans le sourire.

A cette tiare qui couvre à demi son front, à ces sequins, parure des peuples barbares, qui pendent sur son visage, à la naïve hardiesse des yeux, on reconnaît une autre race de femmes.

Vous souvenez-vous du roi Candaule, ce modèle des maris, si fier de sa femme qu’il n’aurait pas cru son bonheur parfait s’il ne l’avait raconté et détaillé à un ami? La reine apprit qu’il l’avait montrée toute nue à Gygès, et tout de suite, sans hésiter, fit.venir Gygès et lui commanda de tuer le roi, — ce qu’il fit avec le plus grand plaisir, ayant en perspective la femme et la couronne.

La veuve de Candaule devait ressembler à cette figure étrange, quoique parfaitement belle.

Elle devait être, comme celle-ci, pudique et hardie tout à la fois, ne connaissant pas de moyen terme entre l’adultère et l’assassinat. Dès qu’elle sort des rites religieux et des formules inventées par le prêtre, elle ne distingue plus le crime de la vertu. Candaule l’a offensée (que d’amour pourtant et d’admiration dans cette offense!): il faut qu’il meure. C’est elle qui conduira l’amant, qui donnera le poignard et qui montrera la place où il doit frapper.

Plus on regarde la femme fellah, de M. Landelle, et plus on est étonné. C’est une paysanne d’Asie Mineure; le livret le dit, le costume l’indique, rien ne fait soupçonner que le peintre se soit trompé dans le choix de son modèle, et cependant on ne sait à quelle classe de la société attribuer ce visage énigmatique. Elle pourrait-être aussi bien sultane que paysanne. La fierté est égale des deux parts, —et l’ignorance aussi.

Ce qui manque dans cette femme, d’ailleurs si belle, c’est la pensée. A ce trait l’on reconnaît une race qui va périr.

Certains peintres et poètes de ce siècle ont beaucoup admiré l’immobilité fataliste des figures d’Orient. C’est le thème ordinaire de M. Théophile Gautier. Pour lui, rien n’est plus beau qu’un derviche accroupi dans une attitude contemplative, fumant sa pipe et ne pensant à rien. Mais 1 herbe aussi ne pense à rien, et cependant n’en est pas plus admirable ; et le rocher, qui vit et s’agite encore moins que l’herbe (car enfin elle naît et meurt comme nous), le rocher n’est pas supérieur à l’homme.

S’agiter, même au hasard, c’est vivre. Qui demeure immobile est déjà mort ou ne vaut guère mieux. C’est pourquoi l’Orient que rien n’agite est depuis longtemps la proie du premier venu.

« Mieux vaut être assis que debout, couché qu’assis, et mort que couché, » dit le proverbe turc.

C’est la maxime d'un peuple condamné par le destin.

Je lisais ces jours derniers un livre fort remarquable de M. Taine :
Frédéric - Thomas - Graindorgc, où il est dit que la Française est un hussard.

Certes, la société d’un hussard en jupon ne serait pas fort agréable; cependant j’aimerais autant le hussard qu’une créature immobile, inerte, résignée à tout, et attendant l’arrivée du malheur avec cette pensée consolante:
C'était écrit. La femme, aussi bien que l’homme, a souvent besoin d’initiative, d’énergie et de volonté.

Après tout, c’est un hussard , Jeanne d’Arc, qui a sauvé la France du plus grand danger qu’elle ait jamais couru. Ne disons donc pas de mal des hussards.

Mais ce sujet me mènerait trop loin. Je reviens à la femme fellah, de M. Landelle, et je l’admire comme une révélation. Tout le destin d’un peuple est tracé en quelques coups de pinceau sur cette figure de femme. Peindre ainsi, c’est éclairer d’une vive et éclatante lumière l’histoire du passé, c’est faire entrevoir au philosophe les horizons de l’avenir.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6786
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: Tableaux de Charles Landelle

Message par worldfairs » 03 mai 2019 08:17 am

Texte et illustrations de "Les merveilles de l'Exposition de Universelle de 1867"

Pendant longtemps encore l’Orient sera le pays chéri des peintres et des poètes. Presque tous se sont sentis attirés par le mystère et l’immobilité fataliste qui sont les caractères distinctifs des peuples qui l’habitent.

M. Charles Landelle a lui aussi sacrifié à ce culte, et nous ne saurions nous en plaindre, car les tableaux qu’il avait exposés au Champ de Mars étaient de véritables chefs-d’œuvre. La Femme fellah, le Réveil de l'odalisque, et l'Eau portée au prisonnier ont eu le privilège d’arrêter les visiteurs de l’Exposition et n’ont rien perdu de leurs mérites après avoir été reproduits par la photographie.

C’est que M. Landelle possède, indépendamment du dessin et de la couleur, un profond esprit d’observation, et que ces tableaux ne sont pas de simples portraits, mais des types qui caractérisent une race tout entière.

Voyez cette femme, dont la longue tunique, entr’ouverte par le haut, laisse la poitrine à demi découverte. Elle se tient debout, les mains appuyées sur une amphore, dans une pose simple et noble. Le regard est fixe et assuré. Cette femme a conscience de sa beauté, on le sent, on le voit.

Quel est ce sphinx? Est-ce une reine? Est-ce une bergère?

A cette tiare qui couvre à demi son front, à ces sequins, parure des peuples barbares, à la naïve hardiesse de ses yeux on croirait que c’est une reine, et cependant c’est une paysanne de l’Asie Mineure, c’est une femme fellah ; le livret le dit, le costume l’indique.

Rien ne fait soupçonner que le peintre se soit trompé dans le choix de son modèle et cependant on ne sait à quelle classe de la société attribuer ce visage énigmatique. Elle pourrait être aussi bien sultane que paysanne. La fierté est égale des deux parts et l’ignorance aussi, car ce qui manque dans cette femme d’ailleurs si belle, c’est la pensée. C’est bien ainsi qu’on se représente la femme d’Orient, faite pour l’amour et rien que pour l’amour.

Les deux autres tableaux sont des études psychologiques aussi remarquables que celle qui précède; mais nous allons céder la plume à M. Louis Enault, nos lecteurs ne pourront que gagner au change.

« Le réveil de l'odalisque. — Elle est belle, la femme d’Orient, belle comme le rêve d’un poète ! Mais sa beauté n’est pas accessible à tous ; heureux qui peut la contempler, ne fût-ce qu’un jour dans sa vie !

Sur les pas de M. Charles Landelle, pénétrons discrètement dans l’intérieur du harem, et, de tous nos yeux, regardons !

Il est midi, et les esclaves n’ont pas encore relevé la tendine de soie devant les fenêtres de l'oda (chambre à coucher). Il ne fait pas encore grand jour chez la cadine (dame) paresseuse, — mais le rayon qui filtre à travers les mailles du moucharaby éclaire assez ce poétique intérieur. — Haydée, Gulnare ou Médora ne se doute point que nos regards sont curieux, et elle a laissé aux mains de ses suivantes l’yarmak blanc qui voilait son front; le jeridjé qui dérobait sa taille sous de vastes plis ; le chalwar qui descendait jusqu’à ses pieds, et les terliks semées de perles qui lui servaient de chaussures. — Elle n’a même plus sa chemisette de gaze, insaisissable, étincelante, — un rayon et un souffle tissés ensemble. — C’est à peine si une draperie jetée négligemment nous cache quelque chose. La solitude et l’abandon nous livrent ce beau corps, sculpté dans le marbre vivant de la jeunesse. Le regard caresse la ligne noblement onduleuse qui dessine ses formes ; il va de l’orteil à la cheville mignonne, de la jambe faite au tour à la hanche rebondie; la taille s’accuse vigoureusement; la poitrine, qu’aucun corset n’a déformée, reste chaste tout en étant nue, et l’amour l’admire sans que le désir la profane. Nulle trace de pensée sur ce visage qui reflète l’insouciance de la vie heureuse. — Derrière la tête, comme un flot noir, se répand la belle chevelure annelée ; — le vent la caresse, et elle parfume le vent— Mais c’est l’heure du réveil ! la belle créature soulève sa large paupière alanguie; quelle flamme humide dans son grand œil noir mélancolique, brillant et doux comme l’œil des gazelles de son pays! elle étire ses bras oisifs, et ses doigts taillés en fuseaux, ses doigts aux ongles roses, jouent avec les perles de son collier ! Qu’on ouvre au soleil! Tout près d’elle, à portée de sa main, sur une petite table incrustée de nacre et d'ivoire, j’aperçois le nargbileh de Perse chargé de tembaki, dont la fumée li bientôt emporter les heures pesantes, et prolonger à travers le jour la volupté des rêves de la nuit. — Après le nargbileh, on servira les conserves parfumées,
les sorbets à la neige, et les coupes de roses liquides. Ainsi commence, ainsi s’achèvera la journée. Jamais un livre, la favorite ne sait pas lire; jamais une aiguille, la favorite ne travaille pas!

reveilodalisquelandelle.jpg
Le réveil de l'odalisque, tableau de M. Ch Landelle

Le joli tableau de M. Landelle nous ouvre une perspective profonde sur la vie orientale. »

« Leau du prisonnier. —L’autre toile est moins gaie. Nous sommes à Tanger, dans le corps de garde d’une prison, à la voûte en arceaux surbaissés. — Le geôlier, sa clef à la main, est à demi couché sur son banc, œil rêveur, bouche pensive. Un enfant aux pieds nus, drapé comme un jeune berger des temps bibliques, sa jarre de forme antique posée sur l’épaule droite, apporte Y eau au prisonnier. — Celui-ci, sombre et triste, attendant impatiemment peut-être le cimeterre du chaouch, qui le délivrera, montre, à travers le judas d’une porte, sa tête farouche et pâle.

Peinte dans une gamme discrète et sobre, qui n’exclut point la force, celte composition, qui satisfait à toutes les exigences du sentiment pittoresque, restera parmi les meilleures choses de M. Charles Landelle. »

Ces deux charmantes études ont été publiées dans l'Exposition universelle de 1867 illustrée, à laquelle nous les empruntons.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Répondre

Retourner vers « Paris 1867 - Arts, design, mode »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 0 invité