M. Corot

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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worldfairs
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M. Corot

Message par worldfairs » 20 févr. 2018 07:08 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

M. Corot a eu deux manières. Autrefois c’était la forme qui préoccupait le peintre. La silhouette d’un arbre se détachant en clair d’un fond sombre, ou bien se profilant en vigueur sur un ciel limpide, le séduisait et l’arrêtait; un site resserré, un horizon de médiocre étendue, coupé d’arbres minces, sveltes, ébranchés, des lignes laborieusement cadencées, les accents d’un style noble bien qu’un peu sec, un peu roide, voilà ce qu’il recherchait avec le plus grand soin. Il préférait alors les effets francs et tranchés. Une brosse large, détaillée à l’occasion, toujours solide et positive — quelquefois dure et métallique, lourde souvent, — une couleur puissante — par malheur tirant sur le noir, opaque dans les ombres — de la distinction, un dessin châtié, amoureux des élégances, voilà encore les auxiliaires dont l’intelligence et la volonté de l’artiste savaient s’entourer. Cette manière de M. Corot est peu connue. Cependant de temps en temps on en rencontre des témoignages, et le musée de Nantes en possède un fort intéressant.

Aujourd’hui M. Corot fait résonner une autre corde. Le dessin est moins précis; on peut même dire qu’il va chaque jour s’estompant davantage; la couleur a perdu son caractère robuste et viril, et la touche n’a plus de vigoureuses affirmations. Cependant cette façon de dessiner et de colorier qui se vaporise en lignes incertaines, qui se dissout en tonâ indéterminés, vous attire et vous attache, produisant comme les sensations que font naître les poésies elles-mêmes de la nature. Oui, cela, sans être précisément du dessin, de la couleur et de la peinture, a une teinte de mystère qui exerce un charme réel. Aussi rien de plus naturel que de se sentir séduit par cette poussière grise et bleuâtre, par cette gaze légère derrière laquelle les corps sont peu de chose et les détails rien. Ne demandez point à M. Corot la littéralité des objets qu’il représente; mais on respire à larges poumons sous ces arbres sans contours saisissables ; on circulé entre les chênes, le3 ormes, les bouleaux; un air pur abonde de tous côtés, l’herbe est humide, son arôme nous réjouit : c’est la fraîcheur du matin, ou l’heure chaude du milieu du jour, ou bien la tiède et savoureuse langueur du soir.

Il s’en faut pourtant que les inspirations de l’artiste soient toutes également bonnes, et la muse de M. Corot n’est pas fidèle et infaillible au point de chanter toujours en mesure des mélodies constamment heureuses. D’ailleurs, elle ne varie guère ses thèmes et tourne volontiers autour de la même impression. Et puis l’artiste s’est confiné dans une exécution par trop sommaire et expéditive. De sorte qu’on est tenté parfois de lui demander d’achever ce qu’il a commencé, de peindre ce qu’il a ébauché. Et comme on le sait capable de satisfaire à de pareilles exigences, on est bien un 'peu en droit de lui reprocher l’étrange abandon, l’insouciance habituelle de son pinceau.

Quoi qu’il en soit, le Lac est une jolie toile. Dans ce fouillis de tons bavocheux, les valeurs les plus fugitives sont victorieusement observées; vibrant et lumineux, le ciel se prolonge bien au delà de l’horizon, et la feuillée qui tremble au bout des menues branches est immergée dans une atmosphère fraîche et sereine. Assurément l’onde, les arbres, la colline, les grandes herbes qui pointent au-dessus de l’eau ne sont pas vrais dans l’acception servile du mot ; mais il faut avouer que de cette interprétation où la personnalité de l’artiste se substitue à la nature, se dégage un je ne sais quoi de tendre et d’harmonieux qui pénètre jusqu’au cœur et le remplit de sensations douces et agréables.

Le Malin est moins bien réussi ; il y a là cinq ou six arbres assez gauchement plantés dans la toile. Dans le Soir, au contraire, on retrouve la bonne veine du peintre, et le fond baigné d’une légère teinte d’améthyste est charmant.

Négligeons le Saint Sébastien et les Sorcières de Macbeth, où le talent de M. Corot ne se montre point sous un jour bien favorable; applaudissons quelques parties du tableau que le livret intitule : La Toilette, — deux femmes d’une médiocre beauté, d’une fraîcheur douteuse, disons le mot, laides et malpropres, s’attifent sous des arbres d’une noble et gracieuse allure, — et remarquez-le, dans les Ruines du château de Pierre fonds, reparaissent, pur effet du hasard sans doute, des traits de la première manière de l’artiste : voyez l’exécution du château, comme elle est sèche et coupante. En revanche, l’angle gauche de la toile est rempli par un groupe d’arbres d’un bel agencement et dessinés en perfection.

Au demeurant, si la critique a eu jadis le tort de ne pas ménager les couleuvres à M. Corot, elle s’est bien ravisée : à présent, elle ne croit pas trop faire en le plaçant au premier rang de nos peintres d’hier et d’aujourd’hui. Mais, en cela, on dépasse encore l’équitable mesure, et mettre simplement l’auteur du Lac parmi ceux qui manifestent, au milieu d’une exécution trop incomplète, un goût très-tin et très-délicat, de la distinction naturelle, coulant de source, le tout accompagné d’un grain franchement accusé d’originalité, c’est rester dans le cercle exact du juste et du vrai. Tel est du moins mon avis.

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Le lac de Némi, tableau de Corot
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