Le bilan architectural de l'exposition

Paris 1937 - Architecture, pavilions
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worldfairs
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Le bilan architectural de l'exposition

Message par worldfairs » 22 janv. 2018 06:41 pm

Article de la revue "La construction moderne" du 19 décembre 1937


L’Exposition de 1937 vient d’accuser le triomphe de l’architecture moderne. Celle de 1925 avait tué l’affreux pastiche, opprobre du dix-neuvième siècle; celle-ci en n enterré jusqu’au souvenir, et nous ne nous en réjouirons jamais trop. Il nous reste maintenant à faire le bilan de ce qu’elle nous apporte à la place.

L’exposition de 1900 marquait la fin d’un cycle d’architecture dite classique, et qui avait duré quatre siècles. Imposant d’abord à \o structure gothique, complètement évoluée, des éléments décoratifs, puisés dans les arts romains, elle nous avait donné de charmants monuments gothico-renaissance, où construction et décoration se trouvaient intimement fusionnées par la puissance créatrice des architectes d’alors. Puis, cette structure gothique abandonnée, vers la fin de la Renaissance, s’était trouvée peu à peu remplacée aux dix-septième et dix-huitième siècles par une autre, conçue sans souci artistique, comme le simple support d’une décoration, elle-même plagiée de plus en plus servilement sur les styles anciens. Enfin ce décor ayant lui-même perdu la noblesse et la pondération qu’il conserva pendant ces deux siècles, le dix-neuvième nous le livra abâtardi et déliquescent, camouflant une construction honteuse. Sans chair ni squelette, telle nous apparaît à la fin du dix-neuvième siècle l'architecture dite classique, désormais irrémédiablement condamnée à disparaître.

La reconstitution du squelette s’imposait tout d’abord. Seule, une structure entièrement nouvelle pouvait faire naître un style nouveau et c’est pourquoi la caractéristique de l’Expo 37 est l’affirmation fièrement apparente de cette structure — et il faut lui rendre cette justice, — l’affirmation, non. pas d’un seul principe de structure, mais bien de toutes les structures aujourd’hui connues. On pouvait craindre que le ciment armé fût exclusivement à l’honneur. Il reste en effet !e maître incontesté de notre rénovation architecturale. Par la hardiesse de ses portées, la finesse de ses points d’appuis, ses possibilités presque indéfinies d’encorbellement, il se plie à tous les besoins, et permet toutes les espérances. Ses protagonistes d’avant-guerre ont droit à toute notre gratitude : ils restent les véritables créateurs de l’art moderne.

Mais il serait injuste d’oublier ceux qui ont préconisé l’emploi du métal (avant même l’avènement du ciment armé), et l’Expo 37 en marque l’importance en tant qu’élément à la fois décoratif et constructif : le palais du métal, la passerelle de Tokio, les différents signaux et portes en sont le témoignage.

Avec le fer et le ciment le verre fait toujours bon ménage, car les grandes portées réalisées par les premiers permettent aux vastes verrières modernes de distribuer largement air et lumière dans nos intérieurs. Des initiatives comme celles de Saint-Cobain autorisent dorénavant à envisager le verre comme élément portant, que l’eau, l’électricité et la verdure mettent merveilleusement en valeur. La brique qui en maints endroits nous a fait bénéficier de son chatoiement de couleur, d’assemblage, de jointoiement ; le bois qui, avec les belles réalisations de la Porte de l’Alma et du Palais du Bois en particulier, nous a révélé des possibilités nouvelles de structure et de décor ; la pierre employée principalement dans les nouveaux Musées et le Trocadéro, la tuile et l’ardoise qui manifestent toujours leurs qualités de souplesse, de sécurité et d’esthétique, conservent tout leur crédit auprès des constructeurs — et c’est heureux pour le sol français qui les fournit en abondance et pour les nombreuses industries qui s’y rattachent. Enfin, aux matériaux de revêtement et de décor qui depuis toujours ont fait leur preuve et qui viennent encore de nous prodiguer leur richesse, les jeux de l’eau, de la verdure et de l’éclairage électrique sont venus ajouter des féeries toutes nouvelles et nous ont ouvert des horizons jusqu’ici insoupçonnés.

On peut donc en conclure que le bilan de l’Expo 37, quant à la variété des matériaux employés, est d’une richesse incomparable et qu’il permet tous les espoirs. D’où vient donc que les formes découlant de cet emploi aient été accueillies avec quelque étonnement par le public. Cela provient de deux raisons, l’une inhérente au public et l’autre à ces formes elles-mêmes.

Le public est toujours étonné de la nouveauté. Or, quoique l’architecture moderne se soit largement manifestée un peu partout depuis la guerre, c’est la première fois qu’une exhibition aussi importante de formes aussi rigides lui est offerte. Ceux qui s’étaient successivement habitués au « pastiche du style pompier » d’autrefois et aux « nouilleries du moden’ style » de 1900 et qui durant les années d’avant-guerre cherchaient anxieusement la vérité entre ces deux erreurs, ont droit d’hésiter à adopter comme définitivement bonne une formule qui aujourd’hui s’oppose aux deux autres. Les hommes de cette génération n’osent porter un jugement, ayant dû admirer en leur jeunesse, qui coïncidait avec la fin d’un cycle architectural, les formes les plus follement décadentes (que les Maîtres d’alors prétendaient bonnes) et auxquelles on substitue aujourd’hui les formes les plus sévèrement primitives, d’un nouveau cycle architectural, et que d’autres Maîtres prétendent excellentes.

Le public est d’autant plus désorienté que ces nouveaux Maîtres, tout férus qu’ils sont de leurs doctrines, les appliquent avec l’intransigeance de néophytes, et ceci constitue la seconde raison de son étonnement, celle qui provient des formes elles-mêmes auxquelles il doit s’habituer. L’erreur des « Pompiers » de naguère était de camoufler leur structure dont ils étaient honteux par des ornements puisés dans les styles périmés : modillons, pilastres, écussons, guirlandes, cartouches, attributs, seuls éléments de leur œuvre qu’ils estimaient dignes d’admiration. Le principe des architectes modernes est au contraire l’exhibition d’une structure dont les formes ne sont que l’extériorisation mathématique et dont ils sont si fiers qu’ils tiennent à la présenter toute nue. C’est à peine s’ils daignent décoffrer leur carcasse de ciment armé et afin que nul n’en ignore, ils s’appliquent à laisser sur sa surface les défectuosités que les palplanches y ont imprimées. Les premiers défiguraient leur poisson d’une sauce à laquelle ils nous avaient de force habitués ; les seconds suppriment toute sauce et nous le présentent même avec les écailles !

Evidemment une mise au point s’impose et elle s’effectuera par le retour au régionalisme oui ne sera nullement une atténuation du modernisme, mais en marquera au contraire le triomphe et l’apogée. L’apogée de tous les styles architecturaux en effet a toujours exprimé à la fois les possibilités d’existence d’une certaine époque (législation, confort, moyens de transport, etc.) — lesquelles évoluent sans cesse — et les caractéristiques d’une certaine région (ressources du sol, exigences du climat, conditions géographiques et ethniques) — lesquels sont invariables. Et c’est grâce à la conciliation harmonieuse de ces deux éléments, l’un d’évolution, l’autre de stabilité, que les grands architectes de tous les pays ont puissamment contribué à en écrire l’histoire figurée. Or la double erreur des « Pompiers » du XIXe est d’avoir négligé simultanément ces deux facteurs de temps et de lieu. Il était aussi ridicule de construire du néo-grec sous notre troisième république (erreur d’époque) que d’imiter les moulures grecques, conçues en marbre de Paros sous le ciel athénien, avec notre calcaire d’Ile-de-France sous le ciel français (erreur de situation). Le mouvement moderne a triomphé de la première erreur en concevant une architecture qui exprime sincèrement notre train de vie contemporain ; il lui reste à triompher de la seconde en la situant dans son cadre local et c’est précisément le grand service que nous a rendu le Centre Régional en en montrant toutes les possibilités d’exécution.

Le Centre Régional apparaît dès lors comme la grande nouveauté de l’Expo 37 et nous apporte peut-être son plus durable enseignement. Il a d’abord détruit la légende du faux régionalisme et du faux rustique, qu’on opposait à bon droit au mouvement moderne. Que d’auberges soi-disant normandes en simili pan de bois, que de chalets soi-disant savoyards, et de mas soi-disant provençaux ont déshonoré la Normandie, la Savoie et la Provence, quand ils n’érigeaient pas (suprême incohérence) leurs silhouettes comiques dans la banlieue parisienne. Le Centre Régional a fait justice de toute cette friperie de bazar et a prouvé au public que les architectes régionalistes étaient modernes sans restriction ni arrière-pensée, c’est-à-dire soucieux d’employer tous les matériaux connus, quant aux moyens de construction, de décoration et de confort, au mieux des intérêts de l’occupant. Or, c’est précisément parce qu’animés de ce seul souci, ils estiment que certains climats s’accommodent plus aisément d’un toit et d’autres d’une terrasse, que certains sols livrent plus économiquement que d’autres de la pierre, de la brique, du bois, de la tuile ou de l’ardoise ; que certains ciels nécessitent des surfaces de baies et des orientations de pièces de préférence à d’autres, que les formes architecturales en résultant se différencient d’une région à l’autre, laissant ainsi à chacune de nos provinces leurs charmes et leurs caractères. Le seul souci de satisfaire aux goûts du client leur permet de satisfaire en même temps à ceux du touriste et ce n’est que cela l’architecture !

On peut donc en conclure que les architectes modernes régionalistes sont les plus modernes de tous, puisqu’ils satisfont à ces deux conditions de temps et de lieu (alors que les modernes internationalistes n’ont encore réalisé que la première) — et ils posent ainsi les bases de ce que sera notre architecture moderne arrivée à son apogée. Ayant alors acquis la souplesse qui lui permettra de s’incorporer à nos paysages si divers et la richesse que lui apporteront tous les procédés de décoration si nombreux, ayant fait droit à notre sensibilité latine et renié un rationalisme trop intransigeant, elle peut devenir rapidement une des plus belles qu’ait réalisée l’humanité. Il suffit aux architectes d’aujourd’hui, tout comme à ceux des grandes époques d’autrefois, de chercher à exprimer sincèrement, au mépris des vaines querelles d’écoles, les besoins de leurs contemporains, leurs goûts, leurs aspirations, leur idéal. Ceux du dix-neuvième l’avaient oublié en camouflant leur construction des défroques du passé et leur architecture ricanait sous l’outrage. Ceux du vingtième, par réaction peut-être exagérée, l’ont dépouillée de tout ce qui en constitue le charme et l’imprévu et son austérité nous lamente. Il leur reste maintenant à l’habiller à la française, en la situant dans son cadre local et elle retrouvera aussitôt le sourire.
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