La Foire aux servantes de M. Marchal, et le Concours régional de M. Jündt.

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La Foire aux servantes de M. Marchal, et le Concours régional de M. Jündt.

Message par worldfairs » 08 janv. 2018 07:39 pm

L’Alsace appartient à la France depuis 1681. Qu’on remarque bien cette date. Il y a presque trois siècles que l’Alsace est française de nom, et il est encore des Allemands qui prétendent que l’Alsace est allemande. C’est qu’en réalité l’Alsace n’a été incorporée, incarnée à la France que par et avec la Révolution de 89. Jusqu’à cette époque l’Alsace n’était qu’annexée. Elle vivait de sa propre vie. Elle était allemande de langage, de mœurs et de costumes. On n’a qu’à lire les Mémoires de Gœthe et de Herder pour se convaincre que malgré deux siècles d’annexion l’esprit alsacien était allemand, et allemand de vieille roche. Les auteurs, les artistes et jusqu’aux jeunes aventuriers de guerre s’en allaient en Allemagne y cueillir des lauriers et des écus. La province alsacienne ne tenait à la France que par les impôts. Elle ne devait au génie français qu’une seule gloire, la découverte du pâté de foie gras, trouvé par un cuisinier de la grande famille des Rohan.

A partir de 89, pour la première fois l’Alsace se sent prise deTressaillements français, suivis de douleurs d’enfantement. Elle se précipite avec la mère patrie sur les champs de bataille de la liberté, et y reçoit son baptême de sang. Les Kléber, les Kellermann. les Rapp, les Schramm, les Ney parlent encore un détestable français, ils jurent en allemand : mais s’ils ne sont pas sans accent, ils son; sans peur et sans reproche. Le sang alsacien n’est pas aussi vif que le sang du midi ; mais il a plus de fer; moins d'enthousiasme, mais plus de caractère !

La Marseillaise voit le jour à Strasbourg.

Ce n’est point un hasard. Elle n’aurait pas pu naître à Marseille. Le "Midi est vaillant, chevaleresque, il s’enflamme, mais il ne s’embrase pas. Le Nord est plus lent à s’émouvoir, il ne met flamberge au vent que pour une idée,. Une fois ébranlé, il vibre loin et haut !

L’Alsace a été déchirée par les traités de 1815, jamais pourtant les sentiments de la partie retournée à l’Allemagne n’ont varié un jour.
Mais non est hîc locus.

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La Foire aux servantes de Bouxviller

Depuis la Révolution l’Alsace poursuit à elle toute seule son absorption dans la France, malgré les gouvernements qui n’ont jamais rien fait pour la hâter.

Son industrie d’abord a eu ses Kléber et ses Ney.

Cette industrie, certes, est française, mais elle a conservé son individualité, sa typique originalité alsacienne. On peut dire sans forfanterie qu’elle a donné à la France de bons exemples d’ordre, de travail et d’humanité.

Des noms alsaciens se sont distingués dans l’instruction publique. Comme toutes les universités provinciales, l’université de Strasbourg n’a ni autonomie, ni fonds spéciaux et particuliers. Cela ne l’empêche pas d’être une bonne école des langues et de la philosophie. Elle n’a point donné dans le dangereux;

paradoxe de l’étude exclusive des mathématiques, qui ne fait que des athées et des valets. Chose curieuse ! A cheval sur les frontières de l’Allemagne et de la France ce qu’elle enseigne le mieux c’est le français, et de plus mal — l’allemand.

L’Alsacien, qu’il parle allemand ou français, garde toujours son type, sent toujours son cru. Il en est de même des beaux-arts.

L’histoire ou le roman du village est un élément alsacien implanté dans la littérature française.

L’Alsace depuis la guerre des paysans a détruit la noblesse féodale de blanc estoc, bourgs titres et terres. Le paysan alsacien, plus libre que le paysan allemand, n’est ni serf, ni fermier. 11 est propriétaire. Quand il ne peut pas l’être, il émigre. Ce paysan gentilhomme lui-même a son étable et son écurie. Ses valets d’ordinaire épousent ses filles, car ses valets et ses servantes sont eux-mêmes des fils et des filles de paysan. La poésie de Virgile et de Gessner coule à flots dans les campagnes de l’Alsace. De véritables idylles; avec toutes sortes de péripéties locales. Point de bergeries, pas de houlettes enrubannées 1 Des amours rustiques sentant le thym, le romarin, et parfois le cru du clairet.

Voyez plutôt sur nos gravures, — la Foire aux servantes et le Concours régional, — les fières jeunes filles de nos deux jeunes maîtres, lundi et Marchai, mêmes celles qui se présentent en qualité de servantes. Ce sont des filles de famille, vigoureuses, saines d'esprit et de corps, aussi fidèles à leurs maîtres qu’à leurs amours!

La peinture alsacienne ne date à Paris que depuis une vingtaine d’années, mais, comme la littérature, elle a gardé son type, son originalité propre. Les peintres alsaciens ne sont pas entrés au temple fiançais des Beaux-Arts comme des invités, mais comme des frères égaux en titres.

D’emblée ils y ont pris la place qui leur appartient.

Paris 1867 - Arts, design, mode - La Foire aux servantes de M. Marchal, et le Concours régional de M. Jündt. - Le concours régional - retourconcoursregional.jpg
Le concours régional

Dans cette phalange je cite au hasard les noms tels que Eugène Beyer, Haffner, Schutzenberger, Brion, Marchai, Jundt, Humbert. J'en omets certainement.

Mon but n’est pas d’analyser les qualités spéciales de chaque artiste, il me suffit de signaler le talent collectif qui les distingue. Ce talent c’est le caractère, l'idée. Avant de prendre la palette l’artiste alsacien est saisi, vaincu par un idéal quelconque. Il y a en France bon nombre de peintres ayant plus de talent qu’eux, mais il n’y a pas de plus grands esprits. Il peut y avoir parmi eux des peintres médiocres, mais vous n’y trouverez pas un peinturier. J’appelle peinturier tout artiste qui se préoccupe de la vente, d’un protecteur, ou bien des goûts et des jugements de la critique. Ce sont des peinturiers et non des peintres, ces beaux messieurs des châles, des tapis et des feutres, ces lécheurs de toilettes et de nudités affriolantes.

Le peintre alsacien ne songe ni à l’acheteur, ni au journaliste; il ne fait pas de camaraderie; il va droit son chemin, il peint d’inspiration en faisant de son mieux, et avant d’être peintre, il est homme, citoyen et penseur !

Notre secrétaire de la rédaction, M. Laurent-Lapp, Alsacien lui aussi, a fait ressortir cette originalité, dans une notice biographique que voici sur M. Eugène Beyer :
« Romantique en peinture, démocrate en politique, M. Beyer a fait de son art un enseignement, il met en scène les idées elles-mêmes : l’idée du progrès, l’idée de la conscience, l’idée de la vérité triomphant malgré tous les obstacles, l’idée de la résistance aux égarements du fanatisme. Ce culte de la vérité,-de la justice, de la liberté désigna, en 1848, le peintre à ses concitoyens ; il eut l’honneur de représenter Strasbourg à l'Assemblée nationale. Bientôt les événements le forcèrent de quitter la Fiance, et ce n’est que depuis peu d’années qu’il est de retour dans sa ville natale, où il s’est acquis les plus vives sympathies. Là, il a entrepris une œuvre gigantesque, dont la première partie, déjà publiée, a fait la plus grande sensation, sous le titre : Histoire de la révocation de l’édit de Nantes. Il a réuni dans un album de dix photographies, exécutées d’après ses dessins, les scènes les plus émouvantes, les épisodes les plus douloureux des dragonnades. Ce sont les archives de la France, traduites en compositions d’une signification et d’une éloquence incontestables. M. Beyer se propose d’embrasser peu à peu toute l’histoire des luttes de la conscience humaine contre la prétendue autorité des choses imposées : c’est là une noble tâche, digne d’un libre penseur. Le peintre est à la hauteur de l’homme qui a conçu ce projet. Les qualités artistiques sont éclairées par de solides convictions et de nobles pensées. Tout se tient dans le monde moral ; par conséquent, tout s’abaisse et tout s’élève en même temps. »

Je ne connais personnellement ni Brion, ni Jundt, ni Marchai, mais à leurs œuvres je reconnais la sincérité, la bonne foi et l’idée qui les a inspirés. L’art pour eux est chose sacrée. Ils cherchent plutôt à émouvoir qu’à plaire. Ils ne plaisent pas autant à la première vue que des peintres parisiens du même genre, qui enlèvent le spectateur par des attitudes de crânerie. Mais plus on les regarde, plus on s’y attache. 11 y aurait peut être des réserves à faire sur des roideurs, des manques de mouvement dans de certaines figures; mais, telles quelles sont, ces figures ne courent pas après vous, elles n’ont pas l’air de vous retenir de force par un pan d’habit. Elles 6e contentent d’être simplement des enfants de la nature, solidement bâties. On les quitte facilement, mais une secrète attraction vous y rappelle. Pour le moment je me borne à ces observations générales. Mais j’espère bien y revenir plus tard. Le sujet est vaste. On ne le creusera jamais trop.

Texte de L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée
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