1910 l’Expo oubliée !

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worldfairs
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1910 l’Expo oubliée !

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Texte de Serge Jaumain et Wanda Balcers, extrait du Livre "Bruxelles 1910 - De l’exposition universelle à l’Université" édité par Dexia, avec l'aimable autorisation de Renaud Gahide, éditeur de ce livre.


En 2008, la Belgique fêtait le cinquantième anniversaire de l’« Expo 58 ». Quelques expositions, plusieurs publications, une multitude de reportages dans les médias écrits et audiovisuels firent revivre ce grand moment de l’histoire belge et bruxelloise contemporaine. Les témoignages et le ressenti de nombreux témoins toujours vivants le disputèrent souvent à l’analyse historique. L’impact de ces commémorations fut en effet d’autant plus grand que beaucoup de visiteurs se souvenaient encore, avec une réelle nostalgie, d’un événement qui marqua leur jeunesse.

Examinée avec un peu de recul ces manifestations semblent surtout avoir célébré une bien étrange image de la Belgique : celle d’un pays très uni (en oubliant que les revendications flamandes étaient très présentes à l’expo 58), celle d’un pays fier, sûr des bienfaits du progrès et qui voulait montrer sa capacité à organiser de grandes manifestations internationales (en omettant souvent d’indiquer certaines conséquences urbanistiques néfastes pour la capitale1) ou encore d’une puissance coloniale qui se voulait paternaliste et très attentive au sort de sa colonie (alors que très peu de temps plus tard cette dernière arrachait son indépendance dans les conditions que l’on connaît).

L’importance des commémorations de 2008 a surtout fait oublier que l’« Expo 58 » n’était que la dernière d’une série de grandes expositions universelles accueillies sur le territoire belge et qui, chacune à leur époque, marquèrent les esprits. Si d’aucuns se souviennent peut-être que plusieurs expositions furent organisées dans la capitale, très rares sont ceux qui savent que le Cinquantenaire et le Heysel ne furent pas les seuls lieux à accueillir de telles manifestations.

Le souvenir de l’exposition universelle organisée en 1910 au Solbosch s’est largement effacé de la mémoire collective. L’événement ne fut pourtant pas banal : plus de 13 millions de visiteurs foulèrent les abords du bois de la Cambre ; la voirie de cette partie de la ville fut fortement transformée facilitant l’urbanisation rapide de nouveaux quartiers et surtout l’exposition bénéficie comme rarement événement n’en avait connu jusque-là. À côté des affiches largement distribuées, la manifestation donna lieu à la diffusion d’une impressionnante série de cartes postales. L’impact de ces petites images envoyées un peu partout dans le pays mais aussi à l’étranger fut fondamental et il est amusant de noter que c’est en grande partie grâce à elles que le souvenir de cette exposition a été ressuscité ! Disséminées sur les brocantes et autres marchés de cartes postales, elles attirèrent l’attention de quelques collectionneurs et c’est à l’initiative de l’un des plus passionnés (et passionnants !) d’entre eux, Jean-Pierre Smyers, que les chercheurs de l’ULB furent amenés à se pencher sur le passé de leur principal campus : le Solbosch.

À l’initiative du doyen de la faculté de Philosophie et Lettres, Didier Viviers, Jean-Pierre Smyers présenta sa superbe collection de cartes à la professeure de Sciences appliquées. Nadine Warzee qui était à la recherche de sujets à modéliser par ses étudiants. C’est ainsi que les bâtiments de l’exposition de 1910 qui avaient été détruits à la fin de l’événement reprirent peu à peu vie à travers la magie de la 3D.

La rencontre inattendue entre le collectionneur et la chercheuse fut le point de départ d’une série de collaborations originales car ce superbe travail de modélisation ne pouvait bien entendu laisser les historiens indifférents. Ils collaborèrent avec leurs collègues de Sciences appliquées pour retracer le contexte historique, comprendre les choix architecturaux ayant présidé à la construction de ces bâtiments et analyser, au-delà des très belles cartes postales, ce que fut réellement l’exposition de 1910. Cette étude fut menée en collaboration avec les étudiants du master en Histoire contemporaine qui réalisèrent une série de recherches originales permettant tout à la fois de mettre en lumière la diversité de la documentation disponible mais aussi et surtout le peu de travaux consacrés spécifiquement à cette exposition.

À ces rencontres collectionneur-modélisateur-historien s’ajouta une oppor- tunité : l’organisation par l’ULB d’une série de festivités commémorant le 175e anniversaire de sa naissance. C’était l’occasion rêvée pour rappeler que, voici 100 ans, le Solbosch, grouillant campus de la plus multiculturelle des universités belges, était déjà sillonné par une multitude de nationalités, visitant une sorte de monde en miniature où l’on pouvait en quelques minutes sauter d’un continent à l’autre, admirer les productions industrielles les plus récentes et profiter d’une série d’animations modernes et originales.

La coïncidence de ces deux anniversaires (le 175e de l’ULB et le centenaire de l’ouverture de l’exposition) permettait non seulement de rappeler que l’université ne s’était pas implantée par hasard sur ce terrain bruxellois jouxtant la commune d’Ixelles mais elle offrait, en outre, l’opportunité rêvée de démontrer le savoir-faire de nos chercheurs et de souligner que l’université offrait un espace unique de collaborations et d’échanges entre les disciplines de sciences exactes et humaines. Le double anniversaire permettait aussi d’illustrer l’ouverture de l’université sur le monde et son souci de vulgariser le savoir scientifique.

Les facultés de Philosophie et Lettres et de Sciences appliquées, soutenues par l’Extension de l’ULB (une organisation vouée depuis 1894 à la diffusion des recherches et des valeurs de l’université) choisirent donc de s’associer pour organiser une... exposition sur l’exposition ! L’objectif était de présenter au grand public d’une manière attractive et moderne la richesse des collaborations interdisciplinaires, l’intérêt de la mise en œuvre des techniques de 3D les plus récentes et l’apport de la recherche historique pour comprendre la ville d’aujourd’hui. C’est ainsi qu’en février 2010, un siècle après l’exposition universelle de 1910, une nouvelle exposition ouvrait ses portes au Solbosch !

À l’invitation de la banque Dexia, l’événement fut prolongé par la publication de ce livre, permettant de présenter de manière plus détaillée l’état des connaissances sur l’exposition de 1910 et surtout de replacer celle-ci dans son contexte historique en mettant en évidence son impact sur la ville.
Cet ouvrage rappelle donc le rôle particulier tenu par la Belgique dans l’accueil des expositions universelles dès la fin du XIXe siècle, lorsque cette jeune puissance industrielle cherchait à jouer dans la cour des grands. C’est aussi l’occasion de souligner quelques-unes des contradictions internes de ces grandes manifestations se proclamant universelles tout en facilitant le développement de nationalismes exacerbés et affichant une volonté de promouvoir la concorde entre les nations tout en véhiculant une vision du monde très occidentalo-centriste.

L’étude historique permet aussi de montrer que le choix du lieu des expositions fut toujours l’objet de multiples polémiques : débats sur la ville belge qui l’accueillerait puis sur le quartier de cette ville qui aurait le privilège de bénéficier des multiples retombées commerciales engendrées par la proximité d’une telle manifestation. L’étude du processus qui conduisit au choix du Solbosch est enfin l’occasion de rappeler l’histoire du lieu lui-même et l’ensemble des aménagements qui furent nécessaires, par exemple au niveau des voies de tramways, pour assurer l’accueil et le transport des visiteurs vers l’exposition.

Nous plongeons ensuite dans la gigantesque machine mise en place pour organiser l’exposition puis dans les stratégies développées pour en assurer la promotion : affiches, articles de presse mais aussi cartes postales évoquées plus haut. Ceci conduit tout naturellement à s’interroger sur la construction des bâtiments eux-mêmes et donc sur les choix architecturaux, reflets de véritables options politiques, le mot d’ordre étant de préférer la tradition aux projets trop novateurs. Beaucoup de pays misèrent sur leur passé prestigieux pour imaginer la forme de leur pavillon mais l’objectif final étant bien d’affirmer leur modernité et leur puissance industrielle, ils veillèrent à présenter au sein de ces bâtiments leurs dernières innovations technologiques. Sur bien des points, la concorde internationale officiellement célébrée par les discours des organisateurs masque d’ailleurs mal une terrible compétition internationale à quelques années d’une guerre que l’on n’imagine pas encore aussi proche même si la force qui se dégage du pavillon allemand illustre la volonté de l’empire d’affirmer sa puissance aux yeux de tous.

Ce petit monde miniature était lui-même très fragile comme le démontra l’impressionnant incendie qui, dans la nuit du 14 au 15 août, ravagea une grande partie de l’exposition. Curieusement, cet événement inattendu relança l’intérêt pour l’exposition : des milliers de visiteurs se pressèrent dès le lendemain pour découvrir des ruines encore fumantes, dévoilant l’envers du décor. Les films de l’époque montrent en effet un amas de ferrailles tordues qui donne d’intéressantes indications sur la manière dont les pavillons avaient été construits. À nouveau, les gestionnaires de l’exposition montrèrent leur savoir- faire ne ménageant pas leurs efforts publicitaires pour montrer que seule une petite partie des pavillons avait été détruite. Ils réorganisèrent très rapidement l’espace afin de ne pas interrompre les visites.

Pour tenter de faire revivre la magie de cette exposition et son impact sur les visiteurs, l’ouvrage propose aussi deux articles très originaux qui le distinguent des travaux historiques traditionnels. N’ayant pu mettre la main sur les souvenirs détaillés qu’un visiteur aurait consigné dans un petit carnet, nous avons tout d’abord tenté d’imaginer ce qu’aurait pu être un tel document évoquant ses émotions au moment de la découverte de l’exposition. Nous proposons donc une sorte de visite imaginaire de l’exposition. Si la forme de cette fiction est volontairement imagée, le contexte, les animations et les lieux décrits sont rigoureusement exacts. Elle emmène le lecteur d’une attraction à l’autre pour une belle promenade à travers le site de l’exposition, témoignant, au détour de quelques commentaires, de l’émerveillement qui fut sans doute celui de la plupart des visiteurs.

Ce texte est complété par une autre originalité du projet lancé par l’ULB. Il s’agit de la présentation des « manips » réalisées par nos collègues de la faculté des Sciences appliquées et qui permettent de se rendre compte des techniques, qui au début du XXIe siècle, permettent de redécouvrir et surtout de mieux comprendre un événement qui s’est déroulé un siècle plus tôt.

Au terme de l’exposition de 1910, l’ensemble des bâtiments furent détruits. Toutefois, cet événement important de l’histoire bruxelloise laissa diverses traces notamment à travers une série d’aménagements urbains qui, sans cette exposition, n’auraient peut-être jamais vu le jour sous cette forme. Elle facilita en effet l’urbanisation de cette partie de la ville : difficile de comprendre aujourd’hui l’évolution de l’actuelle avenue Franklin D. Roosevelt et de ses abords sans se référer à l’exposition de 1910. On le sait, c’est notamment sur les terrains aménagés puis libérés par celle-ci que l’ULB s’implanta peu après la Première Guerre mondiale. L’ouvrage retrace l’érection progressive des bâtiments de l’université tout en examinant l’évolution architecturale du quartier. Il propose aussi un intéressant historique d’un des bâtiments les plus emblématiques de cette partie de l’avenue Roosevelt : la célèbre maison Delune construite avant l’exposition, transformée en café pendant celle-ci, abandonnée pendant plusieurs décennies avant d’être admirablement restaurée. Elle est aujourd’hui occupée par une firme de publicité qui, ultime clin d’œil à l’histoire, a assuré gracieusement la promotion de l’exposition organisée en 2010 par l’ULB. Cette présentation de la postérité de l’exposition permet enfin de rappeler les liens qui unissent l’exposition au célèbre Mundaneum.

À travers ces quelques coups de projecteurs sur un des grands moments oubliés de l’histoire de Bruxelles, nous espérons avoir démontré l’impact d’une exposition qui, en 1910, marqua profondément la vie de la Belgique et de sa capitale en particulier et permet surtout de comprendre l’évolution urbanistique de cette partie de la ville.



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