La génese de l'Exposition Universelle et de la Tour Eiffel

Paris 1889 - Discussions, informations, questions
Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 8106
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "La construction moderne - 19 février 1887"

L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889
LA TOUR EIFFEL

On lira plus loin l’énergique protestation que signent en ce moment tous les hommes qui, en France, portent un nom marquant dans l’Architecture, les Arts et la Littérature. Si l’opinion publique s’est contentée jusqu’à présent de rester froide devant les appels réitérés que, par tous les moyens connus de publicité, la tour célèbre adressait à son enthousiasme, elle commence à se réveiller; et devant celle formidable poussée du mécontentement général peut-être les organisateurs de l’Exposition commenceront-ils à réfléchir sérieusement, et à comprendre que les adversaires de la Tour colosse ne sont pas ceux qui désirent le moins vivement l’éclatant succès de la future Exposition. Espérons du moins cet éveil du bon sens.

Les journaux se sont émus, ils ont détaché des reporters qui ont interrogé M. Eiffel. Nous analyserons tout à l’heure, point par point, la défense de cet habile avocat ; mettons tout de suite le jury, qui est le public, en garde contre une confusion dont M. Eiffel cherche à s’entourer pour nous empêcher de voir clair au fond d’une affaire très simple.

M. Eiffel a commencé par voir, dans les critiques dirigées contre le monument expiatoire de 300 mètres, des attaques personnelles. Il a eu tort; tout le monde, sans exception, rend justice aux talents remarquables de ce constructeur. Nous qui, parmi les premiers, avons fait remarquer que la Tour n’est pas un édifice d’une valeur artistique digne de la France,— heureux de nous voir aujourd’hui en si bonne et nombreuse compagnie — nous avons été des premiers aussi à déclarer que, si M. Eiffel se trompe du tout au tout sur le mérite artistique de son projet, cette erreur n’enlève rien à sa réputation d’intelligent constructeur.

Que, dans le cas où les yeux de l’administration s’ouvriraient, où elle renoncerait à persister dans un entêtement mal placé, M. Eiffel reçoive les plus larges compensations possibles au Champ-de-Mars, et les adversaires les plus récalcitrants de la Tour applaudiront avec la meilleure volonté du monde.

Aujourd’hui M. Eiffel modifie sa tactique : ma cause est, dit-il, celle des ingénieurs ; les signataires de la protestation ne sont que des artistes jaloux des ingénieurs.

La confusion est habile; M. Eiffel cherche à éveiller les susceptibilités d’un corps puissant et influent à juste titre, eu lui persuadant que s’attaquer à l’un, c’est s’attaquer à l’autre. Mais l’erreur est trop facile à percer à jour.

J’ignore si M. Meissonnier, M. A. Dumas ou M. Gounod ont jamais vu leurs intérêts lésés par l’influence des ingénieurs, s’ils ont conservé quelque secret grief contre ceux-ci, auquel ils seraient bien aises de donner satisfaction en faisant opposition au projet de M. Eiffel. Je ne le crois pas ; je pense plutôt que tout le monde est d’accord pour rendre justice aux œuvres sages et hardies, utiles et belles à la fois, qu’a su ériger le Génie français; il me semble que personne n’a jamais songé à mettre celui-ci en cause.

Si l’on veut bien ne pas embrouiller à dessein des intérêts très distincts, la question se réduit tout entière à ces seuls termes : La conception particulière de M. Eiffel est-elle belle, est-elle laide? Ce constructeur a-t-il été heureusement inspiré? — Il n’y a pas d’autre question posée ; et les gens de goût répondent : non, avec une bien forte unanimité.

M. Eiffel seul est en cause: c’est un intelligent industriel qui poursuit une entreprise dont il espère tirer de légitimes avantages ; le corps, très estimé et très honorable des ingénieurs, aurait, à mon avis, le plus grand tort de se laisser entraîner mal à propos et d’aller fourvoyer sa réputation, la haute opinion qu’on a du caractère et de l’indépendance de ses membres, dans une bagarre où les conceptions et les intérêts de M. Eiffel sont seuls en jeu.

La France veut prouver que sa puissance scientifique, industrielle, manufacturière ne le cède à aucune autre ; elle veut ériger, en 1889, une œuvre qui, par ses proportions, sorte de l’ordinaire; nul n’y contredit. Mais, de plus, elle se pique d’avoir du goût, de mettre sa marque artistique surtout ce qui sort de ses mains ; or, la Tour colossale est laide ; tous ceux qui, chez nous, ont pris place dans cette Gourde l’intelligence, qui fait la gloire de notre génération et donne le ton au goût français, tous ceux-là le déclarent et viennent aujourd’hui signer cette déclaration de leurs noms.

Le colosse de 300 mètres, mal venu à sa naissance, serait loin de faire, disent-ils, honneur à la France artistique. M. Eiffel affirme le contraire; voilà tout le fonds du débat.


Examinons maintenant, l’une après l’autre, les répliques de M. Eiffel à cette écrasante manifestation.

Dans ses entretiens avec les journalistes, il prend à partie M. Charles Garnier, signataire avec bien d’autres de la pétition : « Tout d’abord, nous dit M. Eiffel, il y a parmi les signataires quelques noms qui m’étonnent. Ainsi, M. Charles Garnier fait partie de la commission même de la tour. Il ne s’y est rien fait qu’il ne l’ait approuvé, c’est donc contre lui-même qu’il proteste. J’avoue ne point comprendre. »

M. Ch. Garnier répondra probablement qu’il n’a jamais rien approuvé, qu’il a toujours blâmé, au contraire; qu’il a protesté à maintes reprises, notamment aux séances du jury pour les projets de l’Exposition ; que s’il n’a pas été écouté, que s’il n’a pas eu la majorité, la faute n’en est pas à lui.

Ensuite, poursuit M. Eiffel, pourquoi cette protestation se produit-elle si tard? Elle aurait eu sa raison d’être il y a un an, lorsqu’on discutait mon projet. On l’aurait admise aux débuts comme une opinion dont on aurait eu à examiner la valeur. Aujourd’hui elle est inutile, tous nos contrats sont passés. Tout est signé et paraphé, depuis plusieurs mois, il est donc impossible d’y revenir. Il y a plus, les travaux sont commencés, les fondations sont posées, et le fer nécessaire à l’édification est déjà commandé. Il me semble qu’il eût été digne des noms illustres apposés au bas de la protestation de s’épargner une démarche qu'on sait ne plus pouvoir aboutir à rien.

« Si la protestation avait un effet aujourd’hui, ce ne serait que sur le public, qu’elle détournerait de l'Exposition, dont la Tour est indiscutablement une des principales attractions. Je ne crois pas non plus qu’il était bien urgent de se mettre à tant de gens célèbres pour obtenir un pareil résultat.»

C’est toujours la même raison, déjà donnée jadis au jury du concours de l’Exposition et avec laquelle on a forcé la main à ce jury : L’affaire est déjà engagée, M. Eiffel a notre promesse, les fers sont commandés ; il est trop tard!

Si c’est une raison, elle a toujours été mauvaise et n’est pas devenue beaucoup meilleure en vieillissant. Le ministre du commerce, et à sa suite le jury et les commissions qui relèvent de lui, ont eu le tort de n’écouter aucune objection, de ne pas consulter le sentiment public; le fait est accompli, s’ensuit-il qu’une décision mauvaise soit devenue bonne, simplement parce qu’on a commencé à l’exécuter?

D’ailleurs, il est, toujours possible, lorsque les fouilles de fondations sont à peine commencées, ou de modifier l’aspect d’une tour mal conçue, ou, par un dédit, de sortir d’une entreprise reconnue désavantageuse; ou, mieux encore, d’appliquer à une autre destination les fers déjà commandés, ce qui n’est peut-être pas aussi difficile que voudrait le faire croire M. Eiffel.

Quant à cette affirmation que la tour est indiscutablement une des principales attractions de la future Exposition, elle n’a que la valeur d’une opinion personnelle de l’auteur. Qui décidera entre deux, si on lui répond: la Tour sera indiscutablement un four des plus réussis ?
»


« Occupons-nous, répond encore M. Eiffel, du mérite esthétique, sur lequel les artistes sont plus particulièrement compétents. Je voudrais bien savoir sur quoi ils fondent leur jugement. Car, remarquez-le, ma tour, personne ne l’a vue, et personne, avant qu’elle ne soit construite ne pourrait dire ce qu’elle sera. On ne la connaît jusqu’à présent que par un dessin géométral qui a été tiré à des centaines de mille exemplaires.

Depuis quand apprécie-t-on un monument au point de vue de l’art sur un dessin géométral? »

Chemin faisant, relevons une petite erreur matérielle, facile à redresser, puisque M. Eiffel a prodigué partout, dans les journaux illustrés, de 10 à 50 centimes, comme aux vitrines de tous les papetiers, non pas des géométraux, mais bien de belles et bonnes perspectives, prises du point de vue le plus favorable, et enrichies de toutes les couleurs qu’a pu fournir la palette la plus chatoyante.

« Et si ma tour, quand elle sera construite, au lieu d’une horreur, était une belle chose, les artistes ne regretteraient-ils pas d’être partis si vite et si légèrement en campagne contre la conservation d’un monument qui est encore à construire? Qu’ils attendent donc de l’avoir vue! »
Théorie que nous nous permettons de trouver bien extraordinaire ! Ainsi, pour juger du mérite d’un édifice, il est indispensable de l’élever d’abord, sauf à le démolir ensuite si l’aspect n’est pas satisfaisant. Il n’y a pas d’autres moyens d’apprécier la valeur d’un monument?

Le procédé est peut-être original ; à coup sur il n’est pas économique. Tout auteur de projet aura dorénavant le droit de dire : Vous êtes incapables de vous faire la moindre idée de ce que sera mon œuvre ; dépensez d’abord six, huit millions; alors seulement vous pourrez prétendre qu’elle a cessé de vous plaire; vous pourrez ensuite la démolir.
Et, pour bien affirmer cette opinion excentrique, M. Eiffel conclut :
« Donc, pour ce qui est de l’effet artistique de la Tour, personne n’en peut juger à l’avance, pas même moi, car les dimensions des fondations m’étonnent moi-même aujourd’hui qu’elles commencent à sortir de terre. »
Nous constatons avec plaisir, en en prenant note, que M. Eiffel croit au hasard pour donner à sa tour un bon ou un mauvais aspect; et qu’il avoue ne savoir pas lui-même ce qu’il eu sera. Nous voilà bien rassurés!


Malgré cet aveu, M. Eiffel n’en affirme pas moins que sa Tour aura un aspect enchanteur ;

« Je vous dirai toute ma pensée et toutes mes espérances. Je crois, moi, que ma Tour sera belle. Parce que nous sommes des ingénieurs, croit-on donc que la beauté ne nous occupe pas dans nos constructions et qu’en même temps que nous faisons solide et durable nous ne nous efforçons pas de faire élégant. Est-ce que les véritables conditions de la force ne sont pas toujours conformes aux conditions secrètes de l’harmonie? Le premier principe de l’esthétique architecturale est que les lignes essentielles d’un monument soient déterminées par la parfaite appropriation à sa destination. De quelle condition ai-je eu, avant tout, à tenir compte dans ma Tour? De la résistance au vent. Eh bien, je prétends que les courbes des quatre arêtes du monument telles que le calcul me les a fournies donneront une impression de beauté, car elles traduiront aux yeux la hardiesse de ma conception. »

Que les ingénieurs soient capables de produire à l’occasion des œuvres élégantes en même temps que solides et durables, c’est ce que personne ne conteste, et d’ailleurs cela ne fait rien à l’affaire ; il ne faut pas laisser mettre les chiens sur une fausse piste en confondant M. Eiffel seul avec tous les ingénieurs réunis, la tentative maladroite de l’un avec les chefs-d’œuvre accomplis par d’autres.

Sur cette thèse qu’une formule mathématique dicte et impose la forme d’un édifice, unique entre toutes, nous avons déjà donné notre opinion, et n’avons guère besoin d’y revenir. Nous demandons seulement à M. Eiffel de nous faire voir cette formule magique qui veut que la tour soit telle que l’a conçue l’auteur du projet, et non pas autrement ; en échange nous lui offrons cinquante formules, également rationnelles, pour solides d’égale résistance, dont les formes seront absolument différentes.

Quant à la possibilité de démontrer par y -f- z qu’une forme est belle ou laide, nous nous refusons obstinément à l’admettre; nous ne croirons jamais que, moyennant une équation d’un degré quelconque, on puisse se passer de goût, de sentiment et d’invention.


Je passe rapidement sur cette affirmation que la Tour à croisillons causera une impression, au moins aussi grandiose, de masse, d’éternelle durée, de stabilité que les pyramides d’Egypte, par cette seule raison qu’elle a 300 mètres et qu’elle est plus élevée; du moment que M. Eiffel ne voit pas la différence, et estime que le grandiose se mesure par le nombre de mètres, la discussion est inutile; il a pleinement raison d’affirmer la relation suivante :
300 > 137

D’où résulte, selon lui, que sa tour est admirable.

Je n'insisterai pas davantage sur « la question d’utilité » dont il a beaucoup parlé. J’avoue que je la croyais réglée, puisque, depuis qu’on cherche, on n’a pas pu nous dire encore, d’une manière précise, à quel usage serait affectée la tour. M. Eiffel n’en est pas moins convaincu que les savants attendent avec une impatience fébrile l’achèvement du pylône :
« Non seulement la tour leur promet d’intéressantes observations pour l’astronomie, la chimie végétale, la météorologie et la physique, non seulement elle permettra en temps de guerre de tenir Paris constamment relié au reste de la France, mais elle sera en même temps la preuve éclatante des progrès réalisés en ce siècle par l’art des ingénieurs. »

Promettre n’est pas tenir, et les promesses sont vagues; je ne vois guère comment s’installeront l’astronomie, la météorologie et la physique, pour leurs minutieuses expériences, sur ce château branlant; ni quels services rendra la Tour à l'art militaire quand elle sera démolie, puisqu’elle doit l’être dans dix ans. Si l’on cultive toutefois quelques pots de fleurs au sommet, cela pourra-t-il passer pour un grand progrès de la chimie végétale? Pour la première fois on met celle-ci en avant; mais je ne crois pas, cette fois encore, la trouvaille bien féconde.

Et c’est tout ; car je ne prends pas bien au sérieux la phrase suivante : « Il y a parmi les signataires des hommes que j’admire et que j’estime. Il y en a d’autres qui sont connus pour peindre de jolies petites femmes se mettant une fleur au corsage ou pour avoir tourné spirituellement quelques couplets de vaudeville. Eh bien, franchement, je crois que toute la France n’est pas là-dedans. M. de Voguë, dans un récent article de la Revue des Deux Mondes, après avoir constaté que dans n’importe quelle ville d’Europe où il passait, il entendait chanter : Ugène, tu me fais de la peine, et le Bi du bout du banc, se demandait si nous étions en train de devenir les grœculi du monde contemporain. »

M. Eiffel estime que, si nous persistons à ne pas mieux apprécier le chef-d’œuvre qu’il offre à notre admiration, nous tomberons en pleine décadence et que nous ne seront plus bons qu'à chanter le Bi au bout du banc. Préfère-t-il que nous chantions ; M. Eiffel, vous nous faites de la peine, ou le Bi du bout de la tour ? Il se donne ensuite la satisfaction de nous appeler grœculi, c’est une satisfaction bien innocente que nous pouvons accorder à un homme irrité.

Il parle avec ironie des artistes qui peignent des femmes avec une fleur au corsage. Je ne sais pas bien quel est le membre de l’Institut qu’il vise, mais je ne vois pas pourquoi ce peintre aurait plus mauvais goût qu’un autre.

Quant à l'auteur « des couplets de vaudeville, » dont la compétence lui paraît si hasardée, j’ignore absolument de qui il veut parler, puisque M. Lockroy n’a pas encore signé la pétition.



PROTESTATION CONTRE LA TOUR DE M. EIFFEL

La protestation suivante se signe en ce moment :

A Monsieur Alphand,
Monsieur et cher compatriote,

Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu’ici intacte de Paris, protester de tontes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « tour de Babel ».

Sans tomber dans l’exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au-dessus de ses rues, de ses boulevards élargis, le long de ses quais admirables, du milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monuments que le génie humain ait enfantés. L’âme de la France, créatrice de chefs-d’œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierre. L’Italie, l’Allemagne, les Flandres, si fières ajuste titre de leur héritage artistique, ne possèdent rien qui soit comparable au nôtre, et de tous les coins de l’univers Paris attire les curiosités et les admirations. Allons-nous donc laisser profaner tout cela? La ville de Paris va-t-elle donc s’associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d’un constructeur de machines, pour s’enlaidir irréparablement et se déshonorer? Car la tour Eiffel, dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas, c’est, n’en doutez point, le déshonneur de Paris. Chacun le sent, chacun le dit, chacun s’en afflige profondément, et nous ne sommes qu’un faible écho de l’opinion universelle, si légitimement alarmée. Enfin, lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposition, ils s’écrieront, étonnés : « Quoi! c’est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une idée de leur goût si fort vanté? » Et ils auront raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye, etc., sera devenu le Paris de Monsieur Eiffel.

Il suffit, d’ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu’une gigantesque et noire cheminée d’usine, écrasant de sa masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l’Arc de Triomphe, tons nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s'allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée.

C’est à vous, monsieur et cher compatriote, à vous qui aimez tant Paris, qui l’avez tant embelli, qui tant de fois l’avez protégé contre les dévastations administratives et le vandalisme des entreprises industrielles, qu’appartient l’honneur de le défendre une fois de plus. Nous nous en remettons à vous du soin de plaider la cause de Paris, sachant que vous y dépenserez toute l’énergie, toute l’éloquence que doit inspirer à un artiste tel que vous l’amour de ce qui est beau, de ce qui est grand, de ce qui est juste. Et si notre cri d’alarme n’est pas entendu, si nos raisons ne sont pas écoutées, si Paris s’obstine dans l’idée de déshonorer Paris, nous aurons du moins, vous et nous, fait entendre une protestation qui honore.

Ont déjà signé :
E. Meissonnier, Ch. Gounod, Charles Garnier, Robert Fleury, Victorien Sardou, Edouard Pailleron, H. Gérôme, L. Bonnat, W. Bouguereau, Jean Gigoux, G. Boulanger, J.-E. Lenepveu, Eug. Guillaume, A. Wolff, Ch. Questel, A. Dumas, François Coppée, Leconte de Lisle, Daumet, Français, Sully-Prudhomme, Elie Delaunay, E. Vaudremer, E. Bertrand, G.-J. Thomas, François, Henriquel, A. Lenoir, G. Jacquet, Goubie, E. Duez, de Saint-Marceaux, G. Courtois, P.-A.-J. Dagnan-Bouveret, J. Wencker, L. Doucet, Guy de Maupassant, Henri Amie, Ch. Grandmongin, François Bonrnaud, Ch. Bande, Jules Lefebvre, A. Mercié, Cheviron, Albert Jullien, André Legrand, Limbo, etc., etc.

A cette protestation signée des noms les plus illustres de France, M. le Ministre du commerce, toujours plein de désinvolture, a répondu par le couplet de vaudeville que voici :

A monsieur le directeur général des travaux.
Mon cher directeur,

Les journaux publient une soi-disant protestation à vous adressée par les artistes et les littérateurs français. Il s’agit de la tour Eiffel, que vous avez contribué à placer dans l’enceinte de l’Exposition universelle. A l’ampleur des périodes, à la beauté des métaphores, à l’atticisme d’un style délicat et précis, on devine, sans même regarder les signatures, que la protestation est due à la collaboration des écrivains et des poètes les plus célèbres de notre temps.

Cette protestation est bien dure pour vous, monsieur le directeur des travaux. Elle ne l’est pas moins pour moi. Paris « frémissant encore du génie de tant de siècles », dit-elle, et qui « est une floraison auguste de pierres parmi lesquelles resplendit l'âme de la France », serait « déshonoré » si on élevait une tour dont « la commerciale Amérique d ne voudrait pas. « Cette main barbare », ajoute-t-elle dans le langage vivant et coloré qu’elle emploie, gâtera le « Paris des gothiques sublimes », le Paris des Goujon, des Pilon, des Barye et des Rude.

Ce dernier passage vous frappera sans doute autant qu’il m’a frappé, car « l’art et l’histoire français », comme dit la protestation, ne m’avaient point appris encore que les Pilon, les Barye, ou même les Rude fussent des gothiques sublimes. Mais quand des artistes compétents affirment un fait de cette nature, nous n’avons qu’à nous incliner. Si d’ailleurs vous désiriez vous édifier sur ce point, vous pourriez vous renseigner auprès de M. Charles Garnier, dont « l'indignation » a dû rafraîchir la mémoire. Je l’ai nommé, il y a trois semaines, architecte-conseil de l’Exposition.
Ne vous laissez donc pas impressionner par la forme, qui est belle, et voyez les faits. La protestation manque d’à-propos Vous ferez remarquer aux signataires qui vous l’apporteront que la construction de la tour est décidée depuis un an et que le chantier est ouvert depuis un mois. On pouvait protester en temps utile : on ne l’a pas fait, et « l’indignation qui honore » a le tort d’éclater juste trop tard.

J’en suis profondément peiné. Ce n’est pas que je craigne pour Paris. Notre-Dame restera Notre-Dame et l’Arc de Triomphe restera l’Arc de Triomphe. Mais j’aurais pu sauver la seule partie de la grande ville qui fût sérieusement menacée : cet incomparable carré de sable qu’on appelle le Champ de Mars, si digne d’inspirer les poètes et de séduire les paysagistes.

Vous pouvez exprimer ce regret à ces messieurs. Ne leur dites pas qu’il est pénible de ne voir à l’avance attaquer l’Exposition universelle que par ceux qui devraient la défendre ; qu’une protestation signée de noms si illustres aura du retentissement dans toute l’Europe et risquera de fournir un prétexte à certains étrangers pour ne point participer à nos fêtes ; qu’il est mauvais de chercher à ridiculiser une œuvre pacifique à laquelle la France s’attache avec d’autant plus d’ardeur à l’heure présente qu’elle se voit plus injustement suspectée au dehors. De si mesquines considérations touchent un ministre : elles n’auraient point de valeur pour des esprits élevés que préoccupent avant tout les intérêts de l’art et l’amour du beau.

Ce que je vous prie de faire, c’est de recevoir la protestation et de la garder. Elle devra figurer dans les vitrines de l’Exposition. Une si belle et si noble prose signée de noms connus dans le monde entier ne pourra manquer d’attirer la foule et, peut-être, de l’étonner.

Signé : Ed. Lockroy.


M. Lockroy, évidemment agacé de voir son projet favori aussi mal accueilli, n’a même pas voulu attendre que la lettre fût remise à destination pour y répondre ; il a craint le mouvement d’opinion qui se produit aujourd’hui ; il a voulu y couper court, comme il a déjà coupé court à toutes les critiques particulières. En termes à peine voilés, il ordonne purement et simplement à M. Alphand de mettre au panier les élucubrations de ce genre.

Au lieu de répondre, ayant repris sa plume du Figaro, il s’amuse à éplucher les expressions, blague la « floraison de pierre, la main barbare et les sublimes gothiques » ; feint d’avoir lu de travers, et de croire que les lettrés et les artistes qui lui font l’honneur de présenter leurs observations, sont assez ignorants pour se figurer que Goujon, Rude et Barye vivaient au XIIe siècle.

C’est esquiver, par des tours de passe-passe, une réponse embarrassante à de graves objections sur de sérieux intérêts. Rarement un ministre avait écrit sur ce ton. La forme plaisante ne déplairait certes pas chez nous, mais à la condition que la forme, cavalière et piquante, ne servît qu’à envelopper des arguments justes ; malheureusement, M. le ministre, après cette bonne blague, ne dit rien. Une pirouette brillamment exécutée peut détourner un instant l’attention du public, mais ne remplace pas une explication sérieuse.

La seule que donne M. Lockroy est celle-ci : Il n’est plus temps. — C’était aussi la réponse de M. Eiffel.

Mais, omnipotent ministre, douze fois plus étourdi qu’un hanneton, comme dit Mme de Sévigné, c’est votre propre condamnation que vous prononcez, sans vous en apercevoir. Ce qu’on vous reproche, c’est justement d'avoir tranché tout d’abord, vous, l’incompétence même ; c’est justement d’avoir « décidé depuis un an »; d’avoir ouvert des semblants de consultations, pour induire le public en erreur, quand tout était arrêté par vous à l’avance ; et dès qu’une critique s’y est produite, d’avoir tout de suite répondu : Taisez-vous, il est trop tard. Alors à quoi servaient ces Concours, ces réunions de jurys? Ce n’était donc que des trompe-d’œil ?

Dès ce moment vous étiez venu dire : Votez et pas d’explications ; vous n’avez pas le choix, car nous avons déjà, motu proprio, décidé et annoncé à son de trompe l’édification du colosse. — Les gens qui se disent bien informés vont jusqu’à prétendre que dès lors les commandes étaient faites.
S’il a toujours été trop tard, avant, pendant et après, est-ce la faute des pétitionnaires ou la vôtre?

Peu à peu, l’opinion publique, lente à comprendre quelque chose à vos procédés hâtifs, incohérents, désordonnés, s’émeut, prend enfin la parole ; et la seule excuse que vous donniez, d’un air dédaigneux, est toujours la même : Vous deviez parler plus tôt! —Mais quand donc, grands dieux, puisque vous avez toujours imposé silence à tout le monde ?
Aujourd’hui encore, que faites-vous ? Vous n’êtes plus en présence de fonctionnaires, choisis par vous, et qu’il est toujours facile à un ministre de ramener à la réserve prudente ; la protestation est œuvre signée « de noms connus dans le monde entier ». Immédiatement vous leur coupez la parole, vous donnez ordre qu’on ne lise même pas leurs protestations; et du ton le plus hautain : Des écrivains, dites-vous, des poètes, des artistes, petites gens qui s’empêtrent dans de longues phrases et ne savent ce qu’ils disent, est-ce que ce monde-là se permettrait, par hasard, de blâmer les actes d’un tout-puissant ministre ? M. Eiffel disait : toucher à ma tour, c’est s’en prendre à tout le corps des ingénieurs ; vous allez beaucoup plus loin : critiquer le pylône, selon vous, c'est vouloir la ruine de l’Exposition. Il n’y a, toujours d’après vous, que des espions déguisés, de noirs malfaiteurs qui puissent s’apercevoir que cet échafaudage en tôle n’est peut-être pas l’idéal de la beauté pratique. Seuls les ennemis du pays peuvent avoir de pareilles opinions. — Il n’y a donc pas d’Exposition possible sans Tour? C’est donc la première fois qu’on en verrait une réussir sans le concours colossal de M. Eiffel ?

Sans la Tour, ajoutez-vous, les étrangers ne participeront pointa « nos fêtes ». En vérité, voilà une étrange manière de déplacer les responsabilités. Ainsi, quand des gens de bonne foi, et moins étourdis que vous, vous disent : commencez enfin à réfléchir un peu pendant qu’il est temps encore ; prenez garde, ne mettez sous les yeux de ces mêmes étrangers que des œuvres dignes de la France, et non des conceptions de mauvais goût ; quand, en présence de difficultés d’exécution graves, sans cesse renaissantes, auxquelles vous n’avez encore trouvé aucune solution, quand ils vous disent : craignez de courir à un fiasco définitif, qui nous exposerait à un éclat de rire général chez nos excellents voisins ; ceux-ci font acte de mauvais patriotes, et ceux-là seuls, qui accumulent faute sur faute, imprudences sur imprudences, intempérance sur intempérance, ont à cœur le succès de la grande entreprise ? Vous croyez donc le public bien niais pour se prendre à de pareilles plaisanteries?
Au fond, M. Eiffel et vous, vous ne cherchez qu’à rompre les chiens ; aujourd’hui, à court de bonnes raisons, vous sonnez les grosses cloches, vous venez fourrer le patriotisme où certes il n’a que faire ; car vous, qui vous moquez si bien du style des pétitionnaires, vous êtes le premier à faire résonner les grands mots : les intérêts de l’Art, l’amour du Beau, la France, la Patrie, l’Europe, les Fêtes pacifiques, etc., etc.; tout cela uniquement pour détourner l’attention du naïf public de la véritable question.

Nous ne sommes pas au bout. Sous peu, nous apprendrons que, si des difficultés existent entre la France et l’Allemagne, leur véritable origine est dans la pétition des artistes. On ne le savait pas, M. Lockroy ne tardera pas à le révéler an monde stupéfait, et conclura que le seul moyen de conserver la paix, chère à tous, c’est d’accepter avec résignation la tour de M. Eiffel. C’est son septennat à lui.

P. Planat.

P.-S. — Nous apprenons à la dernière heure que M. Ch. Garnier vient de publier sa réponse à M. Lockroy ; nous la reproduirons dans le prochain numéro.


Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 8106
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "La construction moderne - 19 février 1887"

L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889
LA TOUR EIFFEL

On lira plus loin l’énergique protestation que signent en ce moment tous les hommes qui, en France, portent un nom marquant dans l’Architecture, les Arts et la Littérature. Si l’opinion publique s’est contentée jusqu’à présent de rester froide devant les appels réitérés que, par tous les moyens connus de publicité, la tour célèbre adressait à son enthousiasme, elle commence à se réveiller; et devant celle formidable poussée du mécontentement général peut-être les organisateurs de l’Exposition commenceront-ils à réfléchir sérieusement, et à comprendre que les adversaires de la Tour colosse ne sont pas ceux qui désirent le moins vivement l’éclatant succès de la future Exposition. Espérons du moins cet éveil du bon sens.

Les journaux se sont émus, ils ont détaché des reporters qui ont interrogé M. Eiffel. Nous analyserons tout à l’heure, point par point, la défense de cet habile avocat ; mettons tout de suite le jury, qui est le public, en garde contre une confusion dont M. Eiffel cherche à s’entourer pour nous empêcher de voir clair au fond d’une affaire très simple.

M. Eiffel a commencé par voir, dans les critiques dirigées contre le monument expiatoire de 300 mètres, des attaques personnelles. Il a eu tort; tout le monde, sans exception, rend justice aux talents remarquables de ce constructeur. Nous qui, parmi les premiers, avons fait remarquer que la Tour n’est pas un édifice d’une valeur artistique digne de la France,— heureux de nous voir aujourd’hui en si bonne et nombreuse compagnie — nous avons été des premiers aussi à déclarer que, si M. Eiffel se trompe du tout au tout sur le mérite artistique de son projet, cette erreur n’enlève rien à sa réputation d’intelligent constructeur.

Que, dans le cas où les yeux de l’administration s’ouvriraient, où elle renoncerait à persister dans un entêtement mal placé, M. Eiffel reçoive les plus larges compensations possibles au Champ-de-Mars, et les adversaires les plus récalcitrants de la Tour applaudiront avec la meilleure volonté du monde.

Aujourd’hui M. Eiffel modifie sa tactique : ma cause est, dit-il, celle des ingénieurs ; les signataires de la protestation ne sont que des artistes jaloux des ingénieurs.

La confusion est habile; M. Eiffel cherche à éveiller les susceptibilités d’un corps puissant et influent à juste titre, eu lui persuadant que s’attaquer à l’un, c’est s’attaquer à l’autre. Mais l’erreur est trop facile à percer à jour.

J’ignore si M. Meissonnier, M. A. Dumas ou M. Gounod ont jamais vu leurs intérêts lésés par l’influence des ingénieurs, s’ils ont conservé quelque secret grief contre ceux-ci, auquel ils seraient bien aises de donner satisfaction en faisant opposition au projet de M. Eiffel. Je ne le crois pas ; je pense plutôt que tout le monde est d’accord pour rendre justice aux œuvres sages et hardies, utiles et belles à la fois, qu’a su ériger le Génie français; il me semble que personne n’a jamais songé à mettre celui-ci en cause.

Si l’on veut bien ne pas embrouiller à dessein des intérêts très distincts, la question se réduit tout entière à ces seuls termes : La conception particulière de M. Eiffel est-elle belle, est-elle laide? Ce constructeur a-t-il été heureusement inspiré? — Il n’y a pas d’autre question posée ; et les gens de goût répondent : non, avec une bien forte unanimité.

M. Eiffel seul est en cause: c’est un intelligent industriel qui poursuit une entreprise dont il espère tirer de légitimes avantages ; le corps, très estimé et très honorable des ingénieurs, aurait, à mon avis, le plus grand tort de se laisser entraîner mal à propos et d’aller fourvoyer sa réputation, la haute opinion qu’on a du caractère et de l’indépendance de ses membres, dans une bagarre où les conceptions et les intérêts de M. Eiffel sont seuls en jeu.

La France veut prouver que sa puissance scientifique, industrielle, manufacturière ne le cède à aucune autre ; elle veut ériger, en 1889, une œuvre qui, par ses proportions, sorte de l’ordinaire; nul n’y contredit. Mais, de plus, elle se pique d’avoir du goût, de mettre sa marque artistique surtout ce qui sort de ses mains ; or, la Tour colossale est laide ; tous ceux qui, chez nous, ont pris place dans cette Gourde l’intelligence, qui fait la gloire de notre génération et donne le ton au goût français, tous ceux-là le déclarent et viennent aujourd’hui signer cette déclaration de leurs noms.

Le colosse de 300 mètres, mal venu à sa naissance, serait loin de faire, disent-ils, honneur à la France artistique. M. Eiffel affirme le contraire; voilà tout le fonds du débat.


Examinons maintenant, l’une après l’autre, les répliques de M. Eiffel à cette écrasante manifestation.

Dans ses entretiens avec les journalistes, il prend à partie M. Charles Garnier, signataire avec bien d’autres de la pétition : « Tout d’abord, nous dit M. Eiffel, il y a parmi les signataires quelques noms qui m’étonnent. Ainsi, M. Charles Garnier fait partie de la commission même de la tour. Il ne s’y est rien fait qu’il ne l’ait approuvé, c’est donc contre lui-même qu’il proteste. J’avoue ne point comprendre. »

M. Ch. Garnier répondra probablement qu’il n’a jamais rien approuvé, qu’il a toujours blâmé, au contraire; qu’il a protesté à maintes reprises, notamment aux séances du jury pour les projets de l’Exposition ; que s’il n’a pas été écouté, que s’il n’a pas eu la majorité, la faute n’en est pas à lui.

Ensuite, poursuit M. Eiffel, pourquoi cette protestation se produit-elle si tard? Elle aurait eu sa raison d’être il y a un an, lorsqu’on discutait mon projet. On l’aurait admise aux débuts comme une opinion dont on aurait eu à examiner la valeur. Aujourd’hui elle est inutile, tous nos contrats sont passés. Tout est signé et paraphé, depuis plusieurs mois, il est donc impossible d’y revenir. Il y a plus, les travaux sont commencés, les fondations sont posées, et le fer nécessaire à l’édification est déjà commandé. Il me semble qu’il eût été digne des noms illustres apposés au bas de la protestation de s’épargner une démarche qu'on sait ne plus pouvoir aboutir à rien.

« Si la protestation avait un effet aujourd’hui, ce ne serait que sur le public, qu’elle détournerait de l'Exposition, dont la Tour est indiscutablement une des principales attractions. Je ne crois pas non plus qu’il était bien urgent de se mettre à tant de gens célèbres pour obtenir un pareil résultat.»

C’est toujours la même raison, déjà donnée jadis au jury du concours de l’Exposition et avec laquelle on a forcé la main à ce jury : L’affaire est déjà engagée, M. Eiffel a notre promesse, les fers sont commandés ; il est trop tard!

Si c’est une raison, elle a toujours été mauvaise et n’est pas devenue beaucoup meilleure en vieillissant. Le ministre du commerce, et à sa suite le jury et les commissions qui relèvent de lui, ont eu le tort de n’écouter aucune objection, de ne pas consulter le sentiment public; le fait est accompli, s’ensuit-il qu’une décision mauvaise soit devenue bonne, simplement parce qu’on a commencé à l’exécuter?

D’ailleurs, il est, toujours possible, lorsque les fouilles de fondations sont à peine commencées, ou de modifier l’aspect d’une tour mal conçue, ou, par un dédit, de sortir d’une entreprise reconnue désavantageuse; ou, mieux encore, d’appliquer à une autre destination les fers déjà commandés, ce qui n’est peut-être pas aussi difficile que voudrait le faire croire M. Eiffel.

Quant à cette affirmation que la tour est indiscutablement une des principales attractions de la future Exposition, elle n’a que la valeur d’une opinion personnelle de l’auteur. Qui décidera entre deux, si on lui répond: la Tour sera indiscutablement un four des plus réussis ?
»


« Occupons-nous, répond encore M. Eiffel, du mérite esthétique, sur lequel les artistes sont plus particulièrement compétents. Je voudrais bien savoir sur quoi ils fondent leur jugement. Car, remarquez-le, ma tour, personne ne l’a vue, et personne, avant qu’elle ne soit construite ne pourrait dire ce qu’elle sera. On ne la connaît jusqu’à présent que par un dessin géométral qui a été tiré à des centaines de mille exemplaires.

Depuis quand apprécie-t-on un monument au point de vue de l’art sur un dessin géométral? »

Chemin faisant, relevons une petite erreur matérielle, facile à redresser, puisque M. Eiffel a prodigué partout, dans les journaux illustrés, de 10 à 50 centimes, comme aux vitrines de tous les papetiers, non pas des géométraux, mais bien de belles et bonnes perspectives, prises du point de vue le plus favorable, et enrichies de toutes les couleurs qu’a pu fournir la palette la plus chatoyante.

« Et si ma tour, quand elle sera construite, au lieu d’une horreur, était une belle chose, les artistes ne regretteraient-ils pas d’être partis si vite et si légèrement en campagne contre la conservation d’un monument qui est encore à construire? Qu’ils attendent donc de l’avoir vue! »
Théorie que nous nous permettons de trouver bien extraordinaire ! Ainsi, pour juger du mérite d’un édifice, il est indispensable de l’élever d’abord, sauf à le démolir ensuite si l’aspect n’est pas satisfaisant. Il n’y a pas d’autres moyens d’apprécier la valeur d’un monument?

Le procédé est peut-être original ; à coup sur il n’est pas économique. Tout auteur de projet aura dorénavant le droit de dire : Vous êtes incapables de vous faire la moindre idée de ce que sera mon œuvre ; dépensez d’abord six, huit millions; alors seulement vous pourrez prétendre qu’elle a cessé de vous plaire; vous pourrez ensuite la démolir.
Et, pour bien affirmer cette opinion excentrique, M. Eiffel conclut :
« Donc, pour ce qui est de l’effet artistique de la Tour, personne n’en peut juger à l’avance, pas même moi, car les dimensions des fondations m’étonnent moi-même aujourd’hui qu’elles commencent à sortir de terre. »
Nous constatons avec plaisir, en en prenant note, que M. Eiffel croit au hasard pour donner à sa tour un bon ou un mauvais aspect; et qu’il avoue ne savoir pas lui-même ce qu’il eu sera. Nous voilà bien rassurés!


Malgré cet aveu, M. Eiffel n’en affirme pas moins que sa Tour aura un aspect enchanteur ;

« Je vous dirai toute ma pensée et toutes mes espérances. Je crois, moi, que ma Tour sera belle. Parce que nous sommes des ingénieurs, croit-on donc que la beauté ne nous occupe pas dans nos constructions et qu’en même temps que nous faisons solide et durable nous ne nous efforçons pas de faire élégant. Est-ce que les véritables conditions de la force ne sont pas toujours conformes aux conditions secrètes de l’harmonie? Le premier principe de l’esthétique architecturale est que les lignes essentielles d’un monument soient déterminées par la parfaite appropriation à sa destination. De quelle condition ai-je eu, avant tout, à tenir compte dans ma Tour? De la résistance au vent. Eh bien, je prétends que les courbes des quatre arêtes du monument telles que le calcul me les a fournies donneront une impression de beauté, car elles traduiront aux yeux la hardiesse de ma conception. »

Que les ingénieurs soient capables de produire à l’occasion des œuvres élégantes en même temps que solides et durables, c’est ce que personne ne conteste, et d’ailleurs cela ne fait rien à l’affaire ; il ne faut pas laisser mettre les chiens sur une fausse piste en confondant M. Eiffel seul avec tous les ingénieurs réunis, la tentative maladroite de l’un avec les chefs-d’œuvre accomplis par d’autres.

Sur cette thèse qu’une formule mathématique dicte et impose la forme d’un édifice, unique entre toutes, nous avons déjà donné notre opinion, et n’avons guère besoin d’y revenir. Nous demandons seulement à M. Eiffel de nous faire voir cette formule magique qui veut que la tour soit telle que l’a conçue l’auteur du projet, et non pas autrement ; en échange nous lui offrons cinquante formules, également rationnelles, pour solides d’égale résistance, dont les formes seront absolument différentes.

Quant à la possibilité de démontrer par y -f- z qu’une forme est belle ou laide, nous nous refusons obstinément à l’admettre; nous ne croirons jamais que, moyennant une équation d’un degré quelconque, on puisse se passer de goût, de sentiment et d’invention.


Je passe rapidement sur cette affirmation que la Tour à croisillons causera une impression, au moins aussi grandiose, de masse, d’éternelle durée, de stabilité que les pyramides d’Egypte, par cette seule raison qu’elle a 300 mètres et qu’elle est plus élevée; du moment que M. Eiffel ne voit pas la différence, et estime que le grandiose se mesure par le nombre de mètres, la discussion est inutile; il a pleinement raison d’affirmer la relation suivante :
300 > 137

D’où résulte, selon lui, que sa tour est admirable.

Je n'insisterai pas davantage sur « la question d’utilité » dont il a beaucoup parlé. J’avoue que je la croyais réglée, puisque, depuis qu’on cherche, on n’a pas pu nous dire encore, d’une manière précise, à quel usage serait affectée la tour. M. Eiffel n’en est pas moins convaincu que les savants attendent avec une impatience fébrile l’achèvement du pylône :
« Non seulement la tour leur promet d’intéressantes observations pour l’astronomie, la chimie végétale, la météorologie et la physique, non seulement elle permettra en temps de guerre de tenir Paris constamment relié au reste de la France, mais elle sera en même temps la preuve éclatante des progrès réalisés en ce siècle par l’art des ingénieurs. »

Promettre n’est pas tenir, et les promesses sont vagues; je ne vois guère comment s’installeront l’astronomie, la météorologie et la physique, pour leurs minutieuses expériences, sur ce château branlant; ni quels services rendra la Tour à l'art militaire quand elle sera démolie, puisqu’elle doit l’être dans dix ans. Si l’on cultive toutefois quelques pots de fleurs au sommet, cela pourra-t-il passer pour un grand progrès de la chimie végétale? Pour la première fois on met celle-ci en avant; mais je ne crois pas, cette fois encore, la trouvaille bien féconde.

Et c’est tout ; car je ne prends pas bien au sérieux la phrase suivante : « Il y a parmi les signataires des hommes que j’admire et que j’estime. Il y en a d’autres qui sont connus pour peindre de jolies petites femmes se mettant une fleur au corsage ou pour avoir tourné spirituellement quelques couplets de vaudeville. Eh bien, franchement, je crois que toute la France n’est pas là-dedans. M. de Voguë, dans un récent article de la Revue des Deux Mondes, après avoir constaté que dans n’importe quelle ville d’Europe où il passait, il entendait chanter : Ugène, tu me fais de la peine, et le Bi du bout du banc, se demandait si nous étions en train de devenir les grœculi du monde contemporain. »

M. Eiffel estime que, si nous persistons à ne pas mieux apprécier le chef-d’œuvre qu’il offre à notre admiration, nous tomberons en pleine décadence et que nous ne seront plus bons qu'à chanter le Bi au bout du banc. Préfère-t-il que nous chantions ; M. Eiffel, vous nous faites de la peine, ou le Bi du bout de la tour ? Il se donne ensuite la satisfaction de nous appeler grœculi, c’est une satisfaction bien innocente que nous pouvons accorder à un homme irrité.

Il parle avec ironie des artistes qui peignent des femmes avec une fleur au corsage. Je ne sais pas bien quel est le membre de l’Institut qu’il vise, mais je ne vois pas pourquoi ce peintre aurait plus mauvais goût qu’un autre.

Quant à l'auteur « des couplets de vaudeville, » dont la compétence lui paraît si hasardée, j’ignore absolument de qui il veut parler, puisque M. Lockroy n’a pas encore signé la pétition.



PROTESTATION CONTRE LA TOUR DE M. EIFFEL

La protestation suivante se signe en ce moment :

A Monsieur Alphand,
Monsieur et cher compatriote,

Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu’ici intacte de Paris, protester de tontes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « tour de Babel ».

Sans tomber dans l’exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au-dessus de ses rues, de ses boulevards élargis, le long de ses quais admirables, du milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monuments que le génie humain ait enfantés. L’âme de la France, créatrice de chefs-d’œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierre. L’Italie, l’Allemagne, les Flandres, si fières ajuste titre de leur héritage artistique, ne possèdent rien qui soit comparable au nôtre, et de tous les coins de l’univers Paris attire les curiosités et les admirations. Allons-nous donc laisser profaner tout cela? La ville de Paris va-t-elle donc s’associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d’un constructeur de machines, pour s’enlaidir irréparablement et se déshonorer? Car la tour Eiffel, dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas, c’est, n’en doutez point, le déshonneur de Paris. Chacun le sent, chacun le dit, chacun s’en afflige profondément, et nous ne sommes qu’un faible écho de l’opinion universelle, si légitimement alarmée. Enfin, lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposition, ils s’écrieront, étonnés : « Quoi! c’est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une idée de leur goût si fort vanté? » Et ils auront raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye, etc., sera devenu le Paris de Monsieur Eiffel.

Il suffit, d’ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu’une gigantesque et noire cheminée d’usine, écrasant de sa masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l’Arc de Triomphe, tons nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s'allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée.

C’est à vous, monsieur et cher compatriote, à vous qui aimez tant Paris, qui l’avez tant embelli, qui tant de fois l’avez protégé contre les dévastations administratives et le vandalisme des entreprises industrielles, qu’appartient l’honneur de le défendre une fois de plus. Nous nous en remettons à vous du soin de plaider la cause de Paris, sachant que vous y dépenserez toute l’énergie, toute l’éloquence que doit inspirer à un artiste tel que vous l’amour de ce qui est beau, de ce qui est grand, de ce qui est juste. Et si notre cri d’alarme n’est pas entendu, si nos raisons ne sont pas écoutées, si Paris s’obstine dans l’idée de déshonorer Paris, nous aurons du moins, vous et nous, fait entendre une protestation qui honore.

Ont déjà signé :
E. Meissonnier, Ch. Gounod, Charles Garnier, Robert Fleury, Victorien Sardou, Edouard Pailleron, H. Gérôme, L. Bonnat, W. Bouguereau, Jean Gigoux, G. Boulanger, J.-E. Lenepveu, Eug. Guillaume, A. Wolff, Ch. Questel, A. Dumas, François Coppée, Leconte de Lisle, Daumet, Français, Sully-Prudhomme, Elie Delaunay, E. Vaudremer, E. Bertrand, G.-J. Thomas, François, Henriquel, A. Lenoir, G. Jacquet, Goubie, E. Duez, de Saint-Marceaux, G. Courtois, P.-A.-J. Dagnan-Bouveret, J. Wencker, L. Doucet, Guy de Maupassant, Henri Amie, Ch. Grandmongin, François Bonrnaud, Ch. Bande, Jules Lefebvre, A. Mercié, Cheviron, Albert Jullien, André Legrand, Limbo, etc., etc.

A cette protestation signée des noms les plus illustres de France, M. le Ministre du commerce, toujours plein de désinvolture, a répondu par le couplet de vaudeville que voici :

A monsieur le directeur général des travaux.
Mon cher directeur,

Les journaux publient une soi-disant protestation à vous adressée par les artistes et les littérateurs français. Il s’agit de la tour Eiffel, que vous avez contribué à placer dans l’enceinte de l’Exposition universelle. A l’ampleur des périodes, à la beauté des métaphores, à l’atticisme d’un style délicat et précis, on devine, sans même regarder les signatures, que la protestation est due à la collaboration des écrivains et des poètes les plus célèbres de notre temps.

Cette protestation est bien dure pour vous, monsieur le directeur des travaux. Elle ne l’est pas moins pour moi. Paris « frémissant encore du génie de tant de siècles », dit-elle, et qui « est une floraison auguste de pierres parmi lesquelles resplendit l'âme de la France », serait « déshonoré » si on élevait une tour dont « la commerciale Amérique d ne voudrait pas. « Cette main barbare », ajoute-t-elle dans le langage vivant et coloré qu’elle emploie, gâtera le « Paris des gothiques sublimes », le Paris des Goujon, des Pilon, des Barye et des Rude.

Ce dernier passage vous frappera sans doute autant qu’il m’a frappé, car « l’art et l’histoire français », comme dit la protestation, ne m’avaient point appris encore que les Pilon, les Barye, ou même les Rude fussent des gothiques sublimes. Mais quand des artistes compétents affirment un fait de cette nature, nous n’avons qu’à nous incliner. Si d’ailleurs vous désiriez vous édifier sur ce point, vous pourriez vous renseigner auprès de M. Charles Garnier, dont « l'indignation » a dû rafraîchir la mémoire. Je l’ai nommé, il y a trois semaines, architecte-conseil de l’Exposition.
Ne vous laissez donc pas impressionner par la forme, qui est belle, et voyez les faits. La protestation manque d’à-propos Vous ferez remarquer aux signataires qui vous l’apporteront que la construction de la tour est décidée depuis un an et que le chantier est ouvert depuis un mois. On pouvait protester en temps utile : on ne l’a pas fait, et « l’indignation qui honore » a le tort d’éclater juste trop tard.

J’en suis profondément peiné. Ce n’est pas que je craigne pour Paris. Notre-Dame restera Notre-Dame et l’Arc de Triomphe restera l’Arc de Triomphe. Mais j’aurais pu sauver la seule partie de la grande ville qui fût sérieusement menacée : cet incomparable carré de sable qu’on appelle le Champ de Mars, si digne d’inspirer les poètes et de séduire les paysagistes.

Vous pouvez exprimer ce regret à ces messieurs. Ne leur dites pas qu’il est pénible de ne voir à l’avance attaquer l’Exposition universelle que par ceux qui devraient la défendre ; qu’une protestation signée de noms si illustres aura du retentissement dans toute l’Europe et risquera de fournir un prétexte à certains étrangers pour ne point participer à nos fêtes ; qu’il est mauvais de chercher à ridiculiser une œuvre pacifique à laquelle la France s’attache avec d’autant plus d’ardeur à l’heure présente qu’elle se voit plus injustement suspectée au dehors. De si mesquines considérations touchent un ministre : elles n’auraient point de valeur pour des esprits élevés que préoccupent avant tout les intérêts de l’art et l’amour du beau.

Ce que je vous prie de faire, c’est de recevoir la protestation et de la garder. Elle devra figurer dans les vitrines de l’Exposition. Une si belle et si noble prose signée de noms connus dans le monde entier ne pourra manquer d’attirer la foule et, peut-être, de l’étonner.

Signé : Ed. Lockroy.


M. Lockroy, évidemment agacé de voir son projet favori aussi mal accueilli, n’a même pas voulu attendre que la lettre fût remise à destination pour y répondre ; il a craint le mouvement d’opinion qui se produit aujourd’hui ; il a voulu y couper court, comme il a déjà coupé court à toutes les critiques particulières. En termes à peine voilés, il ordonne purement et simplement à M. Alphand de mettre au panier les élucubrations de ce genre.

Au lieu de répondre, ayant repris sa plume du Figaro, il s’amuse à éplucher les expressions, blague la « floraison de pierre, la main barbare et les sublimes gothiques » ; feint d’avoir lu de travers, et de croire que les lettrés et les artistes qui lui font l’honneur de présenter leurs observations, sont assez ignorants pour se figurer que Goujon, Rude et Barye vivaient au XIIe siècle.

C’est esquiver, par des tours de passe-passe, une réponse embarrassante à de graves objections sur de sérieux intérêts. Rarement un ministre avait écrit sur ce ton. La forme plaisante ne déplairait certes pas chez nous, mais à la condition que la forme, cavalière et piquante, ne servît qu’à envelopper des arguments justes ; malheureusement, M. le ministre, après cette bonne blague, ne dit rien. Une pirouette brillamment exécutée peut détourner un instant l’attention du public, mais ne remplace pas une explication sérieuse.

La seule que donne M. Lockroy est celle-ci : Il n’est plus temps. — C’était aussi la réponse de M. Eiffel.

Mais, omnipotent ministre, douze fois plus étourdi qu’un hanneton, comme dit Mme de Sévigné, c’est votre propre condamnation que vous prononcez, sans vous en apercevoir. Ce qu’on vous reproche, c’est justement d'avoir tranché tout d’abord, vous, l’incompétence même ; c’est justement d’avoir « décidé depuis un an »; d’avoir ouvert des semblants de consultations, pour induire le public en erreur, quand tout était arrêté par vous à l’avance ; et dès qu’une critique s’y est produite, d’avoir tout de suite répondu : Taisez-vous, il est trop tard. Alors à quoi servaient ces Concours, ces réunions de jurys? Ce n’était donc que des trompe-d’œil ?

Dès ce moment vous étiez venu dire : Votez et pas d’explications ; vous n’avez pas le choix, car nous avons déjà, motu proprio, décidé et annoncé à son de trompe l’édification du colosse. — Les gens qui se disent bien informés vont jusqu’à prétendre que dès lors les commandes étaient faites.
S’il a toujours été trop tard, avant, pendant et après, est-ce la faute des pétitionnaires ou la vôtre?

Peu à peu, l’opinion publique, lente à comprendre quelque chose à vos procédés hâtifs, incohérents, désordonnés, s’émeut, prend enfin la parole ; et la seule excuse que vous donniez, d’un air dédaigneux, est toujours la même : Vous deviez parler plus tôt! —Mais quand donc, grands dieux, puisque vous avez toujours imposé silence à tout le monde ?
Aujourd’hui encore, que faites-vous ? Vous n’êtes plus en présence de fonctionnaires, choisis par vous, et qu’il est toujours facile à un ministre de ramener à la réserve prudente ; la protestation est œuvre signée « de noms connus dans le monde entier ». Immédiatement vous leur coupez la parole, vous donnez ordre qu’on ne lise même pas leurs protestations; et du ton le plus hautain : Des écrivains, dites-vous, des poètes, des artistes, petites gens qui s’empêtrent dans de longues phrases et ne savent ce qu’ils disent, est-ce que ce monde-là se permettrait, par hasard, de blâmer les actes d’un tout-puissant ministre ? M. Eiffel disait : toucher à ma tour, c’est s’en prendre à tout le corps des ingénieurs ; vous allez beaucoup plus loin : critiquer le pylône, selon vous, c'est vouloir la ruine de l’Exposition. Il n’y a, toujours d’après vous, que des espions déguisés, de noirs malfaiteurs qui puissent s’apercevoir que cet échafaudage en tôle n’est peut-être pas l’idéal de la beauté pratique. Seuls les ennemis du pays peuvent avoir de pareilles opinions. — Il n’y a donc pas d’Exposition possible sans Tour? C’est donc la première fois qu’on en verrait une réussir sans le concours colossal de M. Eiffel ?

Sans la Tour, ajoutez-vous, les étrangers ne participeront pointa « nos fêtes ». En vérité, voilà une étrange manière de déplacer les responsabilités. Ainsi, quand des gens de bonne foi, et moins étourdis que vous, vous disent : commencez enfin à réfléchir un peu pendant qu’il est temps encore ; prenez garde, ne mettez sous les yeux de ces mêmes étrangers que des œuvres dignes de la France, et non des conceptions de mauvais goût ; quand, en présence de difficultés d’exécution graves, sans cesse renaissantes, auxquelles vous n’avez encore trouvé aucune solution, quand ils vous disent : craignez de courir à un fiasco définitif, qui nous exposerait à un éclat de rire général chez nos excellents voisins ; ceux-ci font acte de mauvais patriotes, et ceux-là seuls, qui accumulent faute sur faute, imprudences sur imprudences, intempérance sur intempérance, ont à cœur le succès de la grande entreprise ? Vous croyez donc le public bien niais pour se prendre à de pareilles plaisanteries?
Au fond, M. Eiffel et vous, vous ne cherchez qu’à rompre les chiens ; aujourd’hui, à court de bonnes raisons, vous sonnez les grosses cloches, vous venez fourrer le patriotisme où certes il n’a que faire ; car vous, qui vous moquez si bien du style des pétitionnaires, vous êtes le premier à faire résonner les grands mots : les intérêts de l’Art, l’amour du Beau, la France, la Patrie, l’Europe, les Fêtes pacifiques, etc., etc.; tout cela uniquement pour détourner l’attention du naïf public de la véritable question.

Nous ne sommes pas au bout. Sous peu, nous apprendrons que, si des difficultés existent entre la France et l’Allemagne, leur véritable origine est dans la pétition des artistes. On ne le savait pas, M. Lockroy ne tardera pas à le révéler an monde stupéfait, et conclura que le seul moyen de conserver la paix, chère à tous, c’est d’accepter avec résignation la tour de M. Eiffel. C’est son septennat à lui.

P. Planat.

P.-S. — Nous apprenons à la dernière heure que M. Ch. Garnier vient de publier sa réponse à M. Lockroy ; nous la reproduirons dans le prochain numéro.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 8106
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "La construction moderne - 19 février 1887"

L’emplacement de l’exposition des forêts a été choisi : elle sera construite sur la pente gauche du jardin du Trocadéro. La pente droite a été réservée à l'exposition spéciale du ministère des travaux publics, qui se propose d'y élever un phare gigantesque.

Les autres parties du jardin du Trocadéro serviront à l’exposition de la Société nationale et centrale d’horticulture de France. Une tente blanche d’environ 3,000 mètres de superficie, abritera le complément de cette exposition spéciale.

Le comité s’est ensuite préoccupé de la question de l’éclairage de l’Exposition, des traités à intervenir avec les Sociétés d’électricité et des fêtes de nuit. Cet éclairage, qui atteindra une intensité lumineuse de 300,000 becs Carcel, équivalant, par conséquent, à cinq fois environ celle produite par tout l’éclairage municipal au gaz de la ville de Paris, serait réalisé par le syndicat de tous les électriciens français et étrangers qui s’occupent spécialement de lumière électrique. La combinaison projetée n’entraînerait aucune dépense supplémentaire de la part de l’administration. Elle avait été étudiée préalablement par le comité technique d’électricité, qui avait donné un avis favorable.

Enfin, la question de l’exposition ouvrière a été traitée, et le comité, avant de se séparer, a examiné différents moyens d'attraction destinés à augmenter l’éclat et le pittoresque de l’Exposition, trottoirs roulants, ponts volants, chemins de fer funiculaires, chemins de fer électriques, éclairage de la tour Eiffel, illuminations de jets d’eau.

Du côté de l’École militaire, des escouades de terrassiers creusent les fondations de la galerie des machines. Vers le centre, d’autres équipes coulent du béton dans les fouilles déjà faites pour les fondations du bâtiment des sections industrielles. Enfin, du côté de la Seine, on travaille à la tour Eiffel. Tocs ces travaux avancent rapidement, malgré la gelée.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 8106
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "La construction moderne - 5 mars 1887"

— M. Paul Sédille vient d’être nommé chef du service des installations françaises et étrangères à l’Exposition universelle de 1889.

— Le, comité administratif de direction de l'Exposition de 1889 a tenu séance sous la présidence de M. Lockroy, ministre du commerce et de l’industrie.

On s’est occupé de l’exposition spéciale de l’Algérie. L’emplacement a été fixé au bord du quai, sur la partie droite de l’esplanade des Invalides. Les devis des travaux s’élèveront à 200 mille francs environ. En face de cette exposition, sur la partie gauche de l’esplanade sera placée l’exposition de la marine et de la guerre. Derrière l’Algérie s’élèvera le pavillon de l’exposition tunisienne, puis les autres pays de protectorat seront placés en arrière de la Tunisie. Les colonies feront suite à la marine et à la guerre et s’étendront d’un autre côté vers les pays de protectorat.

La réunion s’est occupée ensuite des moyens de transport dans l’intérieur de l’Exposition, aussi bien en ce qui concerne le service de la manutention qu’en ce qui touche les facilités à fournir aux exposants pour la visite de l’Exposition dans toute son étendue.

M. Alphand a fait connaître l’état des travaux des fondations et est entré dans les détails techniques sur l’état géologique du Champ de Mars dans les diverses parties où devront s’élever les palais et les galeries.
La commission a décidé enfin que le rapport de M. le directeur général de l’exploitation, au sujet des entrées du soir et de l’éclairage électrique, sera examiné avant la prochaine réunion de la commission des 43.

— La Société Eiffel exécute directement les travaux de maçonnerie.
Les grosses pièces métalliques se préparent aux laminoirs de Pompey (Meurthe-et-Moselle).

— M. Escande, ancien entrepreneur de serrurerie, vient d’être nommé inspecteur général des travaux de grosse serrurerie.

— Cette semaine a eu lieu, au palais du Tribunal de commerce, l’adjudication, en un lot, des travaux de terrassement et de maçonnerie à exécuter pour les fondations du palais des Beaux-Arts, du palais des Arts libéraux, des galeries Rapp et Desaix, et de leurs annexes, dans le Champ de Mars.

Ces travaux étaient évalués à 460,692 fr. 59, et le cautionnement avait été fixé à 25,000 fr.

M. Joseph Manoury a été déclaré adjudicataire avec un rabais de 25 fr. 30, par 100 fr.

Aucun autre travail n’est prêt à être adjugé.

Les devis de la grande galerie des machines sont en préparation. Il est présumable que cette partie de l’Exposition sera la première à être mise en adjudication.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 8106
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "La construction moderne - 19 mars 1887"

ENCORE LA TOUR DE M. EIFFEL!

M. Émile Trélat vient d’adresser au Génie civil, qui s’était fait le défenseur du projet de M. Eiffel, une longue et intéressante lettre, dans laquelle il résume les débats et pose les conclusions définitives.

M. Trélat rend d’abord toute justice à la science de M. Eiffel. Mais la protestation n’en devait pas moins se produire tôt ou tard : « Pour tardive qu’elle soit, elle était inévitable. Elle était latente, elle a éclaté. Aujourd’hui, il n’y a plus d’intérêt à faire le silence sur la question ; aucune considération de patriotisme ne le commande. Causons donc. »

La tour, dit M. Trélat, pose un problème de stabilité très curieux; nul doute qu’il n’ait été résolu de main de maître. Ensuite, à quoi servira-t-elle? M. Trélat n’est pas bien sur que des expériences de météorologie, de chimie, de physique, faites au sommet de la tour, puissent avoir un intérêt très nouveau; il admet toutefois l’avantage de se procurer un horizon très étendu par une construction de hauteur exceptionnelle. Mais alors, dit-il, c’était aux Buttes-Montmartre ou à Villejuif qu’il fallait élever la tour.

Au Champ-de-Mars, le monument de M. Eiffel, quoiqu’en dise celui-ci, tuera l’Exposition : « On verra la tour; le reste ne se découvrira que petit à petit, à mesure que la fatigue désintéressera le regard de l’objet monstre... les alentours ne pourront compter que comme un fond vague, que comme une opposition de repos à une violente agression de la vue. »

M. Eiffel a voulu démontrer la beauté esthétique de son œuvre: « Comment, ma tour serait laide? s’est-il écrié; mais elle aura plus de deux fois la hauteur de la grande pyramide d’Egypte ! Est-ce que tout le monde n’admire pas celle-ci? Et pourquoi admire-t-on les pyramides, si ce n’est parce qu’elles sont colossales?... Et pourquoi ce qui est admirable en Égypte deviendrait-il hideux et ridicule au Champ-de-Mars, dans une tour doublant et plus la hauteur du monument de Ghizeh? »

M. Trélat a pris la peine de lui expliquer ce pourquoi ; de lui rappeler les pyramides découpant leurs robustes massifs sur l’immense nappe de sable qui s’étend du Nil à la chaîne Lybique, l’étendue du site, le silence du lieu, la pureté du ciel, le contraste de la masse lumineuse et de l’ombre gigantesque. M. Trélat conclut qu’il n’y a nulle analogie entre cet aspect grandiose et celui d’une « cage en fil de fer ». M. Eiffel saisira-t-il bien la différence ?

Celui-ci s’appuie sur ses formules et ses épures pour affirmer la beauté de sa tour. — Soit, répond M. Trélat, ma confiance de mécanicien est entière ; est-ce assez pour mon sentiment d’artiste? « Ah non, il est mal à l’aise, inquiet, fatigué, et mon œil ennuyé n’est pas là pour le consoler. Il faudrait que vos courbes savantes fussent bien autrement étoffées qu’elles ne sont; il faudrait qu’elles fussent interprétées, mises en valeur par une division bien ordonnée et fortement nouée. L’architecte n’est pas encore indemne quand il a introduit dans ses œuvres les conditions certaines de leur durée. Il n’a souvent encore rien mis au service de la beauté monumentale, quand il a parfait ce premier et indispensable devoir. »

Nous éprouvons un plaisir d’autant plus vif à citer ce passage caractéristique, que tel est le sentiment déjà exprimé par nous à plusieurs reprises : C’est une condition nécessaire qu’un édifice ait sa durée assurée, qu’il remplisse la fonction pour laquelle il est destiné; mais la condition n’est pas suffisante, si l’on veut créer une œuvre architecturale vraiment belle. La beauté ne naît pas de la seule raison ou de la seule utilité ; elle exige quelque chose de plus. Aussi sommes-nous heureux de voir qu’en soutenant cette thèse, nous partageons l’opinion d'un homme aussi bien placé que M. Trélat pour parler avec autorité.

M. Eiffel et ses partisans ont nié que le colosse disproportionné put gâter l'harmonieux ensemble des monuments de Paris. M. Trélat a pris encore la peine de lui montrer son erreur en décrivant de nouveau ces perspectives où tout se trouve heureusement proportionné, et en demandant quel effet viendra produire « l’accablante présence du colosse métallique et sa brutale concurrence aux fins amortissements du Panthéon, du Val-de-Grâce, des Invalides »? Pendant l’Exposition, on pourra regarder étonné ce qu’on n’avait jamais vu, s'intéresser à voir pousser le gigantesque arbre en fer. Mais quand le Champ-de-Mars aura retrouvé sa vaste et solennelle nudité, imagine-t-on l'Ecole militaire en tête en tête avec la Tour, le second chef-d’œuvre de Gabriel condamné à porter sans cesse 300 mètres d'affrontement?

Aussi M. Trélat conclut-il, et conclut-il bien : « La protestation contre laquelle s’élève M. Eiffel est l'éclat d’une répulsion trop longtemps contenue. La langue qui la traduit est « violente et dure ; je comprends qu’elle ait plus d’une fois « blessé l’ingénieur de la Tour. Mais tout ce qu’elle contient « est vrai et juste. »
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 8106
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "La construction moderne - 19 mars 1887"

— Il va être procédé à l’adjudication des grandes fermes métalliques de 115 mètres de portée qui doivent former la nef principale de la galerie des machines. La nef principale comprenant vingt fermes sera adjugée en deux lots, le 21 mars. Les galeries latérales feront l’objet d'une adjudication publique en quatre lots. La date de cette dernière adjudication n'est pas encore arrêtée.

Dans le premier lot, l’acier entre pour un poids de 2,840,000 kilos et le fer pour 464,000 kilos, représentant une dépense prévue de 1,304,000 francs.

Dans le deuxième lot, l’acier entre pour un poids de 2,624,000 kilos et le fer pour 417,600 kilos, représentant une dépense de 1,242,480 francs.

— Avant de recevoir les invitations officielles pour l’Exposition universelle de 1889, dont le conseil des ministres a décidé l’envoi, les puissances avaient été pressenties officieusement depuis quelques mois déjà.

Tous les États américains (États Unis, Mexique, Brésil, Chili, Pérou, Équateur, Venezuela, etc.) adhéreront officiellement à l'Exposition. Il en serait de même des États de l’Extrême-Orient (Chine, Japon, etc.).
En Europe, on compte que l’Italie, la Grèce, l’Espagne, les États Scandinaves, probablement l’Angleterre, seront aussi représentés officiellement. Quant à l'Autriche, à la Russie et à l’Allemagne, dans le cas où ces puissances ne nommeraient pas chacune un commissaire général, au moins laisseraient-elles leurs industriels et leurs commerçants se syndiquer.

Dans tous les cas, elles participeraient officiellement à l’Exposition pour tout ce qui concerne la science, la littérature et les beaux-arts.

— Les comités d’admission de l’Exposition de 1889 viennent d’être nommés par arrêté ministériel. Leur entrée en fonctions est imminente. Le ministre commissaire général doit les réunir prochainement à l’Hôtel de Ville. Il est donc important que les demandes d’admission soient envoyées le plus tôt possible aux comités départementaux, en ce qui concerne celles de province, et, en ce qui concerne celles de Paris et du rayon de Paris, au ministère du commerce et de l’industrie, quai d’Orsay, ou au directeur général de l’exploitation, 80, rue de Varennes.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 8106
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "La construction moderne - 26 mars 1887"

M. Lockroy, ministre du commerce, doit réunir prochainement tous les jurys d’administration de l’Exposition de 1889 dans une séance générale qui aura lieu à la salle Saint-Jean à l’Hôtel de Ville. Le nombre des membres ainsi convoqués est de quinze cents.

M. Lockroy doit leur adresser un discours dans lequel, après avoir rappelé le mode d’organisation et de fonctionnement de l’Exposition, il indiquera les devoirs qui incombent aux différents jurys.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 8106
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "La construction moderne - 2 avril 1887"

MM. E. Becquerel et Mascart, membres de l’Institut, accompagnés de M. Georges Berger, directeur général de l’exploitation se sont rendus sur les chantiers du Champ de Mars afin d’examiner les précautions prises dans les fondations de la tour Eiffel pour mettre les parties métalliques de celle-ci en communication constante avec les couches aquifères du sol du Champ de Mars. C’est à cette dernière condition seulement que les effets de l’électricité atmosphérique seront sans danger pour les personnes qui fréquenteront la tour Eiffel.

Deux lignes de tuyaux de fer d'un diamètre de 60 centimètres seront noyées au pied de chacun des quatre massifs de fondation. Ces tuyaux seront reliés à l’ossature métallique de la tour par des tiges de cuivre dont les contacts avec le fer pourront être fréquemment vérifiés. Les travaux déjà exécutés à cet effet par M. Eiffel dans les fondations d’une pile ont été reconnus bons.

— L’adjudication restreinte des travaux métalliques de la grande galerie des machines devait avoir lieu. Los travaux étaient estimés 2,751,000 francs.

Une dizaine de grandes maisons avaient été appelées à concourir.
Aucun soumissionnaire n’a accepté le prix du devis. Quelques-uns se sont bornés à déclarer les conditions de l’adjudication inacceptables, sans formuler d’offres. Tous les autres ont réclamé des augmentations considérables. La moyenne des surenchères a été de 38 pour cent.

L’adjudication n'a donc pas eu lieu. Le ministre du Commerce, très ému de cet échec, a manifesté l’intention de traiter à l’amiable avec l’un des concurrents, sans passer par les adjudications même restreintes.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 8106
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "La construction moderne - 9 avril 1887"

Par son arrêté du 14 janvier dernier, le ministre du commerce avait établi que « l’admission des ouvrages à l’Exposition nationale des Beaux-Arts en 1889, serait prononcée par un jury composé pour moitié de membres de l’Académie des Beaux-Arts et pour l’autre moitié de membres nommés par le ministre ». Cet arrêté est modifié aujourd’hui ainsi qu’il suit :
L’admission des ouvrages d’art à l’Exposition universelle de 1889 sera, de môme qu’à l’Exposition universelle de 1878, prononcée par un jury composé :
Pour un tiers, de membres de l’Académie des Beaux-Arts ;
Pour un tiers, de membres nommés à l’élection ;
Pour un tiers, de membres nommés par le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts.

Le nombre des membres à élire est de 14 pour la peinture, 9 pour la sculpture, 8 pour l’architecture, 3 pour la gravure.

Sont électeurs tous les artistes français remplissant l’une des conditions suivantes :
1° Membres de l’Académie des Beaux-Arts ;
2° Artistes décorés de la Légion d’honneur pour leurs œuvres ;
3° Artistes ayant obtenu aux Salons annuels soit une médaille, soit le prix du Salon ou une bourse de voyage ;
4° Artistes ayant remporté le grand prix de Rome.

Le vote pour la désignation des membres du jury qui doivent être nommés à l’élection aura lieu le jeudi 14 avril prochain, au palais des Champs-Elysées, de dix heures à cinq heures.

Les artistes électeurs seront admis à voter après avoir apposé leur signature sur un registre spécial.

Chacun d’eux déposera dans celle des quatre urnes qui correspondra à sa section un bulletin portant les noms des jurés choisis par lui.
Les artistes électeurs qui, domiciliés hors de Paris ou absents momentanément, ne pourraient se rendre au palais des Champs-Elysées le jeudi 14 avril, auront la faculté d’adresser par la poste, à M. le directeur des Beaux-Arts, un pli cacheté signé d'eux, contenant leur bulletin de vote également cacheté.

Ces votes seront mentionnés sur le registre des électeurs.

Le dépouillement du scrutin aura lieu le vendredi 15 avril, à deux heures de l’après-midi, en présence de M. le directeur des Beaux-Arts et des artistes qui voudront assister à cette opération.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 8106
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "La construction moderne - 16 avril 1887"

CONFÉRENCE DE M. BOUVARD

L’autre jeudi nous apprenions que M. Bouvard, l’architecte en chef de l’Exposition projetée, devait faire le soir même une conférence sur l’organisation et la construction de cette exposition. Entendre expliquer et commenter une œuvre par l’homme même qui est chargé de son exécution, est une circonstance heureuse que nous n’avons pas voulu laisser échapper, surtout dans l’intention où nous étions d’en faire profiter nos lecteurs.

Aussi, dès l’avis que nous en recevons, nous préparons-nous à nous rendre à cette conférence. Elle doit avoir lieu à la bibliothèque Forney, rue Titon. Mais où est la rue Titon? — De patientes recherches nous apprennent que la rue demandée se trouve aux environs de la place du Trône, dans les lointains parages du XIe arrondissement.

Quelle peut bien être l’intention de M. Bouvard en nous entraînant si loin? Paris manque-t-il donc de salles publiques dans des quartiers d’un accès plus facile? Aussi est-ce avec une certaine curiosité que nous nous rendons, le soir venu, à l’endroit indiqué. Des transparents lumineux nous guident à travers des rues défoncées, vers la bibliothèque Forney, et nous arrivons enfin au lieu de réunion situé dans les vastes bâtiments de l’école communale. La salle est très grande et pleine. Plus de cinq cents personnes sont réunies, serrées les unes contre les autres, autour de l’estrade et de la classique table verte. Mais quel public étrange pour une réunion de cette sorte! Les ouvriers du quartier sont là en majorité. Ils sont venus avec leurs enfants, leurs femmes, ces dernières avec leur dernier né dans les bras, qu’elles n’ont pas voulu laisser au berceau et que la vue de la foule agite et fait crier. Un instant nous croyons nous être trompé; ce doit être une réunion politique : mais non, on ne fume pas, on ne se bat point, et nous n’entendons pas un seul coup de revolver. Du reste, un coup d’œil jeté sur un programme nous explique que la conférence est destinée aux ouvriers et aux élèves des écoles d’art et d'industrie.

A ce moment le conférencier monte sur l’estrade et est salué par de nombreux applaudissements. Le silence se fait peu à peu. Devant nous, deux jeunes ouvrières, qui tout à l’heure causaient avec animation en contemplant les quelques dames assises aux premiers rangs, cessent immédiatement leurs commentaires sur la toilette ; les mamans donnent à leur nourrisson le seul calmant qui les fasse taire, et M. Bouvard commence.


La première exposition industrielle qui ait eu lieu en France date de 1788. A cette époque nos fabriques n’existaient pour ainsi dire pas encore, aussi le nombre d’exposants fut-il très restreint ; ils n’étaient que 110.

La seconde réunion eut lieu en 1798. De 1798 à 1849 il y eut onze expositions qui virent le développement rapide de notre puissance industrielle. En 1819 le nombre des exposants fut de 4,500. L’étranger avait tardivement suivi notre exemple, en 1820 seulement. Bientôt le développement parallèle de l’industrie dans les divers pays de l’Europe suggéra aux Anglais l’idée d’organiser l’Exposition universelle de 1851.

La France invita ses voisines en 1855, puis en 1867 et en 1878. Elle prépare pour 1889 une solennité qui doit célébrer en même temps notre puissance industrielle et le souvenir d’une des époques les plus marquantes de notre histoire.

Ici M. Bouvard développe quelques considérations d’ordre social qui soulèvent les applaudissements de l’auditoire ; ce qui réveille en sursaut notre voisin de gauche âgé de huit ans, et qui s’était endormi depuis longtemps.

Mais si l’on veut un succès digne de la France et du centenaire quelle doit fêter, il faut donner à l’Exposition tous les attraits possibles, il faut surtout varier et ne pas recommencer les expositions de 1867 et de 1878. Ces deux dernières différaient trop peu entre elles; le rectangle substitué à l’ellipse était le seul changement apporté; les divisions, l’organisation étaient identiques. De plus la France d’un côté, l’étranger de l’autre, cela rendait les comparaisons difficiles, et la réunion d’objets de même nature, mais de provenances diverses était sinon impossible, du moins fort difficile.

En 1889 on essaiera un autre mode de classement. La disposition des palais du Champ de Mars sera elle-même toute nouvelle, comme nos lecteurs ont pu le voir par le plan que nous en avons donné.

Comme l’a dit M. Bouvard dans une définition caractéristique, taire bien, c’est inventer. On doit donc tout oser, dans l’espérance que l’audace sera couronnée de succès. Cette lois le Champ de Mars sera divisé en trois parties. De chaque côté les palais des Beaux-Arts et des arts libéraux ; pour les réunir, le palais des expositions diverses, et enfin par derrière la grande galerie des machines.

Entre la Seine et les Palais régnera un grand jardin central où seront réunies toutes les attractions et distractions possibles. On y verra des eaux jaillissantes, on y trouvera des cafés, des concerts, des jeux. Une exposition d’horticulture occupera les jardins du Trocadéro.


Quant à la construction même des Palais, l’emploi du fer et de l’acier est tout indiqué. L’économie, la rapidité d’exécution, l’exigent. Mais comme il faut quand même faire une œuvre qui plaise aux yeux, et puisqu’on ne peut plus rechercher l’effet artistique par d’imposantes masses de pierres ou des profils habilement conçus, on doit produire une impression favorable par la hardiesse de l’exécution et la grandeur des dimensions.

M. Bouvard entre alors dans quelques détails techniques qui sont écoutés avec le plus grand intérêt par l’auditoire spécial qui avait été convoqué à la réunion. Le conférencier fait ressortir les différences au point de vue de la construction et de l’effet décoratif, entre les voûtes et les dômes, les fermes en fer avec tirants et les fermes sans tirants. C’est ce dernier type qui se généralise de plus en plus et qui sera adopté d’une manière générale pour les Palais de 1889. Entre autres applications on verra cet arc élégant composer la grande ferme de 115 mètres de portée qui doit couvrir la galerie des machines. Ce projet est véritablement grandiose, si l’on songe que le plus grand comble existant, celui de la gare Saint-Pancrace, à Londres, n’a que 73 mètres d’ouverture. Ce n’est pas là seulement une tentative hardie faite dans le but d’étonner et d’exciter la curiosité; c’est encore un essai des plus intéressants pour les ingénieurs, les architectes, les constructeurs.

Peut-on en dire autant de la fameuse tour de 300 mètres qui occupera la place d’honneur au Champ de Mars en 1889?

M. Bouvard ne veut prendre parti ni pour ni contre, car on ne sait encore, dit-il, quel effet elle produira une fois construite, ni quelle utilité on en pourra tirer. Cependant il constate que c’est un squelette de fer et il regrette qu’on en fasse le clou de l’Exposition : « La tour Eiffel, ajoute-t-il atteindra la hauteur de quinze de nos plus hautes maisons superposées et l’on emploiera à sa construction 6,500,000 kilog. de fer. Soit. Mais ce qui me laisse quelque inquiétude, c’est le montage. Où trouvera-t-on des ouvriers spéciaux pour travailler à pareille hauteur? J’ai élevé déjà plusieurs flèches, et je sais toutes les précautions qu’il fallait prendre pour préserver les ouvriers du vertige. Va-t-on créer m nouvelle catégorie d’ouvriers? Y aura-t-il des ouvrier aériens comme il existe des ouvriers souterrains, des mineurs. A côté de l’ouvrier taupe, verra-t-on l’ouvrier oiseau? La tour Eiffel nous apportera peut-être ce nouvel état de choses. »

Mais la Tour ne sera pas la seule curiosité de l'Exposition ; les visites du soir dans les palais et les jardins éclairés à la lumière électrique seront certainement fort courues. On compte en effet pour ces illuminations féeriques déployer une puissance lumineuse de 300,000 carcels éclairage supérieur à lui seul à celui de la ville de Paris entière.

Nous espérons, comme M. Bouvard, que les effets obtenus seront merveilleux et que ces divers éléments de succès réunis concourront à la réussite de l’Exposition de 1889 ; nous le souhaitons vivement et sincèrement.


L’orateur descend de la tribune au milieu des applaudissements. M. Régamey devait illustrer les diverses parties de la conférence par des croquis exécutés sous les yeux public. Cette dernière partie du programme nous a fait défaut. Peut-être M. Régamey n’a-t-il pu trouver la rue Titon ? Du reste l’auditoire n’a pas protesté. Jamais nous n’avons vu public avoir plus de respect pour un orateur. Chacun écoutait avec une grande attention, et le silence n’était troublé par aucune conversation particulière.

Au moment du départ, un homme à cheveux blancs, un manuscrit à la main, monte sur une chaise. Enfin nous allons peut-être voir un anarchiste dans l’exercice de ses fonctions ; mais non, l’orateur se borne à remercier M. Bouvard avec lui tous ceux qui passent une vie de travail à se dévouer pour une œuvre scientifique et patriotique. L’assemblée tout entière s’associe, par ses applaudissements, à cette excellente pensée.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

Répondre

Retourner vers « Paris 1889 - Informations, discussions, questions »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 1 invité