La génese de l'Exposition Universelle et de la Tour Eiffel

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La génese de l'Exposition Universelle et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 06 mai 2019 12:03 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 2 janvier 1886"

Tout le monde avait considéré comme question réglée, que l'Exposition de 1889 serait universelle, internationale, et qu’elle se ferait au Champ-de-Mars. Les hésitations rétrospectives du gouvernement laissent maintenant beau jeu à l’initiative des promoteurs de projets, désireux de revenir sur cette décision.
Jadis nous avions entendu parler de Saint-Ouen, de Vincennes, de Saint-Mandé. Autant de projets tombés dans l'eau. Il en surnage d’autres; on recommence à en parler, nous avons à en dire quelques mots.

Notre opinion est connue : l’Exposition doit s’installer à Paris et non à longue distance ; les chemins de fer n’y peuvent rien, les statistiques le prouvent suffisamment. C’est, selon nous, compromettre le succès d’une Exposition que prétendre imposer an visiteur des déplacements de plusieurs kilomètres. Mais, quel que soit notre avis, nous ne refusons jamais de porter à la connaissance du public des projets contraires à nos idées.

Tout d’abord, M. Dévic, ingénieur, s’empare du plateau de Courbevoie, qu’il entend meubler somptueusement. Il y installe une gigantesque Exposition, d’après ce principe que les précédentes étaient insuffisantes. Après 1878, M. Krantz disait : « Nous eussions voulu admettre tout ce qui est bon. Malheureusement la place nous a manqué ; nous n’avons pu admettre que ce qu’il y a de meilleur. » On en fait un crime aujourd’hui à ce bazar déjà colossal.

Et nous qui trouvions alors que, les forces humaines ayant une limite, cette limite avait été déjà dépassée, et que l’Exposition de 1878 produisait un véritable accablement! Aujourd’hui encore, nous nous contenterions certes de ce que M. Krantz appelait du meilleur, et où nous trouvions déjà bien du banal. Mais nous ne sommes, paraît-il, que des retardataires.

On voulait, disait-on en 1878, faire grand; on veut en 1889 faire colossal ; va pour le colossal ! Nous n’en sortirons pas, à moins de 388,000 mètres superficiels, dont 160,000 réservés à un lac, avec 18,000 mètres, en longueur, d’avenues intérieures. Les actionnaires, propriétaires des terrains, ne demandent rien à l’Etat ; ils se couvriront de leurs dépenses avec les prix d’entrée et les concessions aux exposants. Nous le souhaitons, dans l’intérêt de tous.

On entrera à l’Arc-de-Triomphe où deux chemins de fer funiculaires viendront « pomper la foule » pour la restituer au plateau de Courbevoie. Cette analogie avec le système Berlier, qui pompait tout autre chose que la foule, présente une image qui nous choque, avouons-le, et peu flatteuse pour tout autre que M. Constans.

Une fois pompés et refoulés, nous trouverons là haut un vaste rectangle consacré à l’Industrie et une demi-lune consacrée aux Beaux-Arts. Pourquoi une demi-lune? — Parce qu’elle est déjà plusieurs fois grande comme le Trocadéro, ce qui paraît suffisant à l’auteur, et à nous aussi.

A l’entrée du plateau, an rond-point de Courbevoie, un portique dominant une terrasse de 1,200 mètres de long ; voilà pour la largeur. En longueur, une avenue d’un kilomètre conduit au palais du fond qui domine, à son tour, un terre-plein d’où se répand une cascade monstre. Ce sera une exercice bien hygiénique qu’une visite à l’Exposition, mais il exigera des jarrets de Basque!

Ne décrivons pas les divers Palais accessoires, longs chacun de 250 mètres sur 110 de large ; ce n’est vraiment pas la peine d’en parler. Nous sommes frappés surtout d’une conception qui nous touche plus particulièrement : dans cent cinquante pavillons artistiques sera figurée l'Histoire de l'habitation en France !
La série débute par le dolmen, qui nous paraît un séjour d’habitation bien peu confortable ; si tant est que le dolmen ait servi d’habitation, ce que nous ignorions, on y devait cruellement souffrir des courants d’air.

Vient ensuite l’abri sous roche ; séjour peu compliqué. Récemment on nous conseillait d’aller puiser nos inspirations artistiques aux sources les plus reculées ; peut-être trouverons-nous des motifs nouveaux de décoration sons la roche de M. Dévic.

De la hutte sous bois, nous passerons brusquement aux cloîtres du moyen-âge, aux maisons en bois, aux façades de la Renaissance et « aux maisons en dentelle ». Celles-ci, précieuses assurément, seront nouvelles pour nous.

Nous aurons le pavillon du Creusot, le pavillon Ménier, celui de la Ville de Paris, des phares et balises «joliment encadrés dans les arbres et les fleurs ». Tout un poème ! Des monceaux de chocolat, et des marteaux-pilons au milieu des roses et des jasmins.

Voilà de quoi meubler la gauche. A droite nous trouverons dans cent cinquante autres pavillons la vie civile, militaire et religieuse de tous les peuples, depuis les Samoyèdes jusqu’aux Chinois. Que peut-on souhaiter de plus ?

Le palais du fond est réservé aux Beaux-Arts : sculpture au rez-de-chaussée; peinture, architecture et gravure au premier étage.

Enfin, derrière ce palais et autour du palais même, le lac de 160.000 mètres carrés, contenant tous les engins de pêche, de sauvetage, tous les genres de navires, depuis la pirogue des sauvages, depuis la trirème antique, jusqu’aux cuirassés modernes « simulés artistement, bien entendu ».

Cette dernière phrase nous fait rêver, et nous nous demandons, non sans angoisse, quelle tournure peut avoir un cuirassé que l’on simule autrement qu’il n’a été bâti, et lorsqu’on l'aura décoré « artistement, » de rinceaux et de feuilles d’acanthe ? — Trop de fleurs décidément.

M. Crépinet, auteur d’un autre projet, est plus mâle. Campé à la station de Suresnes, il se donne le plaisir de contempler le bois de Boulogne, la Seine au premier plan et la Ville de Paris avec ses environs dans le fond. Pour s’installer, 250 hectares, soit 2.500.000 mètres, lui suffiront. C'est à M. Dévie de rougir, maintenant, de l’insuffisance^ de ses ressources.

On pourrait faire à cet emplacement la même objection qu’à Courbevoie : la distance. Mais l’auteur du projet y a pourvu en faisant remarquer que « Suresnes n’est pas plus éloigné de Notre-Dame que Vincennes et Saint-Denis. » Il aurait même pu faire remarquer que Suresnes est moins loin que Meaux et Melun.

Deux chemins de fer funiculaires pomperaient également les visiteurs, pour leur faciliter l’ascension du raidillon qui mène au plateau.

Voilà déjà bien des égards pour les visiteurs; mais ce n’est pas tout ; M. Crépinet, qui a tout prévu, ajoute : «Ceux qui voudraient quitter l’Exposition sans y prendre de nourriture, trouveront bien des moyens de se sustenter dans les communes de Suresnes, Saint-Cloud, Eueil, etc., qui sont parfaitement approvisionnées. »

On voit que M. Crépinet s’est fait, de l’alimentation de ses invités, une préoccupation constante. C’est d’une âme charitable et d’un sage esprit. Il eût été cruel, en effet, après avoir pompé les visiteurs jusqu’à Suresnes, de les y laisser mourir de faim. Non, grâce à M. Crépinet, ils prendront de la nourriture à l’Exposition, hors de l’Exposition, partout ; ils se nourriront, ils se sustenteront à bouche que veux-tu, et, le soir, ils regagneront leurs logis lointains, bien lointains hélas ! en fredonnant l’air à la mode : « En revenant de Suresnes, j’avais mon pompon. »

Le projet, occupant le plateau qui, sous le Mont-Valérien, domine la Seine et le plateau de Longchamps d’un côté, et de l'autre Rueil, permet d’établir deux terrasses d’où la vue s’étendra, à l’est sur le vaste panorama du bois de Boulogne, et à l’ouest sur celui de Bougival, de Marly et de Saint-Germain. Nous qui prétendons que l’Exposition future doit accumuler tous les plaisirs intelligents, nous ne pouvons nous défendre de dire que, si jamais cadre propice exista, ce fut bien celui-là. N’était la distance, nous nous laisserions volontiers aller au plaisir de nous figurer, aux longues soirées de la belle saison, ces terrasses éclairées, animées par la foule, peuplées de concerts, de théâtres, avec une admirable perspective sous les yeux.

Décrirons-nous les vestibules monumentaux, les galeries bordées des produits français ou étrangers ? Dirons-nous dans quel ordre sont classés : les Œuvres d’art, l’Enseignement, le Mobilier et les tissus ? Nous nous fions à M. Crépinet, qui fut l’architecte de la section française en 1878, et qui a fait ses preuves. Peu importe d’ailleurs à l’heure qu’il est ; non plus que de savoir s: les industries extractives précèdent les produits alimentaires; et si l’agriculture est jointe à la pisciculture, n’est-il pas vrai. Retenons seulement, à cette heure, que si l’on devait, par extraordinaire, transporter notre future exposition universelle hors de Paris, le projet de M. Crépinet, bien préférable en cela à ceux qu'on loge à Courbevoie, Saint-Ouen, et autres parage* maraîchers ou industriels, offre cet avantage incontestable : i'. n’existe pas aux environs de Paris site mieux placé pour offrir, par ses échappées splendides, ses horizons admirables, un cadre plus désirable à la fête universelle que nous voulons offrir ai: monde.


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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 06 mai 2019 12:21 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 16 janvier 1886"

La commission municipale de l'Exposition de 1889 s’est réunie ; elle a émis unanimement l’avis que de nouveaux retards apportés à l’exécution de la grande Exposition universelle étaient préjudiciables aux intérêts de la Ville de Paris, et qu’il y avait lien de charger MM. Jobbé-Duval et Guichard, vice-présidents .le la commission, et M. Monteil, secrétaire, de prier le gouvernement de hâter la solution définitive de la question.

Elle a également émis l’avis que la Ville de Paris ne pourrait à aucun titre encourager une entreprise privée ayant pour objet l'exposition, et a rappelé que le conseil s’était prononcé ferme j our l’emplacement du Champ-de-Mars.

Aussitôt entré en fonctions, le nouveau ministre de commerce, M. Lockroy, s’est occupé de l’Exposition universelle. Il n’y a qu’à l’en féliciter.

Un de ses premiers soins a été d’étudier les divers systèmes en présence. Ces systèmes sont au nombre de trois : exécution directe par l’État, entreprise privée, et société de garantie en participation avec l’État.

Le ministre étudie ces trois systèmes, ainsi que les offres qui peuvent être faites ; en font cas, il ne prendra aucune décision sans en avoir référé préalablement an conseil des ministres.

Quel que soit le système adopté, il est très probable que M. Lockroy n’instituera pas de commissaire général.

En cas d’exécution directe par l’État, il y aurait une commission technique et une commission de contrôle.

Enfin, avant de décider que l’Exposition sera universelle, il est nécessaire de s’assurer du désir des puissances étrangères d’y participer, ce qui n’a pas été fait jusqu’ici. Nous croyons savoir que nos représentants à l’étranger vont être invités à consulter, à ce sujet, les gouvernements auprès desquels ils sont accrédités.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 06 mai 2019 12:23 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 20 février 1886"

L’exposition projetée a été l'objet, à plusieurs reprises, des entretiens ministériels pendant les dernières séances du conseil.

Le ministre des affaires étrangères a fait connaître au conseil, d’après les informations qu’il a reçues, les dispositions des industriels étrangers relativement au projet de l’exposition de 1889. Il ressort de ces informations que les industriels étrangers se montrent, en général, peu disposés à participer à cette entreprise, en raison de la crise économique qui sévit sur l’Europe entière et des frais que des expositions répétées font peser sur eux.

Le conseil n’a pas délibéré sur la question, le ministre du commerce ne l’ayant pas encore saisi de son projet d’organisation de l'Exposition, et ce projet devant être vraisemblablement modifié en raison de cette situation.

Ajoutons que, si le bruit d’un refus de l’Italie de participer à cette exposition a déjà couru, aujourd’hui court le bruit contraire : la nouvelle donnée par quelques journaux, que l’Italie aurait l’intention de ne pas participer à l’Exposition de 1889, serait absolument fausse. A bientôt de nouvelles affirmations contradictoires.

Cependant on peut dire d’une manière générale que, à l’exception de la Suisse, du Danemark et des Etats-Unis, les gouvernements étrangers se montrent très réservés, à cause de la date centenaire choisie. En présence de ces difficultés, le ministère ne tardera pas à prendre d’importantes décisions.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 06 mai 2019 01:30 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 27 février 1886"

Centenaire, Parisienne, Compressible et Extensible

Quand un infant naît en Espagne, l’habitude est de lui donner vingt ou trente prénoms; on le met ainsi sous la sauvegarde de tous les saints influents du Paradis. Si l’un des patrons venait à manquer, les vingt-neuf suivants y suppléeraient.

Prudemment, on agit de même pour notre future Exposition. Non seulement elle sera universelle et internationale pardessus le marché, comme il a été de nouveau délibéré en conseil des ministres, après décret; non seulement elle sera parisienne, intra muros, comme a décidé le Conseil municipal; non seulement M. Edmond Turquet, la bonne fée survenue à la dernière heure, a dit sur son berceau : Tu seras centenaire ou tu ne seras pas! voici que M. Lockroy, ministre du commerce, vient d’ajouter en propres termes : Elle sera, pardessus tout, compressible et extensible à volonté, suivant le nombre des invités qui voudront bien, à la dernière heure, participer ou ne pas participer à cette fête de l’intelligence.

Ce système d’Exposition à rallonges paraîtra singulier ; il ne faut pourtant pas en vouloir à M. Lockroy, qui hérite des maladresses de ses prédécesseurs et s’en sort comme il peut. Quel besoin y avait-il, je vous le demande, le jour où l’on conviait les puissances monarchiques de l’étranger à venir étaler dans nos murs leurs suifs, leurs œuvres d’art, leurs cotons et leurs huiles, à leur dire : vous profiterez de cette occasion pour célébrer avec nous la prise de la Bastille et la fin du régime monarchique en France?

Que l’on approuve ou que l'on blâme la démolition de la Bastille, on m’accordera bien qu’il n’a existé, jusqu’à ce jour, entre l’édifice désagréable à nos pères et les produits industriels ou artistiques qui font l’orgueil de notre époque, que des rapports très rares et peu intimes; était-il vraiment nécessaire de les resserrer davantage?

Vous invitez, pour le vendredi treize prochain, vos amis et connaissances à venir partager l’ivresse du festin et à narguer avec vous la superstition, la coupe à la main. Il ne faut pas vous étonner si les gens superstitieux vous répondent: Je sens que vendredi je serai indisposé.

Que peut faire en pareil cas un ministre du commerce nouvellement promu et que l’on charge de mettre le couvert?

Les uns lui proposent de servir simplement la soupe et le bœuf, et de manger l’un et l’autre en famille, c’est-à-dire de faire une modeste exposition nationale. — Il répond : la soirée de M. Choufleury qui, lui aussi, était resté chez lui, est un exemple instructif de fiasco complet. Souvenons-nous en.

Les autres lui disent : Faites-la universelle quand même, cette exposition ! — Il répond encore : une exposition universelle suppose que l’univers se dérange pour venir chez elle; or, je ne puis compter avec certitude que sur la république de Saint-Marin. Je lui garderai pieusement sa chaise.

Après avoir bien réfléchi, ayant consulté en grand conseil ses collègues de la Guerre et de la Marine, le président du Sénat, celui de la Chambre, et celui de la République pour la forme, le ministre du commerce a trouvé un moyen de tout concilier, en sauvant les apparences : Nous prendrons, a-t-il dit, une table à rallonges. Si quelque convive inespéré survient, nous crierons : garçon, mettez le couvert de monsieur ! On se serrera les coudes. Si, au contraire, — ce qui est à craindre,— les plus fidèles s’éclipsent à la dernière heure, on enlèvera la rallonge. Nous n’en serons que plus à l’aise. Le proverbe dit : quand il y en a pour deux, il y en a pour trois. Le contraire est au moins aussi juste : quand il y en a pour trois, il y en a pour deux.

C’est se tirer d’affaire en homme d’esprit, ce qui n’étonnera personne.Mais la petite fête ainsi combinée donnera-t-elle des résultats bien satisfaisants; est-elle, sous cette forme, aussi facile à préparer que le suppose M. Lockroy?

Hélas! disons franchement notre pensée : Rien n’est prêt, tout est dans le désarroi ; partout l’incertitude. Et c’est dans de pareilles conditions qu’on veut essayer de regagner le temps perdu! On veut escamoter le concours promis, exécuter les travaux à la diable, sans plan arrêté, sans même savoir nui l’on devra loger. Voilà ce que nous apportent les dernières nouvelles, mauvaises pour le succès de l’exposition, mauvaises pour les architectes. Nous croyons le moment venu d’insister pour essayer de réagir contre cette tendance à faire l’Exposition, quand même, à la date qu’on a fixée intempestivement et qu’il y a toutes raisons de modifier; de montrer que nos craintes ne sont pas exagérées, et qu’on est engagé dans une fausse voie.


Le Matin, journal qui se lève de bonne heure par destination, a délégué son interviewer auprès du ministre. Celui-ci, pris au saut du lit, ne pouvait s’envelopper de mystère, il a laissé voir au reporter ses plus intimes pensées.

Ce mémorable examen a débuté ainsi : La question de l’exposition est-elle résolue? demanda le rédacteur du lion Malin ; répondez sans détour.—La question de l’Exposition est résolue.

— Qu’entendez-vous par Exposition?— J’entends par Exposition, une Exposition universelle, internationale, qui aura lieu en 1889, et à laquelle toutes les nations seront conviées. Elles ne viendront pas, mais elles seront universellement conviées, ce qui nous autorisera à dire que l’exposition est universelle.Le Musée des Arts décoratifs est public, n’est-ce pas, quoiqu’il n’y vienne pas un chat? C’est la faute du chat, et non celle du musée qui est toujours public, avec ou sans visiteurs.

Le reporter procédait méthodiquement ; le second chapitre fut abordé par lui : Avez-vous une organisation financière?

— Personnellement, j’ai plutôt une organisation littéraire, ayant beaucoup écrit pour le théâtre et pour le Figaro; mais mon exposition a une organisation financière. — C’est le principal; quelle est-elle ? — Mon organisation financière demande huit millions à la Ville ; douze millions à l'Etat; vingt millions à une Société de garantie. Je dois ajouter que je demanderai un peu plus ou un peu moins, parce que je ne sais pas au juste combien j’aurai à dépenser pour une Exposition qui, de sa nature, doit être élastique.—Demandez plulôt plus que moins, a paternellement conseillé le reporter. — C’est bien ce que je compte faire, a répondu le ministre.

— Espérez-vous avoir des bénéfices? — Je l’ignore, mais nous les partagerons entre l’Etat, la Ville, et la Société de garantie, proportionnellement à leurs parts contributives. — Avez-vous cependant quelque idée du chiffre que pourront atteindre ces bénéfices? — J’ai plus qu’une idée, j’ai une certitude : nos bénéfices dépendront certainement du succès de l’entreprise, et de l’intérêt que nous saurons lui donner!

Voilà ce qui s’appelle compter, en bon commerçant. Nous savons maintenant à quoi nous en tenir. Les bénéfices seront, comme l’organisation et l’Exposition elle-même, compressibles et extensibles à volonté ; tout a été prévu.


— De quoi dépendent, a repris le rédacteur, cet intérêt et ce succès ? —D’une seule chose: l’organisation intérieure de notre Exposition. Ici mes plans sont encore plus arrêtés : Je supprime tout commissaire général, parce que ces commissaires sont la peste et la perte des expositions. — Quoi ! pas de commissaires ? — Vous m’entendez mal. Je supprime le commissaire général, mais je le remplace aussitôt par trois autres commissaires; à moins que je n’en mette cinq. C’est même plus probable. Vous comprenez : toujours l’application de mon système extensible et compressible.

— Ainsi cinq commissaires font toute la besogne ? — Pas le moins du monde : j’ai de plus deux cents autres commissaires; on a dit que c’est beaucoup; je pense le contraire, et peut-être augmenterai-je ce nombre.

— Je vois avec plaisir, s’est écrié le journaliste, que vous simplifiez les rouages, et que vous ne cherchez pas cette fois à multiplier la foule déjà innombrable des fonctionnaires. — Le ministre salua d’un air modeste mais quelque peu embarrassé : la douceur de cet éloge me flatte, dit-il ;] je dois cependant dire que deux cents, trois cents commissaires seraient encore insuffisants pour l’organisation de mon Exposition, quelque restreinte qu’elle menace d’être. Une exposition universelle — si faire se peut — comprend toutes les branches de l’industrie, de l’art et de la science ; c< pour chaque spécialité nous instituerons dessous-commissions composées d’hommes ayant des connaissances spéciales. Enfin il est bien juste qu< la Société de garantie ait des représentants dans toutes les sous-commissions. »

Si nous y ajoutons les membres du jury, a dû penser le rédacteur du Matin, les délégués, les représentants des exposants, des nations, etc, etc., les Français sans ouvrage v pourront-ils suffire?


— Voilà qui va bien pour l'organisation intérieure ; mais l’intérêt palpitant, qui doit être le second élément do succès, où le prenez-vous?

— Ecoutez-moi bien, répondit M. Lockroy, car je vais vous montrer la clef de tout le système: Comment je rends mon exposition intéressante? Par ce seul moyen bien simple : J'exclus les bocaux de cornichons !

Le délégué éclata de rire sans avoir bien compris: Toujours aimable! s’écria-t-il, se tenant à peine sur sa chaise. — Vous avez tort de rire, dit l’ancien vaudevilliste, je ne plaisante plus depuis que je suis ministre, car il n’y a vraiment pas de quoi. Réfléchissez à mes paroles qui sont graves comme les circonstances: « Une salle pleine de bocaux de cornichons manque totalement d'intérêt. Quand on a vu un bocal, c’est suffisant. Nous serons très parcimonieux de l’espace à donner aux exhibitions ennuyeuses. » — Sérieusement, vous ne craignez pas en répudiant les cornichons de réduire le nombre des visiteurs? — J’espère au contraire l’augmenter.

— Mais, reprit le reporter, je vois bien ce que vous supprimez, et je vous approuve fort de nous éviter la vue des exhibitions ennuyeuses; ce fut la gloire cherchée mais malencontreuse de la dernière exposition; vous allez rajeunir, vivifier cet étalage de produits trop spéciaux ; vous allez innover : de l’original, n’est-ce pas, de l’imprévu, de l’amusant... disons-le mot? — Vous l’avez dit; et, puisque je vous dévoile tous mes plans, je vais vous le confier sous le sceau du secret : Je compte refaire là dernière exposition d'électricité! N’en dites rien : « D’ici à trois ans, l’électricité aura fait certainement d’immenses progrès. » Nous aurons « probablement » une galerie d’électricité du plus haut intérêt ! Voilà ma suprême ressource ; voilà ce qui donnera à mon exposition un intérêt inconnu jusqu’à ce jour.

J’ignore si le collaborateur du Matin a été stupéfait et enthousiasmé en apprenant cette nouvelle inattendue ; il ne nous l’a point dit. Retenons-la cependant, cette bonne et rassurante nouvelle : l’Exposition universelle de 1889 sera celle des commutateurs, des avertisseurs, trembleuses, télégraphes multiples, enregistreurs ; des signaux d’alarme, sémaphores, indicateurs; des lampes Swann, des lampes Edison, etc., etc.

Conception originale et inattendue ! Certes l’univers entier ne peut manquer de renoncer à ses velléités de mauvaise humeur, sur la seule annonce d’un spectacle aussi surprenant.


Espérons-le, et arrivons aux conclusions de M. Lockroy.

Dans la future Exposition, dit-il, la France tiendra une grande place..., d’autant plus grande, qu’il y aura moins de concurrents. Ceux-ci paraissent assez mal disposés ; toutefois on espère qu’ils finiront, à la dernière heure, par participer au moins à l’Exposition d’électricité.

Champ-de-Mars sera l’asile du grand banquet international. sans cornichons ; et cela, a dit le ministre, parce qu’il offre avantage unique. Laissons-le désormais parler lui-même ces dernières paroles sont d’or :
C'est le seul projet qui puisse être à la fois compressible et extensible. Il y a toujours une part d’aléa dans les expositions. Si une guerre européenne, une peste empêchaient l’Exposition d’être absolument universelle, nous ne prendrions que le Champ-de-Mars ; si, au contraire, l’Exposition est bien ce que nous espérons, nous prendrons aussi l’esplanade des les. les quais, le Palais de l’Industrie!
Quant au projet de construction, il sera soumis à un très prochain concours, dont je vais bientôt déterminer les conditions.
Mais nous nous réservons absolument l’exécution des projets primés, gardant le droit de prendre dans chacun ce qui nous semblera le meilleur.

Tels sont nos projets brièvement résumés. L’Exposition est décidée; d’ici à huit jours, l’organisation préliminaire sera définitivement arrêtée, et, avant la fin de mai, nous commencerons les travaux.

Ainsi, concurrents qui attendiez impatiemment la publication du programme définitif, toujours promis et jamais arrêté pour commencer l’étude d’un projet, mettez-vous tout de suite à l’œuvre. Vous direz que tout ceci n’est encore que des promesses ,et que les conditions du concours no sont pas fixées : M. Le Ministre vous assure qu’elles le seront bientôt; d’ailleurs le programme n'est-il pas tracé dans ses grandes lignes, d’après ce que vient de dire M. le ministre, et ne suffît-il pas de cette indication si claire : On demande un projet qui soit, à la fois compressible et extensible, à la façon des tuyaux
de lorgnette, des accordéons, des chapeaux Gibus. — C’est tout, mais il y a là tout un programme d’architecture nouvelle. Le projet emprunte tout on partie du Champ-de-Mars, avec les Invalides au besoin, les quais si on le préfère, et le Palais de l’Industrie à volonté; voilà qui est formel ; il comprendra une section française, à coup sûr; une section suisse, probablement ; peut-être une section italienne; la section autrichienne n’est pas assurée ; nous ne sommes pas fixés sur la Russie; mais nous ne savons pas du tout à quoi nous en tenir sur le compte de l’Allemagne.

Maintenant, marchez. Vos idées sont fixées. Il vous reste deux mois, ou six semaines, peut-être un mois. Le délai est compressible comme le reste; la seule chose certaine, c’est qu'avant la fin de mai, nous commencerons les travaux.


Hé bien, nous disons, comme tout à l’heure le rédacteur du Matin : M. le ministre veut certainement rire. Comment, d’ici à deux mois, un programme aussi difficile à préparer dans des conditions si ambiguës, aura été élaboré, mûri, publié! à deux mois, les concurrents auront, de leur côté, rassemblé, mûri, ébauché, remanié leurs idées; ils auront enfin trouvé le temps de mettre sur le papier un aussi gigantesque travail !

Puis le jury se sera rassemblé, aura prononcé. Et, toujours avant deux mois, le projet définitif, composé de tous les débris des projets primés, aura été reconstitué, achevé, ce qui est beaucoup plus long encore que la rédaction d’un simple avant-projet de concours. Et en mai prochain, ce travail qui demande des mois entiers et des mois, sera suffisamment arrêté pour que les commandes aient été faites, et pour que l’on puisse déjà travailler aux fondations du futur édifice!

Si les affirmations du Matin sont exactes, nous ne pouvons conclure que de doux choses l’une:
Ou bien il n’y a, parmi les conseillers qui entourent M. le ministre, pas une seule personne qui sache ce que c’est qu’une Exposition universelle, ce que l’étude, la mise au point d’un pareil projet exigent de temps; qui se doute de ce qu’est l’exécution d’un travail aussi gigantesque;

Ou bien le projet est arrêté d’avance, comme on l’a prétendu à plusieurs reprises, et le futur lauréat est déjà désigné en haut lieu, prêt à se mettre en route, avec armes et bagages.

L’une comme l’autre des deux conclusions serait loin de faire honneur à M. le ministre. Aussi demeurons-nous convaincu que le reporter a mal interprété ce qui lui a été dit, et voici ce que nous croyons : Ou bien il n’y aura pas de concours du tout, malgré les promesses réitérées qui ont été faites, c’est net, mais nous verrons ce qu’en pensera le public; ou bien, le gouvernement ne voudra pas renier ses propres déclarations, le concours sera ouvert, mais il accordera aux concurrents le temps matériellement nécessaire pour étudier ce concours, c'est-à-dire six mois au moins.

On a perdu plus d’une année, après de pompeuses annonces, à ne rien faire; on veut maintenant rattraper à tout prix le temps perdu; cette précipitation ne peut être que désastreuse. Selon nous, il n’y a qu’une solution raisonnable : Comme rien n’est mûr encore, comme les espérances du gouvernement demeurent aussi vagues que ses intentions, par suite de ces proclamations intempestives d’un Centenaire que l’on est venu fourvoyer où il n’avait que faire, le plus sage est do reculer l'échéance d'une année. Célébrons d’abord chez nous tous les Centenaires qui nous plairont et dont le besoin se fait sentir ; convions ensuite les peuples, six mois ou un an plus tard, à une exposition. Chaque chose est ainsi remise à sa place, tout le monde est content; nous ne mêlons pas ensemble des manifestations très différentes, les unes toutes françaises, les autres internationales. Nous avons ainsi le temps de préparer en toute maturité la gageure très grave que nous risquons ; nous nous assurons le concours des nations aujourd’hui peu bienveillantes, et qui n’auront dorénavant plus rien à dire ; au lieu de persister, contre vent et marée, à poursuivre cette partie mal engagée et de risquer, comme les joueurs en déveine, de la compromettre tout à fait, nous mettons les atouts dans notre jeu et avons toute chance de gagner cette partie dont le gain doit nous ramener la confiance et la prospérité.

Voilà, selon nous, ce que feraient des gens avisés, capables de reconnaître leurs erreurs. Mais vous verrez que la Politique, la néfaste Politique, s’y opposera et nous jouera ce dernier et mauvais tour.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 06 mai 2019 04:19 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 6 mars 1886"

Le concours pour l'Exposition Universelle 1889

Il est curieux d’observer comme certaines expressions, employées sans malice, peuvent, imprimées, prendre un caractère brutal et fâcheux ! Faute d’avoir été corrigé, le texte de ma dernière lettre a d’ailleurs subi une légère altération que je demande à rectifier. On me fait écrire :
« Il y a encore ceux que la nature de leurs affaires et leur fortune mettent à l'aise pour appeler à leur aide des confrères plus jeunes et moins heureux... et qui ont fait faire un concours en payant bien, rien ne l’empêche et « cela s’est vu ». Il faut lire « ... plus jeunes on moins heureux « (un point). On fait faire un concours en payant bien, rien ne « l’empêche et cela s’est vu. »

Même rectifiées, mes expressions dépassent ma pensée ; j’ai l’air de dire, et je suis loin de croire qu’il faut de parti pris soupçonner les confrères, nés dans l’aisance ou l’ayant acquise, de démarquer sans scrupules le travail d’autrui! Je n’ai pas envie d’ajouter mon filet de voix an concert des injustes et jalouses rancunes soulevées trop souvent au milieu de ceux qui ne possèdent pas par le voisinage immédiat de ceux qui possèdent !

Cependant rien, dans l’organisation des concours publics, ne peut rendre impossible le démarquage dont il s’agit, cela est certain; si j’ajoute « cela s’est vu », c’est pour avoir moi-même, il y a nombre d’années, fait avec quelques camarades deux projets commandés par un architecte de province dont je ne me rappelle plus le nom. Que ceux-là qui n’ont point péché me jettent la première pierre !

Je reviens à mes montons.

Pour rédiger le programme d’un concours il faut connaître à fond les exigences des services que les bâtiments à construire doivent abriter, puis savoir indiquer avec clarté leur importance relative. On doit aussi (chose fort grave) se rendre compte des impossibilités auxquelles se heurterait, si l’on n’y prenait garde, le maçon mis an pied du mur.

Les administrateurs ordinairement appelés à semblable besogne ont des idées fort nettes, je l’admets volontiers : tel chef d’industrie dira le nombre et la nature des ouvriers qu’il emploie, comment on doit circuler autour de ses machines, dans quel ordre il faut étager ses ateliers; tel directeur d’un service public saura faire connaître la marche des opérations qui lui sont confiées, comment telle partie de son personnel doit être en rapport avec l’extérieur, telle autre non, etc.

Mais ce n’est pas tout.Les desiderata formulés, il faut examiner s’il est possible d’y satisfaire. Quelques conversations y suffisent lorsque les choses se passent entre un architecte et son client ; les difficultés sont levées au fur et à mesure qu’elles se présentent à l’esprit, le programme se transforme, l’entente se fait d’elle-même : après avoir demandé l'impossible, le client modifie ses vues; après avoir déclaré tout impossible, l’architecte trouve les solutions acceptables...

Mais lorsqu’il s’agit d’un concours, quelles difficultés nouvelles! Aa lieu d’un homme avec qui causer, l’artiste est en face d’un grimoire tenant aux yeux toujours le même langage et ne pouvant, lui, rien entendre! Ses ordres sont formels ; il n’y a pas à l’en faire sortir; le mieux, le différent ne le touchent pas; il parle, il a parlé, cela suffit! heureux s’il a parlé autrement que par énigmes! Oh trouver la formule d’un programme assez complet pour que ses exigences soient comprises, assez large pour qu’elles ne hérissent pas le travail d’obstacles inutiles et imprévus?

Je sais bien que les programmes ne sont pas, en général, rédigés par des administrateurs complètement livrés à eux-mêmes ; on nomme des commissions, on consulte des spécialistes ; on ne peut y échapper, il serait même absurde de ne pas le faire ; mais on rencontre un écueil qu’il est bon de signaler. Afin de reconnaître si les données générales imposées par la nature des choses ne se heurteront pas dans la pratique à des obstacles trop insurmontables, il faut remplacer la parole et la plume par le crayon; on est forcément conduit à préciser les idées sous la forme d’avant-projets. De là à rédiger un programme qui se trouve être la synthèse plus ou moins claire d’une solution préconçue, il n’y a qu’un pas.

La méthode est fort bonne dans une école où, suivant le temps, la besogne des élèves a besoin d’être plus ou moins mâchée; mais, en pleine bataille de la vie, lorsque chacun doit être appelé à montrer (qu’on me passe l’expression) ce qu’il a dans le ventre, si le programme serre de trop près la solution préconçue, outre qu’il y a là un avantage énorme pour ceux qui la connaissent, il y a encore gêne extrême, embarras funeste pour ceux qui volontiers s’emballeraient, se prendraient d’enthousiasme pour une conception autre, sinon meilleure.

Conçoit-on bien l’ennui d’être arrêté dans le développement de sa pensée par une solution imposée presque de force à l’esprit, et cela parce qu’au lieu d’indiquer comme il conviendrait une exigence d’ailleurs légitime, on l’a introduite dans le programme en ayant sous les yeux un moyen particulier d’y satisfaire?

On peut, dira-t-on, se moquer du programme ; c’est en effet commode et même cela réussit. Se souvient-on du concours de 1878? Un pont couvert devait relier le Champ de Mars au Trocadéro; la donnée était formelle, on voulait que des abris successifs pussent conduire le curieux émerveillé, de salle en salle et de surprises en découvertes, depuis la colline de Chaillot jusqu’à l’Ecole militaire. Hélas! le rédacteur du programme s’étant sans nul doute trompé, il y parut : deux palais sans liaison aucune, aussi séparés que possible, un jardin découvert immense, un pont demeuré nu (de peur de gêner le soleil), telle fut la disposition jugée la meilleure !

Je ne critique pas les juges ; mais, pour Dieu, qu’à l’avenir on nous épargne, à nous autres naïfs, des efforts d’esprit inutiles, en nous donnant des programmes faisant connaître clairement ce que l’on désire, en nous laissant une liberté complète, des programmes enfin dont le jury puisse tenir compte.
Puisqu’il est question d'une exposition universelle (aura-t-elle lieu en 1889, ce n’est pas d’aujourd’hui que la chose me paraît douteuse; mais en tout cas celle de 1878 ne semble pas devoir être la dernière que l’on verra), j’aimerais que Ton nous fît connaître au plus 1 ôt le lieu de cette exposition future ; je ne suppose pas qu'on puisse en laisser le choix à l’arbitraire de chacun ; d’autres raisons que des raisons d’art ont en ceci une importance capitale, et, quel que soit l’emplacement choisi, le résultat artistique peut être absurde ou merveilleux. Il faudrait ensuite nous dire l’importance relative, en tant que surfaces, des différents groupes artistiques on industriels qu’il s’agit de couvrir, d’encadrer ; y ajouter quelques données nécessaires imposées par l’hygiène et par les nécessités de la circulation, et puis... s’en tenir là.

Je voudrais que l’on se gardât de nous obliger à songer que les constructions pourront ou ne pourront pas être affectées plus tard à des usages économiques et variés ; qu'on ne nous fît pas, sans nécessité absolue, une obligation majeure de conserver précieusement tel bec de gaz, tel chalet ou jardinet qui se rencontreraient sur notre chemin, ou bien de couvrir on de ne pas couvrir tel pont plutôt que tel autre. Je voudrais qu’on laissât à notre imagination le soin de trouver ce qui convient, au lien de lui donner à combiner les pièces d'un casse-tête plus ou moins chinois.

Je ne crois pas essentiel déposer en principe que un, deux on même trois palais seront construits en vue d’une appropriation définitive qui dans aucun cas ne saurait être absolument conforme au dispositif d’une exposition relativement peu durable.

Il serait bon que les prévisions de dépense fussent assez larges pour qu’une fois imposées, on s’y tînt, et qu’on voulût bien aussi demander aux concurrents, en fait de dessins, ceux-là seulement qui sont nécessaires pour faire comprendre une pensée juste : des plans de dimensions moyennes, les coupes et façades indispensables ; pas du tout de dessins de construction, aussi inutiles que ces devis détaillés dont le jury n'a pas le temps de prendre une connaissance approfondie... Pendant que j’y suis, je demanderais encore un assez grand nombre de primes de valeurs modérées, pour que la vertu, même modeste, fût récompensée autrement que par une perte sèche de temps et d’argent.

Je me résume, tout étonné d’en avoir dit si long : s’il doit y avoir concours, il serait juste de donner aux artistes le plus de temps possible pour s’y préparer ; conforme au bon sens de ne pas enfermer l’esprit des concurrents dans les limites d’un programme étroit dont le jury se trouverait maître de ne pas tenir compte ; profitable enfin à la République et délectable aux concurrents déjà nommés de réduire au strict nécessaire la besogne du dessinateur, puis de la rémunérer du moins en partie dans la mesure du possible.

Il me reste, monsieur, à vous remercier d’avoir eu la patience de me lire, et à vous prier d'agréer l’assurance de mes sentiments très distingués.


Félix Julien, architecte.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 06 mai 2019 04:25 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 13 mars 1886"

Les délégués de l’Association des architectes diplômés par le gouvernement ont été reçus cette semaine par le ministre du commerce et de l’industrie, auquel ils ont demandé de faire publier, dans un délai très rapproché, les programmes des concours à ouvrir pour l'érection des bâtiments de l’Exposition de 1889.

Ces délégués ont reçu de M. Lockroy le plus bienveillant accueil ; il leur a promis de faire droit à leur demande, qui d’ailleurs a déjà été exprimée dans une pétition signée d’un grand nombre d architectes de Paris et de la province, et remise en juillet dernier aux ministres et la Chambre des députés.

— Le projet relatif à l’Exposition de 1889 est prêt, mais le dépôt de ce projet sur le bureau de la Chambre est subordonné à la conclusion des négociations que le ministre du commerce a engagées, ainsi qu’on le sait, d’une part avec le conseil municipal, d’autre part avec la société de garantie en formation, pour déterminer les conditions de leur concours.

La commission municipale de l’Exposition et la commission municipale du budget ont conclu au vote d’une subvention de 8 millions, comme le demandait le ministre. Le rapport, confié à MM. Monteil et Lyon-Allemand, est soumis au conseil municipal.

D’antre part, les négociations avec la société de garantie sont assez avancées pour que la convention provisoire puisse être signée cette semaine par les représentants de cette société et l'Etat.

Si les choses se passent ainsi, le projet de M. Lockroy sera déposé très prochainement sur le bureau de la Chambre.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 07 mai 2019 04:33 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 27 mars 1886"

Nos lecteurs se rappellent qu’au congrès des architectes de l’année dernière, une pétition adressée à M. le ministre du commerce au sujet d’un concours à ouvrir pour les bâtiments de la future exposition universelle, a été revêtu d’un certain nombre de signatures. Cette pétition émanait du groupe des architectes diplômés. Nous avons dit ici même combien nous trouvions excellente l’idée de la mise au concours du projet d’exposition. Il nous semblait d’ailleurs absolument impossible que l’administration ne fît pas appel aux lumières et au talent de tous les artistes et de tons les constructeurs en semblable occasion.

Le bureau de la Société centrale n’a pas négligé de suivre cette importante question, dont, de leur côté, les promoteurs de l’idée du concours ont continué à se préoccuper également, ainsi que nous l’avons fait connaître il y a quelques mois déjà. A une récente lettre adressée par le bureau de la Société, M. le ministre du commerce et de l’industrie a répondu le 17 mars dernier dans des termes tels que la mise au concours ne doit plus faire doute, à présent, pour personne. Nous n’avons tous qu’à féliciter M. le ministre, en cette circonstance, et on lui saura certainement gré d’établir les données du concours assez largement pour que des projets originaux de conception, de forme et de décoration puissent se produire.

Nous souhaiterions de voir se réaliser les idées générales émises si clairement et si judicieusement dans les colonnes de la Construction moderne par M. Félix Julien : dépense arrêtée d’avance à un chiffre convenable ; vérification serrée des devis précédant le jugement ; liberté absolue pour les concurrents de se mouvoir dans l’espace indiqué et de satisfaire à leur gré à tous les besoins et à tous les services dont le programme ne devrait noter que les plus indispensables. Nous ajouterons qu’il nous semble de toute nécessité que chaque projet soit accompagné d’un mémoire explicatif, ce qui faciliterait singulièrement la tâche du jury.

Nous supplions surtout l’administration de ne point tomber dans le travers où elle se laisse trop souvent entraîner ; à savoir, de fixer un chiffre de dépenses ridiculement bas, de façon à faire trompe-l’œil pour le bon public. Comme, en définitive, la carte à payer lui est toujours présentée forcément, il est beaucoup plus loyal de l’avertir tout de suite de ce que doit lui coûter le luxe de convier l’univers à sa table.

Voici la lettre que M. le ministre du commerce et de l’industrie a fait parvenir au bureau de la Société centrale :
Paris, 17 mars, 1886.
« Monsieur,
Tous avez bien voulu, au nom de la « Société centrale des architectes, appeler mon attention sur une délibération par laquelle les architectes français, réunis en congrès au mois de juin dernier, ont demandé que les travaux de construction de l’Exposition de 1889 soient mis au concours.

J’ai l'honneur, en vous accusant réception de votre lettre, de vous assurer que le vœu des architectes français a déjà été l’objet de mon attentif examen et que j’ai toujours eu l’intention de faire une large part an concours pour l’exécution des a plans de l’Exposition universelle de 1889.

Recevez, Monsieur, l’assurance de ma « considération la plus distinguée. »

Signe : Edouard Lockroy.


Il n’est que temps de se mettre à l’œuvre, si l’on veut être prêt dans trois ans et môme dans quatre ans. Centenaire à part, qu’est-ce qu’une année de plus pour mettre convenablement sur pied une œuvre aussi gigantesque qu’une exposition universelle, fût-elle simplement nationale, on légèrement internationale, comme elle semble menacer de l’être en 1889 ?
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 08 mai 2019 11:09 am

Texte et illustrations de "La construction moderne - 3 avril 1886"

Le ministre du commerce a annoncé que les pourparlers avec la société de garantie pour l’exposition de 1889 avaient abouti et qu’il avait signé la convention élaborée par cette société.

Aux termes de cette convention, la société de garantie assure à l’Etat un chiffre ne recettes évalué à 19 millions. Si ce chiffre n’était pas atteint, la société comblerait la différence ; au cas, au contraire, où il serait dépassé, le surplus serait partagé entre l’Etat, la Ville et la société de garantie.

Le ministre n’attend plus que le vote du conseil municipal —- en ce qui concerne la subvention de la Ville de Paris — pour déposer sur le bureau de la Chambre un projet de loi qui est entièrement prêt.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 08 mai 2019 11:53 am

Texte et illustrations de "La construction moderne - 10 avril 1886"

M. le ministre du commerce, M. le préfet de la Seine et M. Albert Christophle, gouverneur de Crédit foncier, ont établi la convention entre l’Etat, la Ville et la Société de garantie, qui va permettre de songer sérieusement à préparer la future Exposition.

La dépense totale est limitée à 43 millions, imprévu compris : l’Etat fournissant 17 millions, la Ville 8 millions, la Société fournissant le reste, soit 18 millions. Celle-ci ne s’engage pas au-delà de ce chiffre.

Si les recettes, jointes à la subvention de 25 millions, dépassent le total des dépenses, quel qu'il soit, le surplus sera partagé au prorata entre l’Etat, la Ville et la Société.

Au cas où les dépenses dépasseraient au contraire, le chiffre de 43 million», l’excédent serait à la charge de l’Etat qui se couvrira en prélevant les recettes au delà du chiffre de 18 millions, les bénéfices n’étant reconnus qu’après le remboursement de cet excédent de dépense. La direction et la surveillance sont réservées à l’Etat, mais avec institution d’une commission du contrôle et des final, ces, où seront représentés l’Etat, la Vil et la Société de garantie, le ministre président.

En principe, il ne sera délivré d’entrée gratuite qu’aux exposants et au personnel. Si toutefois des entrées gratuites son*, ultérieurement accordées , elles seront considérées comme payantes et portée an compte de l’Association.

Le gouvernement se réserve le droit de fixer une redevance à demander aux exposants, laquelle ne devrait en aucun cas excéder les prix adoptés en 1867 et 1878.

Tel est, dans son ensemble, le projet de convention soumis à la ratification de? Chambres et du Conseil municipal. Non-attendons maintenant que le ministre tienne les engagements pris formellement par lui, et ouvre promptement le concourt annoncé.

Le conseil municipal met comme condition à son acceptation :
1° Que les emplacements nécessaires aux Expositions de la Ville seront mis gratuitement à sa disposition ;
2° Que le projet d’emprunt voté par lui sera adopté par le» pouvoirs publics.
3° Que les travaux seront commencés le 1er septembre.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 09 mai 2019 01:11 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 1 mai 1886"

Le rideau vient de tomber sur le prologue, et pendant l’entracte, nous avons le temps d’échanger quelques impressions. Devant la Chambre, la scène a été vivement jouée. L’organisation financière que propose le gouvernement a été légèrement critiquée, mollement défendue et définitivement votée.

Les recettes s’accroissent d'une exposition à l'autre, a dit le rapporteur, M. J. Roche : 5 millions en 1853, 11 millions en 1867, 12 à 13 millions en 1878. Nous sommes donc certains d'atteindre en 1889 une recette de 16 millions : « Dès lors, où se trouve la nécessité, l’utilité même de l’association de garantie qui a pour objet de cautionner les 18 millions de recettes et qui, en retour, touchera une somme proportionnelle à cette somme, en cas de bénéfices? »

En effet, si la recette est assurée, on ne comprend pas bien la nécessité de la faire garantir par une société financière, moyennant une part de bénéfices. Il semblerait que, de cette observation fort juste, le rapporteur eût dû conclure au rejet de la combinaison proposée; il n’en est rien. M. Roche a affirmé qu’il y aurait faute grave à ne pas s’assurer le concours de la Société de M. Christophle.

Le motif qui doit justifier ce revirement est d’ailleurs assez pâle. On nous dit simplement que l’association est un moyen d'amener le pûblic à coopérer directement à l’œuvre de l’exposition universelle.

Le public, c’est beaucoup dire. M. Christophle, quelque importantes que soient ses fonctions, même avec son groupe financier ne représente que très imparfaitement le public tout entier.

Il suffisait de dire, comme l'a ajouté un peu plus lard et plus exactement le rapporteur : il faut intéresser au succès de l’Exposition ceux qui, par leurs efforts personnels, peuvent le plus en assurer l’exécution.


Voici ce que nous lisons derrière toutes ces justifications assez peu convaincantes : La Commission a vu dans la garantie un porte-veine ; l’exposition de 1867 avait fait usage de cette combinaison, et elle a eu du succès ; l’exposition de 1878 s’en est passée, et elle a fait fiasco. Revenons pour 1889 à la société de garantie, elle nous portera bonheur.

Quand on est imprésario, directeur de théâtre et de mise en scène, on a, comme les joueurs, des fétiches.

Le rapporteur demande d’ailleurs, et avec beaucoup de raison, que la représentation soit brillante, très brillante. C’est en effet le meilleur moyen de faire réussir la pièce. Mais il ne suffit pas que les auteurs disent à leurs collaborateurs : Messieurs, ayons beaucoup d’esprit! Le conseil en est bon, mais il faut encore savoir s’en servir.

Pour faire briller notre Exposition, voici ce qu’a trouvé M Roche :
« Cette Exposition, dit-il, ne doit pas être seulement l’étalage habilement disposé des produits les plus remarquables ; elle doit surtout présenter comme un vaste et magnifique tableau du siècle écoulé, les transformations accomplies pendant cette période parle travail affranchi et réhabilité, et les conquêtes de la science sur la nature de jour en jour plus étroitement asservie aux besoins de l’homme qu'elle opprima souverainement si longtemps!

« Absorbés par les soins et aussi par les misères de la vie politique, nous oublions trop nous-mêmes que le progrès social n’est point dû seulement aux constitutions et aux lois, mais encore davantage aux efforts de la science ! »

M. le rapporteur voudra-t-il me permettre d’exprimer humblement mon avis sur ce programme, et de l’exprimer en termes des plus vulgaires?—Eh bien, ce sera crevant. Je m’excuse de l’expression, mais elle peint admirablement ma pensée.

Avec la « lutte de la science et de la nature », nous retournerions tout droit au prétentieux fiasco de 1878. Si M. Roche croit que les habitants de Londres, Pétersbourg, Rome et Madrid, vont se déranger pour venir ici contempler le travail affranchi et réhabilité, la nature asservie après avoir opprimé l’homme souverainement, les efforts de la science et le progrès social, etc. etc., il est dans la même erreur que les légendaires auteurs de la défunte Exposition et de son désastre financier.

Depuis trop longtemps, chez nous, on a la manie de jouer avec de très gros mots dont on ne possède pas bien le maniement. La véritable science, dont parlent beaucoup aujourd’hui les gens qui la connaissent le moins, vit dans des régions très éloignées des foires décorées du nom d’expositions, où elle n’a que faire. Le travail affranchi par l’industrie est une de ces vieilles thèses romantiques qu’il convient de laisser aux doux toqués comme aux farceurs du Phalanstère et du Saint-Simonisme. — La thèse qui exposerait l’abrutissement croissant de l’ouvrier, de la femme et de l’enfant par l’industrie, par l’atelier, l'usine, la mine et la manufacture, serait beaucoup plus proche de la réalité; réalité que l’honorable rapporteur n’a probablement jamais vue, pas plus que beaucoup d'économistes en chambre, journalistes, avocats et romanciers qui ont jadis plaidé le retour de l’âge d’or ramené par les machines. La société moderne est aux pris-s avec de trop sérieuses difficultés pour se payer désormais de banalités aussi vagues; elle croit peu au magnifique tableau du travail affranchi; elle cherche durement, en courant de grands dangers et endurant de cruelles souffrances, des solutions plus efficaces, pour ne pas dire plus radicales.

Il faut ensuite rappeler à M. Roche que
Tous les genres sont bons, hors !e genre ennuyeux,

et que ces prétendues synthèses de l’histoire du travail humain, mises eu secteurs rectangulaires, ou en conférences dites instructives etc., distillent le plus soporifique ennui.

Une mine en carton, avec quelques poupées figurant les travailleurs et quelques petits seaux de bois pour figurer les bennes et cuffats; quelques machines qui fabriquent des boutons sous les yeux des spectateurs, d’innombrables flacons étiquetés, représentent mal les progrès de l’esprit humain; que M. Roche veuille bien le croire c’est un tableau dont la valeur scientifique e«t absolument nulle.


M. Lockroy, ministre du commerce, l’avait compris quand il déclarait avoir renoncé, à tout jamais, aux bocaux de cornichons. Il eut ce jour-là un bon mouvement dont nous lui savons gré.

Sans prétendre à le tant instruire, bon gré mal gré, on ferait bien si l’on se contentait d’amuser le visiteur que nous convions chez nous; en ce sens, l’Exposition de 18G7 avait été fort bien conçue et doit servir de modèle. Mais prétendre a renchérir encore sur la funeste Exposition de 1878 serait se préparer de pénibles déboires.

Que M. Lockroy persiste donc dans ses bonnes intentions, et laisse dire le rapporteur de la Commission. Sa tâche ne sera pas facile, car elle demande beaucoup plus d’ingéniosité et d’originalilé que le tableau synthétique de M. J. Roche.

Jusqu’à ce jour malheureusement, le Ministre n’a encore découvert que la célèbre tour métallique de 300 mètres, proposée jadis par M. Eiffel. De la tour de M. Bourdais et de son phare-soleil qui devait à lui seul éclairer Paris et sa banlieue, il n’était plus question; on respirait, mais voici que, de son côté la carcasse en tôle, pesant 6 millions de kilogrammes, se présente de nouveau à notre admiration, comme une des attractions les plus merveilleuses de la future Exposition.

La question paraissait jugée, après le déplorable accueil que lui avait fait autrefois le public. Hélas, voici que. do nouveau, tous les journaux nous décrivent les enivrements de ce spectacle : des ascenseurs logés dans les piliers curvilignes des angles! Au sommet, des observatoires de météorologie m d’astronomie ! Dans le corps de la tour, des expériences sur la rotation de la terre, renouvelées des expériences du Panthéon! — Que de joies en un jour !

C’est tout, car on a supprimé les salles d’infirmeries où l’on devait loger les malades à hauteurs variables suivant la nature de leurs maladies. Cette suppression est regrettable, la gaieté du spectacle y eût trouvé son plus bel attrait.

Les observations météorologiques se feraient, aussi bien ailleurs; l’astronomie, qui exige de ses observatoires une fixité absolue pour suivre le cours immuable des astres, serait fort mal logée sur ce château branlant On fera bien de ne pas trop insister sur ces divers moyens d’utiliser les tours colossales.

On se rejette alors sur la défense nationale, qui compte beaucoup plus, espérons-le, sur ses forts avancés que sur la tour de M. Eiffel; sur l’installation d’un autre phare — non plus le phare-soleil — dont on cherchera plus tard l’utilisation, assez difficile à trouver, car la navigation est encore peu active sur la plaine de Saint-Denis, et les hardis navigateurs y sont rares. - Nous ne voyons encore dans tout ceci aucune raison bien sérieuse de dépenser 5 millions.

Si la tour colossale devait être une œuvre de grande valeur artistique, nous comprendrions parfaitement le sacrifice qui doterait l’Exposition d’un chef-d’œuvre unique, digne d'être visité par le monde entier. Mais il serait cruel de discuter en seul instant, à ce point de vue, l’échafaudage en croisillons, cornières et fers à T de M. Eiffel.

Il ne reste plus qu'un dernier argument; argument que certains journaux, enflammés d’un enthousiasme bien désintéressé, ont réservé pour la fin: « En outre, disent-ils, sur une plate-forme placée à 70 mètres de hauteur, c’est-à-dire à 10 mètres au-dessus des tours de Notre-Dame, on doit installer un restaurant. Enfoncés tes repas légendaires dans l’arbre de Robinson !

Eh bien, cet argument décisif ne parvient pas à réchauffer notre enthousiasme : Dépenser 5 millions uniquement pour détrôner la légende de Robinson, cet effort de la science comme dit M Roche, nous parait excessif pour le résultat.

Disons cependant le fin mot : la dépense totale est bien de 5 à 6 millions, mais M. Eiffel, qui tient à attacher son nom à cette colossale entreprise, offre à l’Etat 4 millions. Il a l’espoir de rentrer dans ses dépenses en percevant, pendant dix ans, le prix d’entrée dans la tour et le prix de l’ascension des innombrables visiteurs qui voudront se donner, une fois dans leur existence, la satisfaction d’avoir été hissés dans un pilier-d’angle, à l’altitude de 300 mètres.

Evidemment, M. Lockroy s'est fait ce raisonnement: Si la tour ne fait pas de bien à l’Exposition, ce qui est probable, elle ne lui fera pas de mal. puisque M. Eiffel en fait les frais à risques et périls. Raisonnement qui serait juste s’il ne fallait se procurer un terrain d’au moins un hectare, ce qui coûte cher à Paris, et payer le surplus de la dépense, qui sera encore de 1 à 2 millions... ou même davantage.

A ce prix, je trouve qu'il y a encore des plaisirs plus économiques et plus divertissants que la contemplation éternelle d’un pylône en fer, fût-il vu d’en haut ou d’en bas.


Un dernier mot sur les intentions du ministre en ce qui nous concerne plus particulièrement. On annonce au dernier moment
M. Lockroy se propose d’ouvrir à la fin de ce mois les concours projetés pour l’Exposition universelle de 1889.
Il assignera comme limite de ces concours la date du 25 mai, qui est elle delà rentrée des Chambres.
Il pourra donc soumettre aux députes, dès leur première séance, les différentes esquisses qu’il aura acceptées.

Les concurrents auront donc 25 jours pleins pour préparer le projet d'une oeuvre aussi considérable. — Il nous parait impossible d'admettre qu’il s’agisse le projets définitifs. Sans quoi nous serions en droit d’affirmer que le concours n'est qu’un trompe-l’œil, et que le ministre a déjà en portefeuille les projets qu'il compte soumettre à la Chambre.

Nous ne devons pas le supposer un seul instant; M. Lockroy est certainement de très bonne foi ; seulement il devra comprendre qu’on ne rédige pas en trois semaines, sur un programme qui est encore inconnu, un projet définitif d'exposition. Il ne peut donc demander, en cette courte période, que des avant-projets très sommaires, parmi lesquels le jury choisira les concurrents appelés à présenter le projet complet, mûrement étudié, qui sera finalement choisi.

Le concours à deux degrés s’impose puisque M. le ministre veut être, à très bref délai, en état de présenter un premier résultat. En aucun cas, il ne pourrait prétendre qu'il tient les engagements pris et ouvre un concours loyal, si ce concours, enlevé en trois semaines, était regardé comme définitif.

Il nous parait indiqué que la Société centrale, organe autorisé des architectes dont elle a déjà su prendre en main les intérêts dans plusieurs circonstances importantes, va, a très bref délai, soumettre ces observations au ministre, si elle ne l’a déjà fait.
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