M. Gérôme

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worldfairs
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M. Gérôme

Message par worldfairs » 28 janv. 2018 07:01 pm

Article tiré de "L'exposition Universelle de 1867 Illustrée"


Au Champ de Mars, M. Gérôme a exposé treize compositions choisies parmi celles que la foule a le mieux accueillies aux précédents Salons. Elles ne retrouvent pas toutes au même degré leur premier succès ; par exemple, le Duel de Pierrot a cette année moins de partisans qu’en 1859; mais plusieurs n’ont point vu diminuer les sympathies du public et quelques-unes même ont grandi dans l’estime générale.

Cependant ce n’est pas pour Phryné devant l'Aréopage que je dis cela.

Paris 1867 - Arts, design, mode - M. Gérôme - Le hachepaille égyptien de M. Gérôme - lehachepailleegyptien.jpg
Le hachepaille égyptien de M. Gérôme

On connaît le sujet de ce tableau. Phryné, hétaïre célèbre par sa beauté et ses richesses, fut un jour accusée d’impiété. Traduite devant l’Aréopage d’Athènes, elle allait être condamnée à mort, quand son défenseur, l’avocat Hypéride, la sauva en soulevant le voile qui la couvrait.
Assurément la donnée est scabreuse. Elle pouvait néanmoins être mise en tableau sans éveiller plus de scrupules que la chaste Suzanne surprise au bain, ou Bethsabée convoitée par le roi David. Si le Poussin, qui était austère jusque dans ses Bacchanales, avait tenté l’entreprise, sans aucun doute il eût imprimé sur son œuvre cette grâce sentie et profonde, cette noble retenue qui laissent les sens en repos pour donner la prééminence à la pensée dans ce qu’elle a de plus digne et de plus élevé. En effet la scène renferme une idée mâle et sévère qu’il n’était point impossible de traduire, et, en tous cas, personne mieux que M. Gérôme ne sait de quels pieux respects, de quels religieux hommages les Grecs, les Athéniens surtout, entouraient la beauté. Après cela comment ne pas s’étonner que l’artiste ait représenté une douzaine de vieillards acquittant l’accusée par luxure plutôt que par admiration?

Et ici je ne fais pas de fausse pruderie. Le domaine de l’art n’est pas limité à une seule et même formule; au contraire, rien ne lui est absolument interdit, et je crois sincèrement que sans déchoir il peut provoquer le sourire et même faire chuchoter à l’oreille ; mais pourtant il ne lui est pas loisible de franchir toutes les bornes. Je suis donc assez éloigné d’admettre le sujet de Phryné tel que l’a compris M. Gérôme, et je regrette que l’artiste ait dépensé autant de talent sur une œuvre dont le sentiment, à mon avis, doit être blâmé. Quoiqu’un peu violente, l’attitude d’Hypéride est d’ailleurs très-heureusement trouvée ; sous le bénéfice des réserves qui précèdent, les expressions des aréopagites paraissent variées avec un esprit rare, une étonnante souplesse d’imagination, et l’œil est charmé, ravi par la gracieuse délicatesse et l’exquise préciosité de l’exécution.

Dans le panneau que M. Gérôme désigne sous ce titre : Les deux Augures, le goût du peintre semble également s’être écarté de la bonne route. Les augures et les aruspices n'avaient peut-être pas une foi bien robuste dans leur science, mais ils affectaient de la tenir pour sincère et infaillible. L’hypocrisie n’est-elle pas de tous les temps? Qu’ils laissassent à l’occasion un léger sourire effleurer leur lèvre incrédule, la chose est probable; cependant, il est au moins à supposer qu’ils mettaient de la retenue dans l’expression de ce doute railleur et ne se désopilaient point la rate, même dans la couliese, comme de vieux libertins en goguette. Du reste, l’exécution de cette pasquinade est la plus fine, la plus cherchée et la mieux trouvée du monde.

Le tableau de la Mort de César est bien mieux entendu. Le caractère anecdotique y domine un peu trop, à ce qu’il me paraît ; mais l’aspect de l’ensemble a de quoi impressionner fortement le spectateur. C’est comme l’autre toile que l’artiste intitule les Gladiateurs : elle ne laisse point non plus le public indifférent.

Paris 1867 - Arts, design, mode - M. Gérôme - Morituri te salutant de M. Gérôme - morituritesalutant.jpg
Morituri te salutant de M. Gérôme

Dans un vaste cirque se donne une fête de gala en l’honneur du maître de Rome, Vitellius ou Néron, peu importe. C’est de combats de gladiateurs qu’il s’agit et, naturellement, pas un coin del immense enceinte n’est inoccupé. La foule a tout envahi. Les divisions du monument s’expliquent à merveille. Voici le podium, c’est -à-dire le mur qui enveloppe directement l’arène ; voilà les baltei des mœniana, c’est-à-dire les murs verticaux qui séparent les différents étages de gradins, et empêchent le spectateur qui n’a droit qu’aux places du haut de descendre à celles du bas. Puis, ce sont les cunei ou compartiments de chaque mœnianum; et la galerie couverte qui règne au-dessus est celle où se tiennent les femmes : enfin, au fond de l’arène, à gauche, se voit la porte qui conduit au spoliarium, charnier où sont dépouillés les morts. Si l’on examine maintenant les personnages, on reconnaît tout de suite que les gladiateurs sont de deux classes : les retiarii, chacun armé d’un filet pour envelopper son ennemi, et d’un trident pour l’immoler, et les secutores, l’épée courte à la main, le casque en tête, le bras droit garni d’un brassard de cuir ou de métal. Ceux qui vont mourir sont présentés par le lanista à César qui étale son obésité et sa pourpre dans la loge impériale, et des valets, détail hideux, entraînent hors du cirque à l’aide de harpons les cadavres des derniers vaincus.

Auprès de ce tableau d’un intérêt poignant M. Gérôme a exposé plusieurs toiles ethnographiques, — je citerai comme les mieux réussies : le Hache-paille égyptien, le Prisonnier turc et le Boucher turc, — et quelques compositions anecdotiques, — les meilleures sont : Rembrandt faisant mordre une planche et Louis XIV et Molière. Toutefois, nous nous occuperons seulement du Hache-paille et du Rembrandt.

L’artiste hollandais s’est entouré d’un haut paravent de cuir, s’organisant dans son atelier une cellule éclairée par une grande fenêtre dont un châssis de papier blanc tamise et tempère la lumière. Penché sur son établi, il surveille l’action de l’acide sur le cuivre et fait mordre une de ses immortelles eaux-fortes. Auprès de lui sont des fioles et des ustensiles de graveur; à gauche un bahut se découpe sur la fenêtre à petites vitres serties de plomb; à droite, dans l’ombre du fond on distingue un chef-d’œuvre : la Leçon d'anatomie.

Le hache-paille égyptien est un lourd chariot attelé de deux buffles et monté sur des roues de métal tranchant. Assis au sommet de l’appareil, l’aiguillon à la main, le conducteur a toute la majesté d'une figure hiératique; un jeune garçon, debout, se tient cramponné derrière la machine, qui grave son sillon dans les gerbes couchées en cercle autour d’une meule de paille déjà coupée. La scène se silhouette de profil, les buffles marchant de droite à gauche.

Ces deux toiles sont très-remarquables. La première a été tenue dans une coloration sombre et solide; l’autre, dans une tonalité éclatante de soleil. La pose de Rembrandt est d’un mimique irréprochable; les Égyptiens sont d’un caractère superbe. En un mot, d’un dessin élégant et agréable, d’un pinceau souple et raffiné, d’un agencement pittoresque, ces deux tableaux peuvent être comptés au nombre des plus remarquables d’un peintre qui en a souvent produit d’excellents.

En terminant, je rappellerai que M. Goupil a réuni dans un album de photographies d’une incomparable exécution, les œuvres dont il vient d’être parlé et beaucoup d’autres de M. Gérome, l’un des artistes les plus laborieux et les plus heureusement féconds de ce temps.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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Re: M. Gérôme

Message par worldfairs » 12 févr. 2019 07:36 pm

Texte et illustrations de "Les merveilles de l'Exposition de Universelle de 1867"

On ne sera peut-être pas très-surpris de voir figurer ici de loin en loin une œuvre d’art pur, la reproduction d’un tableau ou d’une statue. Nous n’avons pas voulu en principe faire à la peinture et à la statuaire une part trop grande, une part en rapport avec leur importance intrinsèque, et avec la place qu’ils tenaient au Champ de Mars, parce que cette part eût été une part de lion, et que le domaine que nous nous sommes approprié est celui de l’art appliqué, de l’art industriel ou, autrement dit encore, de l’industrie artistique; l’art pur mériterait d’ailleurs une publication spéciale. Cependant il n’y a pas de production humaine qui puisse demeurer isolée des autres; toutes ont un lien commun, et des voisinages de destination.

C’est ainsi que le tableau, nous parlons du tableau de chevalet, est véritablement un objet mobilier, et fait partie du décorde l’habitation humaine.

A ce titre, nous reproduisons aujourd'hui une des œuvres les plus exquises, d’un maître dont les tableaux sont de véritables bijoux : nous parlons de M. Gérôme.

Paris 1867 - Arts, design, mode - M. Gérôme - Le captif, par Gérôme - lecatifgerome.jpg
Le captif, par Gérôme

On peut dire de M. Gérôme que c’est un archéologue et un orientaliste. Il excelle à reconstruire les mœurs elles-mêmes de l’antiquité, et nul mieux que lui ne connaît les costumes et les types du Levant.

Chez lui, l’invention est saine, c’est-à-dire que son imagination est réglée par le bon sens, et que ses développements sont logiques; sa composition est une et claire dans son abondance.

Il est expressif aussi, dramatique, original et vivant. Sa couleur est riche, sonore, forte, puissante; son dessin et sa facture sont fins, nerveux, serrés.

Que de pages mémorables il a livrées au public et dont l’impression est ineffaçable! Morituri te salutant, un chef-d’œuvre, une vaste composition, un grand et triste drame, une scène caractérisant toute une époque, et en évoquant soudain tous les souvenirs, en même temps qu’une résurrection historique et une excellente peinture; la Mort de César, autre drame émouvant; la Phryné devant l'Aréopage, où à côté de son mérite supérieur les expressions sont un peu forcées cependant; Cléopâtre chez Çésar, page pleine d’intérêt et
charmante, mais un peu vulgaire ; Rachel drapée de rouge, noble et fier tableau; et, dans un autre ordre d’idées, la Danse du Ventre, où les types ont un caractère si accentué et où les costumes sont si originaux ; le Marche aux esclaves; le Boucher turc, oeuvre exquise dans la note sobre ; les Décapités • le Marchand d'armes, où les étoffes sont merveilleusement traitées, etc., etc. Nous citons encore, de mémoire, tant ces toiles sont présentes à notre esprit, le Molière dînant a la table de Louis XIV, les Augures, les Piqueurs de blé en Egypte, Alcibiade, les Acteurs romains dans la coulisse, etc., etc.

Parmi les- orientales de M. Gérôme, nous avons choisi le Captif, comme une œuvre absolument parfaite dans son genre.

On voit ce qui passe : le malfaiteur (ou la victime) bien garrotté est étendu dans la barque; l’un des gardes, assis au gouvernail, le raille en chantant; l’autre, à la poupe, est grave comme la justice où plutôt comme le châtiment. Les expressions sont d’une rare justesse; celle du captif, notamment, qui bout de rage et d’impuissance et cherche à se contenir; le laisser-aller du chanteur est plein de grâce; l’impassibilité sévère du chef est remarquable; mais quel type admirable que cet Arnaute! Quel caractère! Comme ce turban est enroulé et posé !

Le dessin est partout ferme, exact, savant et plein de vie. Nous signalons en particulier la musculature des bras des rameurs; c’est modelé de main de maître. Quant à la couleur, elle produit une harmonie originale, qui est à la fois molle et mordante. Tout est étroitement lié, et cependant les éléments de cet accord sont des notes vigoureuses, mais si pures qu elles en sont fines. Nous regrettons que la gravure ne puisse rendre la fluidité de l’eau et de l’air, qui sont encore un des mérites particuliers de cette page si supérieure.
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