L'art décoratif et monumental à l'Exposition Universelle

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worldfairs
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L'art décoratif et monumental à l'Exposition Universelle

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Texte et illustrations de "La construction moderne - 7 septembre 1889"

Ainsi, mon cher et vieux camarade, vous vous obstinez à ne point venir à Paris; tout ce que les journaux ont raconté de l’Exposition n’a pu vous décider à prendre le train ; à l’ascension de la tour Eiffel, vous préférez celle de vos altières montagnes, à la vie fiévreuse, agitée du touriste, le calme bourgeois de votre petite ville. L’exotisme d’importation de l’Esplanade des Invalides et de la rue du Caire n’a rien qui vous dise, vous vous contentez de vous mêler à la foule des paysans sur la grande place, le jour du marché, et de causer avec votre maire (retour du banquet), des splendeurs de la capitale. Eh! eh! il me semble que vous êtes devenu bien casanier; dans le temps, vous étiez plus sensible que cela à l’art décoratif, vous auriez laissé en plan les plus beaux projets d’édifice pour étudier des proportions moins élégantes que celles de nos petites danseuses javanaises ; il est vrai qu’il y a de cela quelque vingt ans, qu’on a pris du ventre, perdu des cheveux et gagné des rides. Vous avez tort de ne point venir ici ; le spectacle vaut la peine d’être vu, tout ce que je pourrais vous en raconter n’arriverait jamais à vous en donner une idée exacte, cependant comme je vous ai promis de vous envoyer mon appréciation sur le côté artistique de cette kermesse internationale, je ferai de mon mieux pour transcrire, à votre intention, mes impressions et mes sensations personnelles.

Le Champ-de-Mars d’abord, la tour Eiffel, la galerie des Machines, me demandez-vous? — Le Champ-de-Mars, un fouillis de dômes multicolores, de toitures de toutes formes, de pavillon de tous styles, quand on regarde l’ensemble, à distance, des collines de Passy; — la tour Eiffel vue de loin, un tuyau d’usine, vue de près : « Oh ! oh ! comme c’est haut! »

— La galerie des Machines : « Ah ! ah ! comme c’est large ».
— Pour juger tout cela, il faut du temps, du calme, de la méthode, un tas de choses que le vulgaire ne possède pas. L’esthétique, au Champ-de-Mars, s’attable surtout à la terrasse des cafés, pour déguster des boissons plus ou moins fraîches qu’on paye plus ou moins cher, les camelots et les déguisés de toutes les nations accaparent les deux tiers de la recette et les trois quarts de l’admiration ; quant à l’étude circonstanciée des œuvres d’art qui sont servies à profusion dans ce pandémonium de l’industrie humaine, elle n’est l’apanage que de quelques rares esprits critiques, dont vous et moi faisons partie.

Cette exposition qui se présentait sous le jour le plus défavorable, lors de son entreprise, malgré les hardiesses des nouvelles conceptions métallurgiques, a remporté un véritable succès, parce qu’elle s’est montrée, avant tout, décorative ; elle est gaie, vivante, colorée, fantaisiste, remuante, pleine d’imprévu, de charme et d’entrain. Pour bien juger de l’ensemble de ses constructions, il faut se placer très haut, au-dessus des camaraderies, des relations amicales qu’on peut avoir avec ceux qui les ont édifiées, et surtout au-dessus des partis pris et des coteries d’école. L’ascenseur de la tour Eiffel est justement à notre disposition, pour nous élever au point de vue favorable et nous permettre de parler d’une tribune plus paisible que celle du palais Bourbon. Vu de la première plate-forme, le fouillis des pavillons annexes disparaît, chaque chose revient à sa place, distincte et bien en point; les grandes lignes des bâtiments principaux s’accentuent, se simplifient et se coordonnent. Au centre le dôme doré, élevé par Bouvard, surmonté d’une Renommée ailée, précédé de son porche mirobolant surchargé de sculptures, étincelant de cabochons multicolores, à droite et à gauche les deux coupoles bleu-turquoise des palais des Beaux-Arts et des Arts-Libéraux, œuvre de Formigé. Ne serait-ce pas le cas do faire ressortir, une fois encore, l'influence du bleu dans les arts? la vérité est que ces jumelles ont fait les yeux doux au public et l’ont séduit bien plus par leur coloration que par leurs formes. Le dôme central clinquant, pailleté, éblouissant de dorures, me fait l’effet de l’un de ces princes de féeries qui tiennent le milieu de la scène avec éclat, tandis que les deux coupoles aux tons céruléens me font penser aux pages féminins qui l’accompagnent, et vers lesquels se dirigent toutes les lorgnettes.

Fontaine de la Tour, par M. de Saint-Vidal
Fontaine de la Tour, par M. de Saint-Vidal

La coloration bleue de ces coupoles a donné la note do coloration générale de l’Exposition, les matériaux métalliques des constructions ont revêtu l’uniforme et sont devenus, grâce à Cette teinte céleste, des palais dignes d’être décrits par Schéhérazade, la belle discoureuse persane des mille et une nuits. La Perse, d’ailleurs, n’est pas si étrangère à la question qu’on pourrait le croire, et, si j'ai bonne mémoire, il me souvient d’avoir regardé longtemps, en compagnie de Formigé, un tableau exposé au Salon de 1872, représentant la mosquée bleue à Tauris et signé Jules Laurens. Or, Formigé qui est notre ancien camarade (vous vous souvenez de ce gentil gamin à la peau mate, à l’œil ardent, à la chevelure noire comme l’aile du corbeau), est devenu le gendre du peintre en question, et je ne serais pas étonné que la mosquée de Tauri; ait été pour moitié dans l’inspiration de l’architecte de l’Exposition universelle. Quoi qu’il en soit, il est aujourd’hui en vedette le petit, comme nous l'appelions à l’atelier; le rouge décoratif est venu se froncer en rosette à sa boutonnière, pour mêler un peu de gloire écarlate au bleu de sa poésie architecturale, et cela me rappelle que j’avais prévu depuis longtemps, dans des vers d’à-propos , le succès de notre camarade.

« Retenez bien son nom, vous le verrez plus tard Inscrit en lettres d’or sur le fronton d’un temple ;
Tel qui passait encore hier pour un moutard Devient grand homme, alors on le contemple,
On se dit : quoi ! c’est lui, c’est drôle, par exemple !
Il a fait son chemin, c’est un rude veinard. »

La prophétie a sa réalisation et celui qui négligeait d faire des épures, pour prendre des notes aux cours d’archéologie de Heuzey et aux cours d’esthétique de Taine, en est mille fois heureux et content.

Ces souvenirs nous rajeunissent, n’est-ce pas mon pauvre vieux, et contribuent peut-être à nous assurer que notre cœur est encore jeune. Mais j’oublie que je dois vous parler de l’Exposition, et des principales œuvres d’art décoratif qui en décuplent l’attrait. Au premier rang, nous devons placer les fontaines monumentales. Celle du sculpteur Saint-Vidal, placée dans l’axe de la tour Eiffel, est quelque peu compliquée comme composition pyramidale ; à sa base les statues couchées des cinq parties du monde, au centre le globe terrestre, autour duquel voltigent les figures de la Nuit, de l’Amour et de l'Art soutenant la Beauté. L’allégorie trop compliquée du sujet s’agite fort académiquement sous l’immense éteignoir à croisillons de trois cents mètres.

Fontaine centrale, par M. Coutan
Fontaine centrale, par M. Coutan

Pour ce qui est de la grande fontaine monumentale du milieu du jardin, elle mérite davantage notre attention; malgré la hâtiveté avec laquelle elle a été conçue, nous devons reconnaître que c’est une œuvre, sinon parfaite, du moins de premier ordre, et méritant, au plus haut point, d’être conservée et transformée en une matière plus durable que celle qui la constitue actuellement. La genèse de cette composition sculpturale est intéressante à connaître.

Il avait été question, il y a peu d’années, d’organiser de grandes fètes de bienfaisance, sous le titre de fêtes du Commerce et de l'Industrie; on devait faire des cavalcades costumées, dans le genre de celles de Mackart à Vienne, avec l’aide des artistes parisiens, on devait construire des chars allégoriques ornés de figurines sculptées, et le Directeur des travaux de Paris avait demandé à l’architecte Formigé de lui dessiner la maquette d’un char symbolisant la Ville de Paris; la figuration du vaisseau héraldique se présenta tout naturellement à l’idée de l’artiste, et il esquissa un grand fusain plein de brio et de couleur, où dame Lutèce triomphait avec tous les honneurs dus à son rang et à son renom.

Par suite de quelles complications politiques ou administratives le projet échoua-t-il, nous n’en savons rien ; toujours est-il que ces beaux rêves d’apothéose artistique furent abandonnés. Quand il s’agit, dix-huit mois avant l’ouverture de l’Exposition universelle, de créer une fontaine monumentale au milieu du Champ-de-Mars, M. Alphand redemanda à Formigé un croquis pour cotte œuvre nouvelle ; l’idée première du vaisseau fut reprise, mais la ville de Paris céda la place à la figure allégorique du Progrès éclairant le monde avec sa torche étincelante. Trouver une idée est bien, mais trouver un sculpteur pour l’exécuter est plus difficile: cependant, le statuaire Cou tan, un habile entre les habiles et un audacieux entre les audacieux, qui avait été le collaborateur de Formigé pour le monument de Versailles, consentit à se charger de l’entreprise. Pendant un an et demi, il s’attela à ce travail gigantesque, et parvint à créer un groupe des plus remarquables, considéré dans son ensemble. Sur une galère de forme antique, avec son éperon droit à tête de bélier, trône la déesse du Progrès, des Renommées embouchant des trompettes l'accompagnent, les figures de l’Art, de l’Agriculture, du Commerce et de l’Industrie se pressent autour d’elle. La République coiffée d’un bonnet phrygien se tient à la barre. Aux quatre coins du vaisseaux des enfants s’appuient sur des cornes d’abondance, et, dans les bassins où flotte la carène nagent des dauphins chevauchés par des figures de femmes et de jeunes hommes; l'Ignorance pique un plat-dos à droite, sur des rochers, et la Routine aux formes rebondies (bon Dieu ! que la Routine a de charmes!) dégringole à gauche, sur un autre récif. Quatre statues assises sont crânement campées aux angles de la vasque supérieure; elles sont peut-être un peu lourdes de forme, mais ce défaut pourrait être atténué à l’exécution définitive. Sur le devant du vaisseau du Progrès, la figure allégorique de la Seine déverse son urne classique dans les bassins, d’où s’élancent le soir, des jets d’eau lumineux de toutes les couleurs. Voilà, en quelques mots, l’histoire et la description de cette œuvre magistrale, qui mérite d’être vue, d’être appréciée et conservée définitivement.

J’aurais encore beaucoup de choses à vous raconter à ce sujet, mon cher ami, cependant, il faut savoir s’arrêter, et, qui sait, peut-être viendrez-vous tout de même bientôt à Paris, pour en juger par vous-même.

En attendant une prochaine lettre, tous mes meilleurs souvenirs ; surtout, n’oubliez pas de dire à votre maire que je l’ai vu passer sur la place de la Concorde, se rendant au banquet du palais de l’Industrie. Dites-lui qu’il était superbe avec son écharpe, et que lui aussi était très décoratif.


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