Costumes suédois et norvégiens

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worldfairs
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Costumes suédois et norvégiens

Message par worldfairs » 30 nov. 2018 01:05 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

A l’heure où je tiens la plume, l’Exposition touche à sa fin. Le mirage va s’effacer, et ce spectacle, vraiment unique, où la réalité même a dépassé tous les prodiges de l’illusion et de la féerie, prendra la route du pays des souvenirs.

Ce n’est pas sans regret ni sans tristesse que nous lui dirons adieu, et ce n’est pas sans fierté ni sans gloire pour notre espèce humaine, si industrieuse et si savante, et pour notre ville de Paris, qui a eu l’honneur de recevoir le monde entier, que nous reparlerons de ces six mois pendant des années encore.

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Costumes Suédois - La demande en mariage

Aujourd’hui, j’ai parcouru, avec l’éblouissement des premiers jours, les salles richement parées et les galeries diverses où les nations se pressent et se coudoient. Or, je me suis arrêté, pour la vingtième fois peut-être, dans la section suédoise, devant ces groupes ingénieux et charmants qui n’ont que la prétention de nous montrer des costumes et qui, à les bien étudier, nous révèlent des caractères et des mœurs. C’est la vérité élégante et naïve qu’on a saisie sur le vif et qu’on a exposée avec un naturel et avec un goût parfaits.

La Suède et la Norwége, qui nous apparaissaient jusque-là dans un lointain brumeux et presque sous la neige des pôles, ubi defuit
orbis, ont ainsi changé d’aspect tout à coup. Après avoir constaté, sur de nombreux et variés témoignages, toutes les activités d’une population intelligente, vive et laborieuse, il nous reste encore d’elle dans l’esprit quelque chose de printanier, de poétique et de riant comme une idylle de Théocrite qu’on aurait transplantée et acclimatée dans le Nord.

Quant aux pages que la Suède tient dans l’histoire, je n’apprendrai rien à personne en rappelant que ces pages sont illustres et glorieuses, et que, politique et guerrière sous Gustave-Adolphe et sous Charles XII, la Suède a su faire entendre son mot dans les conseils de l’Europe et le défendre vaillamment par l’épée. Elle a fait ses preuves, — et maintenant, désillusionnée peut-être, et à bon droit, des chances et des hasards de la guerre et de la conquête, elle ne songe plus qu’à développer ses institutions intérieures et à augmenter en même temps la sécurité et le bien-être de ses peuples. N’est-ce point-là, dites-moi, avoir pleinement acquis la sagesse, qui manquera longtemps, hélas! j’en ai peur, à maints pays et royaumes que je pourrais vous nommer au besoin?

Sous une dynastie libérale et éclairée et qui ne craint point les réformes, les bonnes lois civiles, religieuses et criminelles se sont succédé rapidement. L’une amenait l’autre. Ces princes d’origine française, que la Suède s’est choisis, ont l’instinct et le génie du progrès dans tous les ordres et sur toutes les branches, et Charles XV, par exemple, est ami des arts au point de se servir lui-même de la palette et du pinceau et, nous l’avons vu, de s’en servir avec talent, comme s’il n’avait jamais fait que cela.

Paris 1867 - Arts, design, mode - Costumes suédois et norvégiens - Costumes Suédois - La rencontre - costumessuedoisrencontre.jpg
Costumes Suédois - La rencontre

L’agriculture, le commerce et l’industrie, l’exploitation des forêts et des mines, la pêche, qui est une source de fortune pour tout le royaume de Norwége, et à travers tout, l’extension à toutes les classes et à tous les sexes de l’instruction publique , — voilà quelles sont les tâches que s’est imposées ce peuple pacifique et calme, qui ne néglige point cependant d’avoir et de maintenir une armée excellente et de pourvoir à toutes les exigences de sa défense nationale.

J’ai parlé de l’instruction publique. Vous avez vu, comme moi, à l’Exposition, l’école primaire miniature que la Suède a exposée et qui, propre, jolie, commode, conçue dans un véritable sentiment de l’hygiène et de la morale, est tout à fait digne d’être nommée une école modèle. L’instruction primaire est pour tous, en Suède, un droit et un devoir, et l’on m’assurait, l’autre jour, qu’une servante qui ne saurait pas lire n’y trouverait point à se placer.

Après cela, il faut dire que la lecture, chez une servante particulièrement, ne laisse pas d’avoir quelquefois des inconvénients graves, en France du moins et dans nos pays méridionaux.

Je dois glisser, dans ce cadre restreint, sur bien des observations importantes et me borner à indiquer en peu de mots tous les pas que font en avant, avec une bravoure qui en vaut bien une autre, les deux royaumes unis de Suède et de Norwége où la prospérité, toujours croissante, des intérêts matériels est loin de nuire à la prospérité des intérêts intellectuels et moraux. Puis, je retourne au plus tôt à mes moutons, comme dit Panurge.

Mes moutons,... c’est, mon cher lecteur, cette succession de scènes villageoises et pittoresques qui retracent dans toute leur simplicité, disais-je tout à l’heure, les mœurs et les coutumes norwégiennes et suédoises, et reproduisent la piquante et curieuse originalité des habitants de ces contrées pleines, en somme, d’attrait et de charme.

Paris 1867 - Arts, design, mode - Costumes suédois et norvégiens - Costumes Suédois - La toilette de la mariée - costumessuedoistoilettemariee.jpg
Costumes Suédois - La toilette de la mariée

Il y a différentes manières de faire connaître et de présenter des costumes. On peut (comme cela d’ailleurs a presque toujours lieu) en habiller tellement quellement des mannequins ou des poupées et laisser ensuite au spectateur le travail ou le soin de deviner le reste et de se tirer de là à son gré. Les exposants suédois ont voulu faire plus et mieux : ils ont recherché des types caractéristiques de la race même, des visages de jeunes gens et de vieillards, des attitudes naturelles, et, jusque dans les moindres détails, jusque dans les gerçures de la lèvre ou les callosités de la main, ils se sont appliqués à reproduire leurs personnages. L’œuvre a été on ne peut plus minutieuse, mais elle a réussi, et tout ce monde, croyez-moi, vit sous le regard et, s’il ne parle point, il laisse du moins entrevoir sa pensée. L’art de la pantomime ne va guère au-delà.

Ce n’est pas tout : ces personnages triés avec un discernement si sûr, ces pères grisonnants, ces mères au front soucieux et vénérable, ces jeunes filles blondes comme des gerbes de blé et ces jeunes garçons amoureux qui ont le cœur sur la main et sur la bouche, ne sont point jetés çà et là à l’aventure ou réunis dans un banal pêle-mêle. Chacun d’eux a son rôle et se tient à sa place; et, comme dans une pièce de théâtre, comme dans une comédie rustique de Georges Sand, Claudie, — le Champi ou le Pressoir, — l’action se noue, s’embrouille, se poursuit et se dénoue parmi plus d’une émotion, plus d’une joie, plus d’une crainte. Encore un coup, rien n’est moins confus ni moins impénétrable que ces acteurs muets.

Prenons, si vous le voulez bien, par cette faneuse aux cheveux dorés et aux yeux bleus qui, le râteau à la main, rassemble des brins d'herbe sèche, mais qui a l’esprit bien loin de sa besogne. Son accoutrement est des plus modestes : pas de couleurs voyantes! La casaque serrée sur la gorge est d’une étoffe grise et grossière et le jupon rayé est grossier aussi. Elle songe....

Mais nous la retrouvons bientôt, cette faneuse pensive. Parée, pimpante, des rubans à la coiffe, des boucles et des épingles sur la poitrine, avec une belle jupe rouge et un beau tablier à bordure double, avec des souliers à bouffettes, la voilà qui rencontre (c’est un dimanche probablement) l’ami d’enfance qui a grandi et avec qui on n’ose plus jouer comme autrefois. Celui-ci a ses cheveux cachés sous un bonnet qui n’est pas sans coquetterie ni sans grâce; sa veste longue et bien taillée, sa culotte aux boutons luisants, ses bas tirés soigneusement disent d’avance qu’il a l’intention de plaire. La jeune fille sourit, les yeux baissés; le jeune garçon offre une fleur et sourit à son tour, mais d’un air plus malin, quoiqu’il y ait encore là bien de l’innocence. Certes, si la villageoise ressemble à Marguerite, le villageois n’a rien du docteur Faust, pas l’ombre d’un Méphistophélès derrière lui.

Puis vient la demande en mariage, un tableau de Greuze dans une métairie. Les deux amoureux attendent, debout, timides et respectueux, que le vieux père ait prononcé. Le vieux père, que la mère observe en silence mais d’un air qui sollicite à sa façon et qui s’applique à retenir ou à tempérer toute parole sévère, le vieux père, sous son chapeau aux larges bords, réfléchit, calcule et pèse le pour et le contre, les droits de la raison et ceux de l’amour. La petite sœur est près de lui. Elle regarde, et ne comprend pas.

Puis encore, c’est la toilette de la mariée, que l’on pare, sur ses cheveux nattés soigneusement, de sa coiffe la plus blanche et qui a revêtu ses habits neufs, aux fraîches couleurs bleues et roses et où les fils d’or et d’argent se mêlent et s’enlacent aux fils de soie. Bientôt, nous la retrouverons sous la majestueuse couronne de cuivre doré ou de chrysocale, qui est l’ornement indispensable des jeunes mariées en Suède et en Norwége. On estreine, en effet, ce jour-là; on devient la reine du ménage qui va se former et de la maison qui va se peupler et s’accroître.

Vous voyez d’ici l’églogue. C’est du Théocrite assurément, mais il y a en plus un ressouvenir biblique et patriarcal, ce qui manque à Théocrite. Le poète grec est un raffiné; ces paysans suédois, honnêtes et bons, à la physionomie si ouverte et si sincère, exhalent la nature et la vérité de toutes parts.

Je mentionne, pour mémoire, les Norwégiens, entourés et comme emmaillottés de fourrures, et cette famille qui s’est blottie dans un traîneau attelé de rennes, toutes jolies choses qu’il faut voir soi-même et qui défient le compte-rendu le plus exact. On ne saurait peindre d'un trait de plume cette variété infinie de physionomies mâles ou austères, ou candidement honnêtes, et de costumes aux coupes si élégamment appropriées, aux nuances qui vont si bien et qui pourtant n’ont demandé aucune contention de tête ni aucune recherche. Le costume rit et parle en quelque sorte comme le visage même, et il en complète l’expression.

Les costumes suédois et norwégiens ont obtenu un énorme succès, et les visiteurs da l’Exposition universelle ne les oublieront pas, j’en suis bien persuadé.

Par ces temps de chemins de fer et de bateaux à vapeur, mais plus encore par les idées qui courent et les intérêts qui se marient ou s’échangent d’un peuple à l’autre, il n’y a plus de distances. On l’a dit souvent, et je le répète. Nous avons appris à connaître et à apprécier de plus en plus le génie et les aptitudes de toutes les nations, qui se sont montrées et qui resteront nos amies, parce qu’elles aussi ont appris à nous mieux connaître. En Suède, la France a joui d’une grande faveur depuis longtemps déjà, peut-être depuis que Descartes s’en alla à Stockholm trouver auprès de la reine Christine un asile à la libre pensée et au beau style philosophique. On parle notre langue et on lit les ouvrages de nos écrivains même à l’extrémité de la péninsule Scandinave. Que dis-je? un officier supérieur de l’armée Suédoise, lequel est aussi lettré que Paul-Louis Courier, mais qui n’a rien de l’ironie amère et impitoyable de l’hélléniste pamphlétaire, M. le major Staaff, a publié à Stockholm, sous le titre modeste de Lectures choisies de littérature française, deux volumes où la critique fine et judicieuse, la science la plus solide et le goût le plus sûr, ont recueilli et fait valoir encore les meilleurs et les plus nombreux échantillons de nos maîtres immortels, à commencer par ceux qui vivaient sous Charlemagne et en ne s’arrêtant qu’aux derniers contemporains.

L’ouvrage est revenu de Suède en France, et, ici comme là, il a conquis tous les suffrages. J’ai vu ce recueil à l’Exposition universelle, et je me suis dit qu’il y avait , en ces pages internationales, un trait d’union de plus et un lien nouveau. Faire aimer la France à la Suède, c’est faire aimer la Suède à la France et avoir ainsi bien mérité des deux pays.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

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