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Costumes populaires de Constantinople

Posté : 28 août 2018 10:32 pm
par worldfairs
Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Constantinople, comme on le sait, est le vaste entrepôt d’un commerce de transit, où viennent s’accumuler et s’ajouter aux produits du sol et de l’industrie des populations ottomanes, d’un côté, par la mer Noire, les productions des Indes, de la Chine, de la Perse et de la Russie; de l’autre, par la Méditerranée, celles de l'Amérique, de l’Angleterre, de la France et du reste du monde. Les navires mêmes qui jettent l’ancre dans la Corne-d’Or; les magasins qui la bordent; les Hans innombrables dont la ville est remplie, sont autant de greniers où s’entassent par monceaux les blés des provinces danubiennes et d’Odessa ; autant de caves où sont rangés en longues files les vins de France, ceux de Chypre, de Smyrne et de l’Archipel, à côté des vins de Perse, de Géorgie et de Crimée ; de l’ale et du porter, du gin et du whisky anglais.

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Costumes populaires de Constantinople - Derviche mewléwi

Des édifices tout entiers, dans Islambol, reçoivent de la base au faîte des piles de châles et de tapis de Perse, de Smyrne et de Koniah, tandis que leur sous-sol recèle les drogues et les parfums, l’ivoire, la nacre et l’ébène de l’Afrique et de l’Arabie, pêle-mêle avec le s pierres précieuses de l’Inde et de l’Iran. Dans ses anciennes rues, étroites et tortueuses, se coudoient, à l’abri du soleil sous des toiles tendues d’une maison à l’autre, sous des toits mobiles, sous des rideaux de plantes grimpantes, le marchand persan au bonnet pointu, de feutre orange ou d’astrakan noir, à l’aise sous l’ample machlah dont il s’enveloppe, et le négociant russe du Caucase, coiffé d’une casquette large et plate, vêtu d’une étroite redingote à jupe plissée, étranglée à la taille par une ceinture d’argent à la mode circassienne. Dans ses rues nouvelles, rendues plus accessibles au soleil ; alignées et nivelées par un étrange et difficile compromis entre la rigidité de la ligne droite et les courbes capricieuses d’un terrain partout montueux, le veston benoiton frôle le sétri noir de l’employé turc, et le chapeau cylindrique se pavane glorieux à côté du fez, sur la tête du sujet ottoman de race grecque, qui regarde avec un étonnement presque indigné le turban blanc et le voile de gaze du. touriste anglais.

Mais la grande variété de costumes qui règne à Constantinople plus peut-être qu’en aucune autre ville du monde, n’est pas seulement due au grand nombre d’étrangers qui s’y rendent des points les plus opposés, soit pour leurs intérêts commerciaux, soit par curiosité pure. Les costumes nationaux, les costumes populaires surtout, dans la capitale d’un empire à la fois européen, asiatique et africain, touchant ici à la Nubie, à l’Abyssinie, par l’Égypte; là aux Indes par le golfe Persique; puis à la Russie par la Bessarabie et les provinces danubiennes; et côtoyant, enfin, dans la mer Adriatique, l’Autriche et l’Italie, ne sauraient, on le comprend, rien avoir d’uniforme. D’ailleurs, la diversité des religions introduit encore un élément de variété de plus, et le papas grec ou arménien, à la couronne impériale, donne la main au prêtre latin coiffé de l’immense chapeau à trois gouttières, en même temps qu’à l’imam en turban vert ou blanc, à plis corrects et réguliers.

Parmi les costumes populaires que l’on rencontre à chaque pas à Constantinople, ceux que nous avons choisis pour en faire le sujet de nos quatre dessins nous ont paru particulièrement caractéristiques à divers titres ; le derviche mewléwi représentera ici l’élément musulman pur, toujours placide et foncièrement tolérant; le jardinier bulgare personnifiera l’ouvrier chrétien fidèle aux anciennes coutumes; le café du Bosphore nous montrera, au contraire, l’artisan né à Islam-bol et tout naturellement emporté, comme malgré lui, par la marée montante du progrès, qui s’affirme à ses pieds sous forme d’escarpins ; quant aux enfants revenant du bain, ils ne nous feront pas voir entre la servante d’aujourd’hui et l’esclave noire d’autrefois la moindre différence essentielle.

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Costumes populaires de Constantinople - Jardinier Bulgare

La voici, cette rieuse fille, hier esclave, et qui serait bien embarrassée de sa liberté, si par bonheur la famille musulmane n’était restée toujours la même, dans une insouciance aussi complète de la nouvelle loi que la négresse devenue libre de son voile, chose pourtant bien autrement importante, dans tous les pays soumis à l’Islam, qu’une loi nouvelle.

Cependant elle n’a pas honte de marcher ainsi à visage découvert, et personne, même parmi les plus sévères musulmans, ne songe à l’en blâmer, car on connaît bien le nègre en Orient; on sait que, mauvaise tête et bon cœur, il a comme un kaléidoscope tournant sans cesse devant les yeux de son intelligence, toujours trop occupée des babioles les plus intéressantes pour pouvoir penser aux choses sérieuses qui ennuient. Si la mémoire, sur ce point, revient par hasard à Zéhiré, elle rabattra si vivement et si complètement son bachurtussu, qu’il faudra que ses petits maîtres la conduisent.

Du resta, ils lui devront bien cette aide, car on voit qu’elle prend soin d’eux comme de ses propres enfants; en les ramenant frais et dispos du bain, quoique sa tête soit bien légère, elle n’a pas oublié le solide ; et le jeune A’ali, fier d’être vêtu, presque comme un homme, d’un chalwar de laine et d’un bon salta, chaussé de souliers à la franka, coiffé du fez rouge des progressistes, mord sérieusement dans le simit qui remplace pour les enfants de Constantinople la brioche ou le pain d’épice. Sa petite sœur Adilé, à qui l’on n’a pas accordé d’autre coiffure que le fez enfantin de soie brodée d’or, porte, comme une dame, un entari long aux pointes retroussées dans la ceinture d’un chalwar traînant, formant contraste avec le kyssa entari, robe courte de la négresse, et son chalwar, court aussi, comme un caleçon. Adilé n’a pas été moins favorisée que son frère par sa bonne dada, elle a les mains pleines, et le fait voir, de ces bonbons en forme de parapluies, d’éventails, d’oies décorées du bonnet persan, sanglante ironie, de soleils, de lunes et d’étoiles, connus sous le nom générique de cheker, c’est-à-dire tout simplement sucre.

Entrons dans ce café du Bosphore, qu’égaye une verte pamprée : deux artisans d’Islambol, attablés, fêtent le dimanche comme de bons chrétiens d’Orient, à grand renfort de mastic de Chio, eau-de-vie parfumée avec la gomme du lentisque. Ils ont endossé le salta brodé des grands jours; mis le chalwar de drap d’Autriche et les fins bas de soie de Lyon; chaussé Y escarpin de Paris! Ce costume, qui ne manque ni d’élégance, ni de cette ampleur et de cette richesse tant affectionnées des Orientaux, est porté le dimanche ou le vendredi, selon qu’ils sont musulmans ou chrétiens, par la plupart des membres des corporations ouvrières de Constantinople; c’est une sorte de mariage des modes anciennes avec celles à la franka, et comme on devait s’y attendre de la part de gens de goût, on y a fait la plus petite part aux dernières.

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Costumes populaires de Constantinople - Enfant turc et "negresse"

Le jardinier bulgare, qui ne le cède en rien au charbonnier français, est maître chez lui. Aussi ne fait-il aucun sacrifice à la mode soit dans ses habits, ce en quoi il a bien raison , soit dans ses outils et instruments de jardinage, ce qui est, au contraire, une grande faute.

Toutefois, ces instruments sont assez ingénieux dans leur naïveté toute primitive ; on peut en juger par le manège à l’aide duquel le maraîcher bulgare arrose son jardin sans se donner la moindre peine : une corde, quelques poutres grossières, deux rouleaux de bois et un vase de cuir nommé kyrba ou grenouille, en font tous les frais. La corde, mise en mouvement par un cheval, tourne -ur les deux rouleaux fixés, l'un en haut et ! autre en bas de l’appareil, entraînant avec elle, dans son évolution, lekyrba, qui, tour à tour, s’emplit au fond de l’eau et se vide dans une rigole, chaque fois que, arrivé sur le rouleau supérieur, il fait un mouvement de bascule pour redescendre dans le puits.

Au fond de chacun des vallons creux qui séparent les collines sur lesquelles Constantinople est bâtie, dans des jardins en contre-Las, semblables à celui que représente notre gravure, des maraîchers bulgares, coiffés du kalpak ou bonnet de fourrure national, le haut du corps couvert par un mintan de coton piqué à mille raies, relié par une large ceinture de laine rouge au potour, pantalon collant de drap feutré roux ou noir, boutonné du jarret aux chevilles, fouillent et retournent la terre à l’aide du bel, fourche de fer à deux dents qu’ils enfoncent en appuyant fortement dessus leur pied nu ; ou bien, de retour le soir après une bonne vente de melons, de raisins et de tomates, ils s’asseyent les jambes croisées sous le hangar qui leur sert de maison, et font leur kief.

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Costumes populaires de Constantinople - Paysan de Péra

A qui mieux s’adresser pour savoir, si la chose était possible, ce qu’est le kief, sinon à ce derviche philosophiquement assis à la porte de son tekké, près du cimetière planté de buis et de rosiers, où reposent ses frères, portant encore, même après leur mort, le Sikké-i-chérif, saint bonnet, comme le dit son nom, qui les a signalés pendant leur vie à la vénération des fidèles musulmans? Le binich, manteau de gros drap jaunâtre, vient à peine de remplacer les vêtements blancs, la jupe plissée en longs tuyaux, sous lesquels le bon vieillard, au son cadencé de la flûte, a tourné tout le jour sur lui-même, les bras en croix, la tête inclinée sur l’épaule, en répétant d’instant en instant : Mon cœur brûle, mon cœur se consume d’amour; il n’y a qu’un Dieu, c’est Dieu ! Mes yeux reverront-ils le bien-aimé ?

Chaque soir, le mewlewi s’assied ainsi, après avoir, ses actes religieux terminés, remis ses bottines jaunes dans ses paboudj de la même couleur consacrée, et chargé gravement le lulé de terre rouge de son tchibouk en bois de cerisier. Les yeux dans le vague, il égrène lentement son chapelet et murmure d’une voix pieuse, à mesure que passe sous ses doigts chacun des cent grains d’ambre du tesbih, un des cent noms mystérieux du Dieu unique.