Empereur Napoléon

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Empereur Napoléon

Message par worldfairs » 23 août 2018 11:39 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

napoleon.jpg

L’Empereur Napoléon.
DE M. MEISSONIER.

C’est bien lui , l’homme à la redingote grise, au regard pensif, le vainqueur de Rivoli, de Marengo, d’Iéna, celui dont les moindres paroles, qu’il fût sur le trône ou dans l’exil, ont eu le don d’éblouir, d’émouvoir, de fasciner les peuples.

Napoléon est à cheval, im mobile. La mai n droite tient la bride. La gauche repose négligemment sur la selle. Le cheval, doux, paisible, d’une beauté de formes admirable, fier du maître qu’il porte, rappelle à l’esprit le mot d’Henri Heine :
... Si j'avais été alors le prince royal de Prusse, j’aurais envié le sort de ce petit cheval... »

Sur le second plan, dans un chemin creux s’avance l’état-major.

Au fond l’on aperçoit un paysage de Pologne, des bois, et à gauche du spectateur, la rivière. On est au lendemain d Eylau, à la veille de Friedland. Le ciel est sombre comme le pays lui-même, et comme la figure de l’état-major.

Le temps des victoires faciles est passé. On lit sur la figure impassible, mais concentrée de l’Empereur toutes ses inquiétudes. Il n’a plus affaire aux princes, aux généraux et aux diplomates, mais à la nature même. Le climat est glacé, la pluie est continuelle et ne cesse que pour faire place au brouillard; les canons s’enfoncent dans la terre détrempée ou dans les marais; les fantassins même n’avancent qu’à peine. Les villages sont clairsemés; les paysans, à demi-sauvages, s’enfuient dans les bois; quelques gentilshommes et quelques bourgeois viennent seuls au-devant de l’armée française, demandant des armes contre les Russes. Le reste, craignant le retour des Cosaques et la vengeance du czar, n’ose se prononcer.

« L incertitude de l’avenir les effraye, écrivait en ce temps-là Davoust, et ils laissent assez entendre qu’ils ne se déclareront que lorsqu’en déclarant leur indépendance,on aura pris l’engagement tacite de la gaie rantir. »

Voilà de quoi rendre soucieux l’arbitre de l’Europe. Son armée, privée de vin, de bière et d’eau-de-vie, harcelée par les Cosaques, tourmentée par la nostalgie, tourne les yeux vers la France. Déjà les principaux lieutenants murmurent; Lannes regrette Paris; Augereau est malade.

« Les officiers d’état-major, écrit Napoléon à son frère Joseph, ne se sont pas déshabiliés depuis deux mois; j’ai moi-même, été quinze jours sans ôter mes bottes.
Nous sommes au milieu de la neige et de la boue...nous battant ordinairement à la baïonnette et sous la mitraille, les blessés obligés de se retirer en traîneau, en plein air, pendant cinquante lieue »

Où sont les champs de bataille de l’Allemagne et de l’Italie? Autrefois, quanti il descendit des Alpes en Lombardie, comme Annibal, Milan, Florence, Rome et Naples étaient la terre promise. C’est là que ses soldats déguenillés et sans souliers devaient trouver le prix de leurs fatigues, et comme il l’écrit lui-même à son frère Joseph :
« Du pain, du vin, des draps de lit, de la « société et même des femmes. »

Cet heureux temps est passé. L’âge est venu. Les soldats et leur chef ont vieilli ensemble. Leur courage est le même; leur foi dans son étoile a grandi; mais la gaieté de la jeunesse a disparu. Napoléon a trente-huit ans et onze campagnes. Mais quelles campagnes! Pour tout autre elles compteraient triple. En 1794, il a repris Toulon sur les Anglais; en 1795, il mitraille les Parisiens au nom de la Convention; en 1796 et 1797, il conquiert l’Italie sur quatre armées autrichiennes envoyées successivement contre lui; c’est, le temps d’Arcole et de Rivoli; en 1798 et 1799 il arrache l’Égypte au Mameluks; en 1800, c’est Maretigo; en 1805, c’est Ulm et Austerlitz. À ce moment tout paraît terminé, l’empereur d’Autriche est venu demander la paix à son bivac, le czar a obtenu de fuir; la grande armée n’attend qu’un signal pour faire une entrée triomphale dans Paris ; Napoléon l’a promis ; la paix est faite ; un tiers de l’Allemagne, sous le nom de Confédération du Rhin, suit nos drapeaux.

Sage s’il se fût arrêté là, quand lui seul pouvait mettre des bornes à sa puissance! Mais Dieu l’excite et le pousse. Ce Romain de Plutarque, né au dix-huitième siècle, veut effacer tous ceux qui l’ont précédé. Comme César il a conquis l’Égypte. Comme Charlemagne il est allé sur la frontière de Hongrie. Comme Alexandre il veut aller dans l'Inde. Ce dernier voyage, qu’il n’eut pas le loisir d’exécuter, était son projet favori. Ses agents parcouraient en tous sens la Turquie d’Europe, l'Asie Mineure, la Perse et l’Arabie. Pendant la retraite de Moscou, en 1812, au sortir de Krasnoe, les Cosaques trouvèrent dans le fourgon du maréchal Davoust un itinéraire tout tracé, étape par étape, de Paris à Calcutta.

M. Meissonier a bien compris et bien exprimé l’impassibilité antique de cette figure extraordinaire. I! a fort heureusement laissé de côté le tumulte de la bataille, la fumée des canons, la vue des baïonnettes et l’éclat des uniformes. Ce qu’il a peint, c’est Napoléon seul; les autres personnages et le paysage même ne sont que des accessoires.

C’est bien là le Napoléon de l’histoire, celui qui vient de vaincre les Prussiens à Iéna et de combattre les Russes à Eylau. Son œil clair et profond est tourné vers le ciel, et semble suivre dans les nuages une de ces pensées avec l’étoffe de laquelle, comme dit Henri Heine « un écrivain allemand pourrait écrire toute sa vie durant. »

Je crois deviner cette pensée. Après la bataille d’Iéna, il a traversé l’Elbe, l’Oder et la Vistule; il est entré dans Berlin et dans Varsovie ; son lieutenant Lefebvre vient de faire capituler Dantzick. Lui-même a pris ses quartiers d’hiver, à peine' interrompus par une-tentative téméraire de Bennigsen qui a voulu le surprendre et s’est fait battre à Eylau. Mais l’hiver est fini; le printemps, quoique tardif, commence à renaître. Bennigsen, retiré dans le Nord, vers la mer Baltique, couvre les abords de Kœnigsberg, la seule forteresse prussienne qui ne soit pas encore au pouvoir des Français. Napoléon s’attend à le revoir bientôt. Ses lieutenants l’ont prévenu sans doute que les Russes vont reparaître. Il examine son futur champ de bataillé.

La rivière qui coule à l’horizon entre deux rangs de collines est l’Aile. C’est sur la rive gauche que Bennigsen doit passer pour rejoindre Kœnigsberg. Ce coude formé par les collines doit nous cacher la petite ville de Friedland. Que l’ennemi s’avance, Napoléon est prêt, et l’attend au passage.

Lannes recevra le premier choc et sera chargé d’arrêter les Russes; c’est lui qui doit donner à l’armée française le temps d’entrer en ligne. Ney viendra plus tard et sera chargé de l’attaque principale sur Friedland. Si Bennigsen, comme Napoléon s’y attend, passe la rivière et s’engage sur la route de Kœnigsberg, Ney traversera de part en part l’armée russe pour entrer dans la ville, brûler les ponts et couper la retraite à Bennigsen.

La bataille sera rude et acharnée. Napoléon le sait d’avance. Il a vu l’infanterie russe à Eylau, il sait ce que valent ces hommes qu’il faut non-seulement tuer, mais pousser, après les avoir tués, pour qu’ils tombent. Excepté l’honneur de garder le champ de bataille, il n’a rien gagné. La neige et le froid, leurs alliés ordinaires, ont combattu pour eux ce jour-là.

Mais maintenant la partie est plus égale. L’armée française a des munitions et des vivres. On ne voit pas encore le soleil ; mais la neige et la glace ont disparu. Bennigsen qui croyait surprendre, sera surpris lui-même.

Hardi capitaine, ce Bennigsen! dur à la fatigue, dur à l’ennemi, dur à ses propres soldats, il ose attaquer celui que depuis longtemps on n’ose plus attendre en face. Mais que n’a-t-il pas osé déjà? C’est lui qui a donné le premier coup de sabre au czar Paul Ier. C’est lui qui a frappé d’un dernier coup de pied ce malheureux pour s’assurer qu’il était bien réellement mort. C’est lui qui a dit publiquement, trois ans plus tard, en parlant du grand-duc Constantin, lits de Paul Ier et frère du czar Alexandre : Si Alexandre mourait, en voilà encore un qu'il faudrait assommer.

Ce terrible vieillard commande seul l’armée russe. S’il n’a pas 1 habileté de Souwarow, il en a du moins l’indomptable énergie. En quelque endroit qu’on le joigne, il s’arrêtera pour livrer bataille comme un sanglier acculé. Et s’il s’arrête, ayant la rivière à dos et les Français en face, il est perdu, l’armée russe est détruite et la guerre est terminée.

Mais la pensée de Napoléon va plus loin. Voyez ce demi-sourire. Est-il homme, lui qui a gagné tant de batailles, à se contenter d’une seule victoire, même décisive? Du czar vaincu, car il le sera, c’est certain, ne pourrait-on pas faire un allié?

Quel triomphe si l’on pouvait séduire Alexandre, lui montrer en perspective le partage de l’Europe et de l’Asie, garder pour soi l’Europe, et pousser droit sur Constantinople et sur l’Inde ! A toi l’Orient ! à moi l’Occident ! Du même coup l’Angleterre serait isolée, bloquée, affamée, exclue du continent, tomberait en décadence comme Gênes et Venise. Puis, si le czar, mécontent de sa part de butin, réclame Constantinople et la Turquie, eh bien, on entraînera contre lui 1 Allemagne asservie, on ira jusqu’à Pétersbourg et Moscou, on refera la Pologne; on rejettera les Russes en Sibérie. Au fond, c’est une œuvre civilisatrice. U faut défendre l’Europe de l’invasion des barbares du Nord.

Et alors (poursuivons le rêve) la France sera pour jamais la grande nation, l’armée française la grande armée, et Napoléon, le grand empereur qui remplit le monde du bruit de son nom, et l’éblouit de son génie.

Quelle différence du Napoléon de 1807, que M. Meissonier a peint, à Napoléon premier consul, et surtout au général Bonaparte, commandant l’armée d’Italie! Le peintre a bien marqué ce changement. A l’agitation presque fébrile, au feu qui brillait dans les yeux du vainqueur d’Arcole, encore peu sûr de sa gloire et de son avenir, a succédé le calme de la force toute-puissante qui ne doute plus d’elle-même.

Tous ses rivaux ont disparu. Hoche a péri d’une mort mystérieuse. Pichegru s’est étranglé dans sa prison. Moreau, le vainqueur de Hohenlinden, est exilé en Amérique. Le reste a plié et ne parle plus (pie du service et de la gloire de 1 Empereur. Le seul Lannes garde encore son franc parler qui n’exclut pas toujours la flaterie. Masséna, qui a sauvé la France à Zurich, s’efface volontairement devant le maître. Tous les maréchaux attendent de Napoléon leur fortune; et lui, généreux distributeur du butin, fait pleuvoir sur eux les duchés et les niill ons. Quelle résistance pourrait-il craindre de ses lieutenants?

Autour de lui tout s’abaisse. Son Sénat s’agenouille dans la poussière. Son Corps-législatif (les muets, comme on disait alors) vote en rang et en silence. Le tribunat qui levait la tête, a été détruit. Napoléon seul est debout en France. Lui seul est grand.

Mais sa grandeur même l’isole. Son orgueil sans bornes humilie le reste du monde et pré.-pare sa chute. On peut lire sur ce fier visage, impassible plutôt que calme, le dédain absolu des hommes.

De là cos entreprises insensées, la guerre d'Espagne, l'emprisonnement du pape Pie VII, la seconde guerre de Russie où Napoléon, n’écoutant plus personne, va se précipiter follement. Il a gravi le sommet de la montagne. Encore un pas,—Friedland, suivi de Tilsit, — et il va descendre la pente opposée, celle qui mène à Leipzig et à Waterloo.

Le tableau de M. Meissonier est un magnifique commentaire de cette date de l’histoire du premier empiré. C’est l’œuvre d’un , peintre illustre et d’un philosophe.


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