Costumes alsaciens et badois

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worldfairs
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Costumes alsaciens et badois

Message par worldfairs » 16 août 2018 03:01 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

On a eu l’heureuse idée d’exposer au Champ de Mars les costumes de presque tous les peuples du globe, et de faire faire à bon marché aux visiteurs le tour du monde. C’est là un cours de géographie instructif pour tous. Mais une figure de cire, même quand elle est exécutée avec art — et on ne peut qu’admirer celles de la Suède et de la Norwége, — garde une certaine roideur qui choque l’œil et va à l’encontre de cette loi artistique qui prétend que la vie est la plus grande des beautés.

Costume alsacien
Costume alsacien

Faisons donc mieux, et après avoir constaté à l’Exposition la présence des costumes alsaciens, prenons le chemin de fer et allons dans le pays même voir la physionomie de ces loques sur des corps vivants. Le voyage n’est pas long, la route est charmante, et la courtoisie de M, Gireaud, secrétaire général de la Compagnie de l’Est, pour la presse parisienne, a été proclamée plus d’une fois, et personnellement je suis heureux d’en pouvoir rendre un témoignage public.

Donc la locomotive siffle, l’espace est dévoré, la course fantastique des morts de la ballade allemande se change en réalité. Les campagnes disparaissent, les provinces se suivent, la Champagne après l’ile de France, la Lorraine après la Champagne. Enfin le train s’engage dans les gorges des Vosges. Trois routes se disputent l’étroit passage creusé dans le roc par la mine : la voie ferrée, la route de terre et le canal; tantôt elles cheminent côte à côte, tantôt elles s’escaladent et se superposent en trois étages. Mais voici le jour, et après les convulsions de la nature, les riches et plantureuses plaines de la vallée du Rhin s’étendent à perte de vue. Le train marche toujours : voici Saverne et son palais épiscopal; Hochfelden et ses coteaux boisés; Schwindratzheim et son charmant moulin où l’on aimerait passer le restant de ses jours; Bruumath, la vieille ville romaine, et enfin au fond de l’horizon, sortant de la brume comme un navire qui s’approche de terre, la cathédrale de Strasbourg et son vertigineux clocher.

Costume alsacien
Costume alsacien

Depuis que nous sommes en Alsace, sur toute la route, le long des barrières du chemin de fer, nous les avons déjà revus ces costumes de l’Exposition; mais nous savons que nous les retrouverons à Strasbourg même;' et quel plus merveilleux encadrement peut-on leur rêver que ces rues étroites, ces maisons à
hauts pignons, ces toits qui usurpent la moitié de la hauteur totale du bâtiment sur lesquels est échelonné un triple rang de lucarnes et que surmonte la cigogne ! Que fait l’oiseau égyptien sur les cheminées de l’Alsace, et quelle secrète force l’attire chaque année des rives du Nil jusque dans la vallée du Rhin?

C’est jour de marché. De tous les cantons du département sont arrivés les paysans et les paysannes. La foule est grande et le spectacle est pittoresque. Les habits sont de couleurs bariolées. La veste blanche du Badois éclate comme une fanfare au milieu des habits noirs ou bleu foncé des Alsaciens; les jupes vertes, rouges et bleues des femmes alsaciennes s’étalent à côté des nuances plus sombres des habitants de la Forêt-Noire; les tabliers blancs et les gilets rouges se mêlent de la façon la plus originale.

Ce qui frappe dès l’abord c’est la naïveté, la candeur de tous ces visages; les costumes ne sont pas toujours gracieux, mais jusque dans ces accoutrements il y a comme un parfum d’honnêteté.

Costume alsacien
Costume alsacien

Notre première gravure représente une jeune paysanne revenant des champs. D’une main elle tient encore le râteau qui lui a servi à réunir le foin en tas, de l’autre le chapeau de paille soufrée avec ornements en chenille rouge. Elle appartient à la religion catholique, car sa jupe est rouge avec un liséré noir; ce liséré peut varier de couleur, et être bleu ou vert, mais cette large jupe plissée, en serge lustrée pour l’été, en flanelle pour l’hiver, indique d’une façon irrécusable le culte de la paysanne. La femme de la gravure suivante, que nous voyons de dos, porte au contraire la jupe verte à liséré noir des protestantes. La taille est plus raccourcie, mais les étoffes sont, selon les saisons, les mêmes. Le corsage de chacune d’elles est en étoffe coton et soie brochée de fleurs brillantes, avec un devant en forme d’équerre, brodé de paillettes en or et en argent. La chemise se serre au cou par une coulisse et retombe en une large guimpe gaufrée sur la poitrine. Sur la nuque est noué un fichu de soie ou de laine dont les deux bouts retombent sur les épaules. Les cheveux coiffés en bandeau par devant sont relevés en chignon et recouverts d’un petit bonnet en stoff garni de brocard d’or et d’argent; un ruban s’enroule tout autour et vient former sur le sommet de la tête deux ailes qui flottent au gré du vent. Est-ce la vue des cigognes sillonnant les airs qui a donné aux Alsaciennes l’idée de se coiffer ainsi? Le tablier blanc ne quitte jamais la paysanne; et les chemises dont les manches descendent jusqu’au poignet, ainsi que les bas sont d’une blancheur éclatante. Les chaussures sont des escarpins fort décolletés, avec un petit nœud de ruban en bouffette sur le dessus. Garantir ses souliers et ses bas de toute éclaboussure est une des graves préoccupations de la paysanne, et plus d’une fois on se croirait transporté dans les Landes, quand le dimanche on voit femmes et filles, pour éviter la boue, monter sur des échasses pour se rendre à l’église.

Costume alsacien
Costume alsacien

Voilà fidèlement décrit le costume alsacien ; il diffère de commune en commune par de petites distinctions de couleur et de forme, mais un œil expérimenté peut seul les reconnaître. Les habitants du Bas-Rhin qui touchent au Palatinat ont pourtant un autre costume dont notre troisième gravure donne une idée. Les couleurs sont plus sombres; le bleu domine; la jupe est bleu foncé, le tablier est bleu, le corsage est bleu lustré. Là on ne voit le linge que par l’échancrure du corsage, et cela ne laisse pas que d’assombrir le personnage. Quoi de plus riant que la paysanne du Kochersberg que nous avons décrite plus
haut, avec sa jupe rouge et son tablier blanc ! Au milieu des blés elle fait l’effet d’un coque-licotet d’une pâquerette. La femme de Woerth ou de Wissembourg n’inspire pas les mêmes idées joyeuses. Son corsage est à manches, sa coiffure est un chignon rabattu, tenu par un peigne très-haut, travaillé à jour et orné de rubans ou par un petit bonnet à dentelles bleu clair. Autour du cou se roule un ruban de velours qui descend en deux bandes sur le dos et forme ainsi un suivez-moi jeune homme dont la paysanne est loin de connaître la signification parisienne.

Dans toute l’Alsace non-seulement le deuil se porte en couleurs noires, mais toute cérémonie religieuse se célèbre avec cette toilette funèbre. Dans les mariages le romarin remplace la fleur d’oranger.

Costume badois
Costume badois

Le paysan, le dimanche, porte un large feutre noir à bord retroussé, formant pointe derrière la tête. Une longue capote en serge noire descend jusqu’aux genoux; elle est doublée de toile blanche et garnie d’une grande rangée de boutons noirs en corne ; le gilet en drap écarlate est orné de boutons jaunes; la culotte est noire et des bas en lin descendent en forme de guêtres sur les souliers. Aux champs, le paysan est coiffé d’un chapeau de paille et habillé d’une veste courte en toile ou en manchestre.

Lejeune paysan a généralement quitté la tradition de ses pères. Il s’habille à la française; pourtant son costume ne manquait pas d’originalité et même d’élégance. -Son pantalon en velours de coton, bordé de rangées de boutons de nacre, sa jaquette en drap également à deux rangées de boutons, sa chemise retenue sur sa poitrine par une agrafe d’argent et au cou par un foulard rouge, son feutre à large bord lui donnaient un air décidé et gaillard. La redingote noire, la casquette et le chapeau de soie ont triomphé de ce que la vanité de faire comme les autres et la fausse honte de se singulariser avaient déjà puissamment battu en brèche.

Costume badois
Costume badois

Il en a été de même chez certaines jeunes paysannes riches que nous avons réservées pour la fin et que représente notre quatrième gravure. Celles-ci ont voulu imiter les modes de la ville, tout en poussant la coquetterie jusqu’à maintenir certaines parties de leur costume traditionnel. Elles ont remplacé la serge lustrée par la soie et le mérinos, le brocart par les dentelles; le tablier a été maintenu, mais de blanc qu’il était, il s’est changé en soie noire; la meilleure confectionneuse a été mise en réquisition pour donner à la robe la coupe la plus moderne; un corseta été acheté chez la bonne faiseuse; les gants paille — jamais d’autres — sont venus de Paris, et une ombrelle garantit des rayons du soleil un teint qui ne veut pas être halé ! Voilà cette toilette surmontée, par une grotesque anomalie, du bonnet à ailes de moulin, que pour tenir raides on lave dans la bière; voilà cette toilette que nous retrouverons au marché, derrière un panier d’œufs et de beurre, offrant et discutant la marchandise — mais tout à l’heure celle qui en est revêtue va faire des visites, parler chiffons, jouer du piano, puis le soir venu, retourner à son village dont elle ne connaît pas les champs. Et qui l’a voulu ainsi? le père de famille qui, par vanité, par envie de paraître plus riche qu’il n’est, a envoyé sa fille en pension, lui a fait donner une demi-éducation, l’a déclassée de façon à ne pouvoir la donner en mariage ni à un habitant de la ville, ni à un paysan, la couvre de toilettes et de bijoux par ostentation, développe les mauvais côtés de sa nature, pour finalement faire le malheur de son enfant, et se ruiner lui-même. C’est là une des grandes plaies de notre Alsace; et le juif qui s’est abattu dans ce pays, couvert pourtant de toutes les bénédictions, a compris ce côté faible et vulnérable, et c’est par là qu’il.est entré dans la vie intime du paysan alsacien, gagnant tous les jours du terrain pour arriver à la fin à être maître de sa fortune, et qui pis est, de son autorité paternelle.

Costume badois
Costume badois

Nous ne pouvons pas» développer ici à notre aise cette longue et douloureuse histoire de la subjugation du paysan alsacien par le fils d’Israël, et il nous plaît mieux de faire une petite excursion archéologique dans l’histoire du costume en Alsace.

C’est toujours à l’étranger que les modifications ont été empruntées. Dans un manuscrit de l’abbesse de Hohenbourg, Herrad de Landsberg, intitulé : Hortus deliciarum, on trouve les premiers costumes alsaciens. C’est le costume gréco-romain, tel que les croisés nous l’ont apporté de Constantinople, qui le premier a été adopté dans toutes les classes de la société avec les modifications exigées par notre climat.

La tunique était portée courte par le peuple, longue par l’aristocratie. De longs bas en tricot fixés à des caleçons garantissaient les jambes du froid. Ce costume s’est conservé jusqu’au quatorzième siècle; à ce moment, les Anglais firent invasion en France, et poussèrent leurs hordes jusqu’en Alsace. Les bonnets pointus furent aussitôt à la mode, et le pantalon collant remplaça les hauts-de-chausses. Dans la seconde moitié du quinzième siècle, ce fut le costume espagnol qui, par l’influence de Charles-Quint en Allemagne et en Flandre, se répandit dans les provinces du Rhin. Les basses classes ne le revêtirent qu’avec répugnance, mais il dura jusqu’au dix-septième siècle, et put ainsi vaincre toutes les résistances. Les Suisses y apportèrent quelques modifications, mais Gustave Adolphe et ses Suédois le firent complètement disparaître. Les étoffes chaudes duNord, la coupe sévère, les couleurs foncées furent dès lors à l’ordre du jour. Le pourpoint céda la place à la longue veste et à la capote à larges pans.

Costume badois
Costume badois

C’est ce costume qui subsiste encore presque tout entier en Alsace. Nous l’avons dit, l’élément français lui porte de rudes atteintes, mais il a fallu le temps pour cela. Pendant la Terreur, il fallut l’intervention les représentants Saint-Just et Lebas, animés d’un sentiment tout patriotique, pour faire abandonner aux Strasbourgeoises leur antique costume, et nous lisons dans une proclamation du 25 brumaire an II, que « les citoyennes de Strasbourg sont invitées à quitter les modes allemandes puisque leurs cœurs sont français. »

Si l’Alsace, tout en étant la province de France où l'on garde le plus fidèlement les vieux costumes, abandonne pourtant peu à peu la vieille tradition, il n’en est pas de même du grand-duché de Bade. Là, tout est resté stationnaire; aucun élément hétérogène ne s’est mêlé à l’ancienne et séculaire coutume.
Reprenons notre route; quelques coups de sifflet de plus, et nous serons à Kehl, nous aurons traversé le Rhin, dont les âpres senteurs nous auront réjoui. A Strasbourg, le Rhin n’est pas ce fleuve calme et doux qui entoure Bâle de ses flots tranquilles; ce n’est pas non plus le fleuve au bord duquel le poète ira cueillir la fleur enchantée des ballades, ni prêter une oreille attentive aux chants de la Loreley; c’est un flot turbulent qui se précipite avec fureur d’un côté de la rive, tandis qu’il coule avec une majestueuse grandeur de l’autre côté.

A peine avons-nous passé le pont que nous voyons le costume de notre première gravure. Il est là ce jeune paysan, fumant sa pipe, impassible comme un ruminant, voyant les trains passer sans davantage se soucier de la vie qui l’entoure. Sa veste est blanche, son gilet écarlate, sa culotte en serge ou en velours noir. Sur la tête, il a une casquette en fourrure, qu’il porte été comme hiver. Quand il deviendra plus vieux, il laissera de côté cette casquette qui lui donne un petit air crâne, et il se coiffera d’un chapeau de feutre rond à large bord. Son costume restera le même, si ce n’est qu’il remplacera la veste par une longue capote.

La jeune fille de la vallée de la Kintzig est fort modestement vêtue d’une jupe en serge noire à mille plis; le tablier blanc, les manches de chemise, le corsage à taille courte se retrouvent des deux côtés du Rhin. Le bonnet, plus simple, n’a pas d’ailes et se noue sous le menton. Dans le dos tombent deux tresses de cheveux entrelacées de rubans. Notre sceptique ami, M. Alexandre Weill, prétend que ces cheveux n’appartiennent pas toujours à leur propriétaire. Où le faux va-t-il se nicher ?

En remontant vers la Forêt-Noire, nous trouvons la seconde paysanne avec son chapeau de paille en forme de tuyau de poêle, et ses bas rouges. C’est là aussi que nous trouvons le marchand d’horloges, le coucoutier, auquel notre dessinateur a donné un air trop casseur qui le fait ressembler au beau Nicolas de la chanson. Le pauvre homme est loin d’avoir ces allures de conquérant. Quand, chargé de coucous, marchant péniblement appuyé sur sa canne, faisant dix lieues par jour, il entre dans un endroit, il ne pense guère à faire le joli cœur. Son modeste gain seul le préoccupe. Tous les touristes le connaissent; ils l’ont vu dans l’allée de Lichtenthal; ils le rencontrent encore au château de Heidelberg ; ils le rencontreront au Mumelsée, et c’est lui qui leur jettera un dernier adieu cordial quand ils entreront dans le Val d’Enfer.

Il porte sur son épaule de quoi régler l’heure du monde entier. Et quels illustres personnages il promène avec lui : Saint-Népomucène et Napoléon, Saint-Antoine de Padoue et Washington ! Il est fier de sa profession et il a raison de l’être. Elle occupe plus de quinze mille personnes à Tryberget-à Neustadt, et la fabrication monte annuellement à une valeur d’un million et demi.

Il nous faut quitter tous ces braves gens, et c’est dommage. On respire mieux au milieu de ces cœurs honnêtes. Retournons à l'Exposition ; les mannequins nous paraîtront plus parlants que lorsque nous les avons quittés. Ne sont-ils pas animés par le souvenir de ce que nous avons vu?


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