Les attractions

Paris 1925 - Arts, design, fashion, shows
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worldfairs
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Les attractions

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Texte de "L'art vivant" de 1925

Il faut bien l’avouer, l’Exposition n’a pas toujours ce qu’on appelle « une bonne presse », mais ceux qui la dénigrent le plus volontiers font généralement une exception en faveur des attractions, et si vous interrogez quelque personnalité « bien parisienne » sur l’Exposition elle ne vous parlera certainement pas de la Cour des Métiers, ni de l’emménagement du Grand-Palais, mais des péniches de Paul Poiret et du Parc des Attractions.

Cette fois encore le snobisme a raison et les attractions sont certainement la partie la plus réussie de cette « Exposition des Arts Décoratifs et Industriels Modernes ».

La course de Paris
La course de Paris

— Mais, direz-vous, ces attractions sont-elles décoratives et modernes? Mon Dieu, les peintures qui ornent certaines baraques sont assez décoratives et les pâtisseries sous lesquelles on a dissimulé l’harmonieux développement du scenic-railway, ne sont ni mieux ni plus mal que tel autres décorations de l’Exposition; mais pour le modernisme, il faut bien reconnaître que la plupart de ces attractions sont inspirées de celles que nous voyons habituellement dans nos fêtes foraines.
Pourtant l’atmosphère est tout à fait différente de celle qui règne dans nos foires : d’abord il y manque ce pittoresque désordre qu’on rencontre à la foire du Trône ou à la fête de Neuilly, et puis il n’y a pas ces orgues mécaniques dont les sonorités mêlées aident si bien à créer une ambiance ; il n’y a pas de ces parades à grand spectacle comme celles du Cirque Lambert, des frères Amar ou d’Eugène de Paris ; il n’y a pas ces innombrables baraques : loteries, Musées Dupuytren, lutteurs, tirs, fabriques de glaces, dont la diversité donne tant de charme à un champ de foire ; il n’v a pas cette odeur de friture et de poussière, il n'y a pas surtout cette foule populaire et excitée qui ne serait guère à son aise dans l’étroit emplacement que l’Exposition a attribué à ses attractions.

C’est en effet sur le bas-port de la Seine, entre le Pont Alexandre III et le Pont des Invalides qu’est situé le Parc des A t. tractions. En haut le scenic-railway, et en bas sous les im menses courbes descendant au ras du sol pour remonter à la hauteur d’un cinquième étage, toutes les autres attractions, sauf les carrousels, placés l’un à l'entrée, l’autre à la sortie du Parc. C’est à la Société Parisienne d’At. tractions que ce Pa1 c a été concédé. L plupart sont anglaise: et ont figuré à l’Exposition de Wembley, et c’est sir Owen Williams qui est l’auteur du projet dont nous allons voir la réalisation.


Nous voici descendant, à l’angle du Pont Alexandre, l’escalier qui mène au bord de la Seine. Nous passons devant les péniches que le somptueux Paul Poiret a nommé, on le sait, Amours, Délices et Orgues, et nous arrivons devant l’entrée du Parc des Attractions. Là on nous réclame quarante sous (ou cinq francs) si nous voulons avoir accès à la Course de Paris qu’on appelle plus souvent — car les français adorent les mots étrangers bien qu’ils ne sachent pas les prononcer — scenic-railway.

Il est dix heures du soir, un bon repas pris sur l’une des tours dues au génie malheureux de M. Plumet nous a mis dans cet était d'euphorie où l’on accomplit en se jouant les pires imprudences. Sans doute si ce n’était la première fois que nous venions aux Attractions, aurions-nous réfléchi un peu avant de nous engager dans cette course : la seule vue des wagonnets rouges et verts, lancés à île terrifiantes vitesses dans les déclivités successives nous eût donné à réfléchir, mais nous avions eu à peine le temps de songer à ces deux infortunés dont le wagon dérailla Je jour même où le scenic fut ouvert au public, que nos billets étaient pris et que nous montions le cœur allègre vers notre destin. Nous n’étions pas les seuls et d'autres amateurs attendaient l’arrivée des rames pour s'y précipiter.

Nous fîmes de même. Je me plaçai heureusement à côté d'une charmante jeune femme qui ne cessa de s'agripper à moi et l'étreinte de cette aimable personne m'empêcha de prendre au tragique la situation dans laquelle je me trouvai quand, quelques secondes plus tard, notre wagonnet se trouva dévalant à cent dix à l’heure une pente effroyable. Chose curieuse, personne ne criait, la terreur était trop forte.

Sur le manège
Sur le manège

Sauf quelques âmes particulièrement bien trempées, nous avions l 'estomac terriblement serré, la respiration nous manquait, agrippés à la barre qui nous empêchait d'être projetés en avant dans les descentes, en arrière dans les montées, nous sentions la rame de wagonnets filera une vitesse terrifiante, puis ralentir pendant une fraction de seconde et repartir plus vite encore, sans que nos nerfs aient eu le temps de réagir. Enfin brisés, abasourdis nous arrivâmes au terme, de la course.
Puis notre wagon nous ramena tranquillement, et en ligne droite cette fois, à notre point de départ. Nous étions à peine débarqués que d’autres insensés prenaient nos places... Je dois dire d’ailleurs que cet étrange supplice n’avait duré que quelques instants : le temps d'aller à cent à l'heure du Pont Alexandre à celui des Invalides.

Le théâtre hindou
Le théâtre hindou

Autour de nous les lumières flamboyaient, scintillaient, leurs mille feux descendaient en cascades du Pont Alexandre, montaient des fontaines lumineuses, se reflétaient dans la Seine. Pour jouir de ce spectacle nous nous arrêtâmes sur la plateforme où l’on a installé Le Carrousel de la Vie Parisienne. Paul Poiret a eu l’idée de moderniser le manège classique en remplaçant les accessoires tels que chevaux, vaches, cochons, autos, par des personnages typiques de la vie parisienne : la midi-nette, l’homme-sandwich, le vieux monsieur, le marchand de tapis etc., etc., et de les placer sur une sorte de trottoir roulant. Les clients prennent place sur des sièges ingénieusement disposés.

L’idée était excellente, la réalisation l’est moins ; le désir de faire moderne et original a amené l'auteur à établir des formes souvent peu gracieuses et ce manège, qui aurait pu être charmant, devient ainsi désagréablement « artistique ». On éprouve pourtant un vif plaisir à voir le pittoresque mouvement de l’ensemble, les jolies jambes des clientes et à entendre l’orgue moduler des airs qui ne sont, hélas ni le Calife de Bagdad, ni l’ouverture de Poète et Paysan.

La cascade
La cascade

Mais nous voici en bas : Entre les charpentes de fer et sous le tablier où roule le Scenic-Railway sont disposées de petites baraques, voici un tir, un diseur de bonne aventure et une autre portant ce titre: Puits de la Vérité... Que ne ferait-on pas pour contempler cette déesse que tant de gens cherchent, en désirant ne la point trouver? Moutons ces quelques marches et nous pourrons nous pencher sur le puits d'où elle doit surgir. Un trou noir mais qui s’éclaire bientôt, et brusquement une foi me apparaît, une belle fille vêtue d'un charmant petit cache-sexe se met à danser la tête en bas... Nous cherchons " le truc " et nous voyons qu’un effet de glace renverse l'image de la danseuse et nous permet d'admirer par le bas son agréable anatomie. Une autre lui succède, niais à peine a-t-elle fait deux ou trois fois le grand écart que le puits se trouve de nouveau plongé dans l’obscurité.

Nous n’avons que quelques pas à faire pour nous trouver devant l’unique ménagerie. Ses dimensions imposantes et son titre évocateur. Jungle de Frank Henry nous engagent, à entrer, d’autant plus qu’une sorte de gnome vêtu à l’orientale nous assure que le spectacle est permanent.

En effet à l'intérieur nous trouvons de fort beaux animaux, pas très féroces peut-être, mais bien nourris et de belle taille : des hyènes, des ours, des loups, des panthères et des lions que Fernando fait travailler avec le flegme et la sûreté que nous connaissons pour les avoir maintes fois admirés à la ménagerie Marcel.

La jungle de Frank Henry
La jungle de Frank Henry

I,’attraction que nous trouvons ensuite est plus inattendue, tellement même que quelques personnes pudibondes crurent devoir protester et qu'elle fut interdite. Elle vient de rouvrir avec quelques modifications, elle ne s’appelle plus : Faites-les tomber du lit ! mais La Belle au Bois dormant, ce qui est, on en conviendra, beaucoup moins évocateur.

Malgré la foule très dense nous réussissons à nous faufiler jusqu'au premier rang, et nous voyons, dans un décor de chambre à coucher, deux lits légèrement surélevés. Dans ces lits deux jeunes femmes dont, on n ’aperçoit que le visage, le reste étant caché par les couvertures. Au-dessus, deux cibles sur lesquelles d’honorables gentlemen exercent leur force et leur adresse. Un vaste filet protège la chambre contre les balles de bois, et ses charmantes occupantes contre les entreprises des clients... Nous achetons, pour deux francs, cinq balles et nous aussi nous visons, ainsi qu’on nous 1 a recommandé, le centre de la cible, nous voudrions bien savoir ce qui se passera si nous atteignons le but... et brusquement, comme une balle a touché juste, le lit bascule et la charmante enfant, vêtue d’une courte chemise de linon, est précipitée à terre.

Voici une belle affiche représentant le Nain toréador et l'enfant géant et une baraque où des messieurs munis de fusils se « photographient eux-mêmes », ces attractions nous sont connues, aussi nous leur préférons la mystérieuse Cascade (Over the falls).

Cette attraction assez originale est devenue rapidement célèbre. Attiré par un superbe panneau représentant des sirènes enlaçant de hardis navigateurs on pénètre sans défiance dans la baraque, et on se trouve aussitôt aux prises avec des chausse-trapes. des planchers mouvants, de brusques courants d'air, et peu après on se trouve assis, puis couché sur une sorte de trottoir roulant : aveuglés par un puissant projecteur, assourdis par un bruit violent, agités de soubresauts ridicules, nous arrivons enfin dans la plus fâcheuse posture au terme de notre voyage, et là nous trouvons toute une aimable société qui s'égaye de nos malheurs. Nous nous relevons et nous nous mettons à notre tour à admirer l’arrivée de nos successeurs et les jambes de leurs dames...

Mais les spectacles les plus agréables ont une fin et bientôt nous nous retrouvons dehors en quête de sensations inédites et de frissons nouveaux.

Comme ni La Course de Fan's, ni La Cascade n’ont affaibli nos goûts aventureux, nous nous installons dans l’attraction appelée The Foot-Ball qui se compose de wagonnets circulaires munis à l'extérieur d’un large pneumatique. Certains wagonnets sont attachés par une chaîne et se mettent à tourner, les autres sont libres et sont violemment heurtés par les premiers.

C’est assez plat... voyons plutôt le Skee Ball et les Nègres à l'eau.

Jetez les nègres à l'eau ! est une variante de Faites-les tomber ! Le jeu consiste à taper sur une cible, et le nègre placé sur une planche, au-dessus d’une cuve est précipité dans l’eau si vous touchez au bon endroit. Cette attraction a surtout l’avantage de permettre aux âmes sensibles de s’apitoyer sur le sort de ces malheureux nègres.

Le carrousel
Le carrousel

Le Dodgen auquel nous rendons ensuite visite est lui aussi un sport assez violent. J’avais vu quelque chose d’analogue à Lyon l’an dernier, mais depuis, cette invention s’est perfectionnée et a pris un nom anglais. Vous avez, sur une piste assez vaste, un grand nombre de petits véhicules munis d’un moteur électrique, d'un volant de direction et d'une perche touchant le grillage qui sert de toit à la piste et où passe un courant électrique. Les véhicules peuvent donc aller dans tous les sens et le jeu consiste à les diriger les uns contre les autres et a organiser de petites catastrophes.

Mais quel est ce bruit formidable ? On dirait quelque express lancé à toute vapeur... mais non ce n'est que la Course de Paris dont les passages au ras du sol rythment d’un bout à l’autre la vie du Parc des attractions, arrêtons-nous un instant pour voir passer la prochaine rame et ses occupants angoissés, et en attendant nous pouvons regarder le curieux et violent Diabolic-Whirl qui lance en avant puis en arrière ses malheureux patients.

Café polonais
Café polonais

Mais voici le théâtre algérien :
On ne conçoit pas d’exposition sans danseuses algériennes. Mlles Aïcha, Fatma et lamina qui tiennent cet emploi sont à la hauteur de leur tâche, elles ont de beaux corps, de formes et de couleurs différentes ; elles exécutent avec maestria la danse du ventre et fout avec un détachement charmant les gestes les plus lascifs, rythmés par un orchestre aux sonorités grêles et perçantes. Quand ces trois artistes ont terminé leur numéro une grande Espagnole vêtue de noir, aux traits rudes et aux gestes anguleux leur succède, sa danse ne manque pas d’intensité, mais une annonce nous apprend bientôt que cette danseuse est un « homme-protée » M. Carlito.

Voici maintenant le Bol magique (Bow Slide) qui est sans doute, avec La Cascade, la plus amusante attraction de ce parc et non loin de là, La Chenille (Caterpillar) : c'est une sorte de manège, de montagne russe tournant à assez vive allure ; les wagons sont recouverts, quand la vitesse a atteint son maximum, par une sorte de couverture de couleur verte qui donne à cette machine sinueuse une apparence de chenille. Sous cette tente sont placés de puissants ventilateurs et des projecteurs et quand la toile se relève brusquement le spectacle est souvent curieux.

Mais voici longtemps déjà que nous marchons et ce n’est pas sans plaisir que nous arrivons aux sièges que nous offre le Théâtre des Sauvages. Pas très rassurant d'aspect ni de nom ce théâtre, entrons tout de même... Un grand diable de nègre qui est le chef de la troupe et qui s’appelle M. Ernest hurle de longs discours en anglais. Puis le tam-tam et les cymbales se mettent de la partie et les danses commencent. C’est d’abord une sorte de course surplace qui est, nous dit-on, une danse guerrière, puis un grand nègre nerveux exécute une danse brillante et violente dont nous ne connaissons pas la signification. Voici maintenant un mangeur de verre, le spectacle est d’autant moins agréable que M. Greeno est un blanc, M. Ernest, lui, mange du feu, ce qui est, on l'avouera, des plus banal; une danse générale termine ce rude et pittoresque spectacle.

Nous voici arrivés devant le Carrousel qui est au bout du Parc des Attractions. Il est magnifique et pourtant il est peu fréquenté; peut-être n’est-il pas assez « moderne », peut-être la foule ne vient-elle pas jusque là, toujours est-il que depuis quelques temps il a quitté ces lieux pour d’autres plus cléments.

Ce n’était pas un manège pour rire : les dragons, dans lesquels le public prenait — ou plutôt ne prenait pas — place, étaient terrifiants, et ce brillant édifice, de style baroque italien, était couvert de dorures, de sculptures, et de toutes sortes d’ornements d’une somptuosité et d’une richesse qui surprenaient d’autant plus qu’on venait de voir les formes sèches et pauvres des constructions « décoratives modernes ».

Le manège de la vie parisienne
Le manège de la vie parisienne
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Duel émouvant dont l'issue ne fait aucun doute entre l'esprit « baroque » et l’esprit géométrique, disait André Lhote en parlant de cette Exposition. En effet, l’issue de ce duel ne faisait aucun doute : le baroque a été vaincu et le magnifique et symbolique carrousel est parti...

Mais toutes les attractions ne sont pas dans le parc. D’abord il y a les cafés exotiques avec leurs orchestres, leurs chants, leurs danses mêmes ; il y a les dancings ; il y a enfin un second parc d’attractions beaucoup moins important mais qui contient le magnifique Théâtre Hindou.

Ce petit parc situé à gauche de l'esplanade des Invalides possède trois attractions : un labyrinthe, un homme-singe assez pénible à regarder, et ce Théâtre Hindou qui mériterait à lui seul tout un article, j’espère d’ailleurs que l'éminent spécialiste des questions chorégraphiques qu’est M. André Levinson l’écrira bientôt, moi je me contenterai de dire l’impression que m’ont faite les danseurs d’une si puissante originalité que M. Forbes a ramenés de l’Inde et des Hauts-Plateaux du Thibet. Les danses des deux femmes ; celle exécutée avec des bâtonnets frappés en cadence; la danse barbare et violente de deux Cingalais; les lascivetés du jeune Hindou qui leur succède, et enfin les tournoiements prodigieux et les magnifiques costumes des quatre Thibétains, sont d’une beauté dont je ne suis pas encore rassasié et, chaque fois que, poussé par je ne sais quel démon, je reviens à l'Exposition des Arts décoratifs Modernes, c’est devant cette scène où se perpétuent les plus antiques traditions asiatiques que je reviens toujours m’asseoir.


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