Les élégances masculines

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worldfairs
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Les élégances masculines

Message par worldfairs » 13 févr. 2020 01:43 pm

Texte de "L'art vivant" de 1925

Nous n’estimons plus que le costume soit une chose vainc. Lorsqu'il n’y met pas une affectation odieuse, lorsqu’il y met seulement des soins heureux et discrets, un homme élégant est à coup sûr mieux vu qu’un ours.

Croyez que c’est un grand progrès, et que c’est un progrès récent.

Des générations entières de Français ont eu à cet égard d'autres idées. Elles ont pensé qu’un homme digne de ce nom n’avait pas souci de son costume parce qu’un tel souci n’était pas viril. Elles étaient ainsi en contradiction avec tout l'univers, avec cette même nature que l’on prétendait, à la même époque, diviniser. Car, sur la terre, tous les mâles de toutes les espèces disposent, pour plaire et pour paraître, d’une robe plus magnifique que le tendre objet de leurs pensées. Jusqu'aux infusoires dans leurs gouttes d’eau. Ils sont merveilleusement parés. Leurs mâles lorsqu’ils entreprennent de séduire, dans ce cercle qui représente en somme le monde, on les voit danser à l’envi autour de leur belle. Et celle-là daigne, au terme de la fantasia, faire connaître son choix. Chez les loups, cette danse de l'amour a, dit-on, son équivalent dans un combat à mort. Voilà l’ordre véritable de l’univers.

L’homme étant te seul animal qui s'habille, l’homme étant le seul être qui substitue de certaines règles conventionnelles, de certaines contraintes générales à la simple rivalité des forces individuelles, et l’homme naissant aussi nu qu’un escargot sans coquille, l’homme enfin étant le seul être qui souffre et jouisse d’une idée tout à fait claire de la beauté, vous pouvez déduire de toutes ces considérations l'importance du costume. Autant qu’une nécessité, autant qu’une protection, il est parure, ornement, séduction. Fait de nos mains, il est bien — voilà le grand mot — un art. Les hommes du XIXe siècle étaient insensés de le mépriser. Je suis mystérieusement sûr que le dédain qu'ils ont gagné de leurs compagnes, cette soif d’une égalité absurde qui les dévore, vient en grande partie de là.

Vous souvenez-vous du portrait de Renan, par Bonnal ? Cette redingote pareille à un sac, ce pantalon informe, cette tête inculte, ces ongles couleur de corne. On vit des hommes d'État, on vit des ministres se faire gloire d’un vêlement hideux et malpropre.

Grâce au ciel, le temps a passé de ces mœurs abominables. Aujourd’hui, nous nous tenons tous, nous nous lavons et nous habillons. S’il n'est permis qu’à un petit nombre d’atteindre à ce degré d’invention calme et de raffinement qui seul fait l'élégance, tous les hommes du moins ont heureusement le même dégoût d'un ignoble costume que d’un acte vil.


ABANDON DES VÊTEMENTS A TAILLE

A l'Exposition des Arts, au Grand Palais, entre les robes scintillantes, éblouissantes, et les robes strictes et nues, les dames étant plus que jamais vouées aux extrêmes, pour tant de complets que vous admirerez, à peine si vous distinguerez une redingote, une seule, et deux ou trois jaquettes.

Cela est raisonnable. Cela est à l'image de la réalité.

C’est un fait que le vêtement à taille est pour ainsi dire abandonné. Il nous semble archaïque, il vieillit son homme, il surprend nos veux. En dehors de l’église, pour habiller le père et le fiancé qui conduisent à l’autel une grande fille aux yeux baissés, et en dehors du pesage d’Auteuil et de Longchamp, où, dites-moi, découvrez-vous une redingote? Celui qui en est paré n'imagine pas même qu’il pourrait s’en aller à pied dans les rues. Il a soin de ne laisser qu’au dernier moment la voilure qui le garde de la curiosité.

La voilà, cette redingote de nos pères. Cumberland y a pensé. Grâce à Cumberland, elle n’est pas absente. Elle est à vastes revers de soie unie, avec une courte jupe assez bombée, pareille à celle, quadragénaire mon ami, que tous les jours tu portais, lorsque lu avais vingt ans. Tu préférais que le revers fût à gros grains, et tu laissais le noir absolu aux vieux hommes, choisissant pour toi un gris de fer, au lieu que celle-ci est d’un sombre, pointillé de blanc, qui ne le plaît pas tout à fait .. O les premières visites aux amies de ta mère! T'en souviens-tu? Et prévoyais-tu que la machine ronde, toi dessus, irait à ce train d’enfer?

Un nouveau costume, dit "élégante", imaginé pour remplacer la jaquette. Modèle de Carette
Un nouveau costume, dit "élégante", imaginé pour remplacer la jaquette. Modèle de Carette

La jaquette est moins abandonnée. Elle est pourtant dangereuse. Dieu sait! Un peu de ventre que vous ayez, la jaquette l’étalera ; c’est une devanture. Si vous étiez arrivé à cet âge du majestueux dont parle Brillat-Savarin, vous vous en réjouiriez. Mais qui donc aujourd'hui accepte avec résignation une majesté pareille ? On s'évertue. On se prive du boire et du manger. On s'enorgueillit à cinquante ans d’une taille restée mince, et de ce petit air juvénile dû à cent moyens naturels, depuis la gymnastique et l'eau coulante jusqu'à la chute d'une vaine moustache.

Gros ou minces, nos anciens pourraient porter la jaquette, eux, du moins. S’ils ne le font guère, nous allons voir pourquoi. L'on essaie pourtant... Comment dire? L'on essaie de la galvaniser.
On essaie de lui ôter sa grande mine de cérémonie, pour lui donner des grâces estivales. O Rossen en a une d’un gris de perle en fil à fil, qui ferait bien même le matin, aux Acacias, avant le Grand Prix. La forme en est aiguë, à l'hirondelle. Et Carotte, pour mieux nous amadouer encore, pour mieux nous tenter, l’a arrondie et raccourcie. Il a même essayé de résoudre le problème du couvre-chef, qui est d'une invincible difficulté depuis l'éclipse du tube. Il a osé cette coiffure de feutre plein et dur, tronqué, ail sommet arrondi, qui n'est pas plus haut, seulement plus carré que le melon, et que l’on nommait autrefois un cronstadt...

Mais tout ce que l'on pourra essayer restera vain. Nous assistons à une révolution du costume masculin. Il y en a. Il y en eut une à la fin du XVIIIe siècle, peut-être l'un des prodromes de la Révolution politique, lorsque les Français, jusque-là les modèles de toute l'Europe, abandonnèrent leur habit pour le frac d'Angleterre. En moins de trente ans, ce fut chose faite. Si bien qu’un homme de 1804, avec sa cravate et son col, sa petite redingote, ou ses deux pans de morue, ressemble plus à un Européen de 1870 qu'à un Français de 1789. Je disais que nous assistons, nous aussi, à une révolution du costume. Commencée avant la guerre, elle a reçu de la guerre son achèvement. Nous en dirons, chemin faisant, les motifs en même temps que les résultats. Son principal caractère est dans l'abandon sans merci de tous les vêtements à taille.

Même de l’habit. Combien de fois par an mettez-vous un habit? Dix fois? En 1830, la grande cérémonie comportait encore un habit à la française, avec un petit bicorne à claque. Mais ceux qui s’habillaient ainsi parurent peu à peu des originaux. Le frac poursuivit et traqua l'ancien habit, jusqu’à régner tout seul. Aujourd'hui le smoquin — je dis : smoquin — rend la pareille au frac. Ce n'est une décadence que si vous le voulez bien. Ayez un smoquin parfait, mettez-le, n’allez jamais en veston au théâtre, ni dîner.


LES COMPLETS

Le smoquin est un veston. Il suit les mêmes modes, varie de longueur et de largeur en même temps que lui. Et le veston triomphe en cette Exposition comme il règne dans la rue. Je loue une telle fidélité.

N’allez pas croire que le veston soit une découverte toute récente. Non plus, elle n'est pas si vieille. Votre père en a porté, et le père de votre père. Mais votre aïeul, non, ou c’est lui qui a commencé, vers le milieu du siècle dernier. Ce fut d’abord un vêtement pour le voyage et pour le matin, en tout cas un vêtement pour la jeunesse. La veste intérieure de l'ancien costume français devenue un gilet, l'abréviation de la redingote finit par donner le veston. Lorsqu'on imagina de tailler les trois pièces dans la même étoffe, on cul les premiers complets. On les appela d’abord des « tout-de-même ».

C’est ce que nous portons du Ier janvier jusqu’à la Saint Sylvestre. Nous aimons là ce qui nous convient. Nous courons trop, nous descendons avec trop de hâte les escaliers du métro, nous y sommes trop pressés. Plus pourvus de biens, nous avons à conduire notre voiture. Le chapeau haut de forme en heurterait le plafond; les pans de la jaquette se prendraient dans la portière ; nous nous ferions l'effet de chiens savants. Il nous déplairait aussi de trancher sur la foute, par des moyens grossiers et apparents.

Voyez les costumes du Grand Palais. Le tailleur le plus réservé, le plus hautain, le plus fermé, le plus coûteux, a donné tous ses meilleurs soins au complet, absolument comme te tailleur plus accessible et modeste. Le très haut et puissant seigneur qui médite dans sa Rolls ou sa géante Renault, et le commis faisant risette aux clientes des Galeries, sont tous deux revêtus d’un complet apparemment le même. Cela n'est pas mal. De toute façon, Brummell et Baudelaire eussent aimé une époque du costume où l’élégance est idéalement réduite à la qualité pour ainsi dire imperceptible du tissu, et à l'excellence de la coupe, cet arcane fermé au vulgaire.

Je nommerai en toutes lettres ceux que je peux louer. Nul ne s'avisera de penser que ma plume soit vendue. Il m’est donc possible d'introduire en un sujet d’ordinaire tout soumis à la publicité, à la réclame, la liberté dont la critique dispose à l’égard des écrivains et des peintres.

Carette, qui a toujours mis sa gloire dans les vêtements à taille, a un très joli costume de cheval, au petit carreau bien net. La veste est à martingale et très pincée, la botte d’un joli marron d’Inde; mais le chapeau d’un brun trop rose. De Cumberland, un petit complet à rayure très fondue, entre le violet et le marron. De Voisin, un autre complet, couleur de pêche violacée, à grand carreau. Dans ces étoffes brouillées, quel que soit leur mélange, un ton finit toujours par dominer; qui est gris certaines années, mais aujourd’hui il est brun ou violâtre. Par fatigue de la rayure, vous rencontrerez plus d’un de ces carreaux fondus et contrariés, en lames de parquet, ou à losanges encore plus bizarrement enchevêtrés. Barclay, un curieux costume de plein air, avec la culotte droite et large, le tout, casquette comprise, à rayure horizontale fondue, le verdâtre alternant avec le rougeâtre. On s’efforce donc d'innover par le dessin aussi bien que par la teinte. Il y a sur quelques-uns de ces tissus une influence imprévue du cubisme (laquelle influence éclate en certains chandails). Harrison a même osé un costume qui rompe avec la neutralité habituelle. Imaginez un veston et une culotte, cette large culotte dont il me paraît absurde en France d’écrire le nom en anglais, un veston et une culotte de couleurs différentes bien qu'assorties. La culotte est d'un carreau léger sur un fond presque blanc ; la veste est d’un beige un peu plus foncé, à carrelage de parquet presque invisible. Le tout, d’un moelleux à tomber en extase, et recouvert d’un manteau brun clair à grands carreaux d’un jaune orangé. La chemise est décorée d’un médaillon ovale, à zones noires mêlées d’orange, le plus grand axe de l’ellipse étant horizontal. Chapeau gris brun.

Cavalier - Tenue du matin. Modèle de Carette
Cavalier - Tenue du matin. Modèle de Carette

Par manie de la perfection, il m’est arrivé d’être injuste pour les tailleurs français. Il faut, par exemple, qu'ils prennent garde encore à leurs manches. C’est très bien d’avoir obtenu une manche où les plis verticaux qui se forment entre l’épaule et le coude, évitent, autant qu’il est possible, les vilains plis horizontaux dans le haut de l'avant-bras, lorsque le bras se lève: il faudrait aussi ne pas exagérer l’étroitesse des poignets ni cette courbure, dans l'attente d’un coude qui n'est plié que par exception ; il faudrait enfin savoir qu’une manche ne veut pas grimacer dans tonte sa face interne, sous prétexte de donner plus d’aisance aux mouvements. (Non, clic n'a pas besoin de ce défaut, ni d’aucun autre. Un défaut quel qu’il soit est toujours inutile, et vous ne vous plaindrez pas; je vous donne là un précepte tout à fait moral, contenu dans un alexandrin).
Mais dans l'ensemble nos tailleurs, qui sont en progrès, ont actuellement raison contre Londres.

Pour sortir du veston cambré, à la mode depuis 1904 environ, avec ses variantes, les Anglais, ou quelques Anglais, ont inventé de prendre tout bonnement le contrepied. Us sont revenus au veston droit, à ce veston dont tous les plans verticaux étaient rectilignes. En France, le même désir d’innover a produit deux tonnes nouvelles, dont l’une est exécrable, bien qu’elle ait quelque temps égaré même de grands tailleurs, et l’autre en tout point exemplaire, non pas le caprice d'une saison mais le choix au moins d'une décade, à quelques retouches près qu’on ne saurait prévoir si l’un n’est prophète comme un fakir indien.

Vêtement de sport, inventé par Harrison
Vêtement de sport, inventé par Harrison

Dans la mauvaise forme, toutes les lignes sont anguleuses. L’épaule est en porte-manteau le coude pointu, le bras long, mince comme un fil, cl le derrière comme les deux poings d’un enfant. La poche gît au bout du bras, le dernier bouton presque au ras du bord inférieur. Le pantalon, en pain de sucre on large quelquefois, comme celui des étudiants d’Oxford (eu ce cas, une énorme canne). Vous avez vu quantité de jeunes gens mis comme cela. Ils avaient l’air de défier leurs aînés: « Faites-en donc autant ! » Ils ont presque tous compris qu'ils faisaient fausse route.

La bonne forme, elle, est une merveille d’équilibre. L'idée qui dicta le veston à taille n’était pas mauvaise. Elle a rendu aux tailleurs le plus grand service. Elle leur a rappelé les arcs de notre corps, qu'ils avaient oubliés, à force tic tailler des sacs. On n’a pas perdu de vue cette excellente idée, on l'a parfaite. On l'a doublée d'une autre qui n’est pas moins heureuse; celle de la simplicité. Elle nous délivre du maniérisme d’un veston pincé de tous côtés. Et de là, ce chef-d'œuvre : le dos est droit, il tombe d’un seul jet ; mais le devant suit l'ondulation du torse. Trois boutons, celui du milieu dans le creux de l’estomac.
L’épaule est à sa place, ni trop haut ni trop bas, elle est large, elle n’est pas épaisse. La hanche est serrée sans ostentation. Le pantalon, un peu plus large que Tan dernier, et je le préfère long, qui touche le soulier. Le tout, ample, souple, et commode, svelte, d’une bonne grâce père. Le bord de ce pantalon est naturellement relevé. C’est un signe capital de la révolution dont je parlais.

MM. les tailleurs, un beau pantalon est obtenu par la coupe plus que par le fer. Pas tant de mollet. C’est un luxe 1S30, aujourd’hui superflu. Un mollet trop fort se logera dans la longueur.


LE CHAPEAU ET LA CHAUSSURE

Il t’arrivera d’oublier ton chapeau. Je dis mal. Il t’arrivera de le laisser. Le soir venu et Tété, aux champs, tu sortiras volontiers sans chapeau.

Il n'y a plus qu’un chapeau. Il est en feutre mou. L’été, le canotier, qui est cette année assez haut, avec des bords assez petits. Si tu as le visage un peu rond, tu garderas toujours le bord assez large, en paille épaisse. Le melon est un monstre, aussi affreux que son nom. Quelle horreur ! La digne trouvaille du siècle qui inventa les chauffe-plats à musique. Le haut de forme a été rapetissé, il est légèrement conique. On l’efface, lu le vois bien, on l’atténue. On le veut le plus discret possible.

C’est que le chapeau mou étant le seul qui convienne à nos mœurs, à notre vélocité, à notre carrure, — voilà nos refrains — il se trouve qu'il est plus beau que les autres, plus naturel. Il est aussi plus varie. Il faudrait que vous fussiez vilain comme les sept péchés capitaux ou malavisé comme un predicant de parc anglais pour être incapable de dénicher le feutre, qui vous ira. Celui que Ton porte le plus cette année est entre les deux tailles. Il a sa coiffe très légèrement conique. Il a son bord ni grand ni petit, arrondi en général, cl que Ton baisse par devant. Vous pouvez adopter toute autre forme qui vous plaira, pourvu qu’elle soit bonne.

Les fabricants qui ont exposé ont tort de chercher des couleurs trop rares, un beige trop clair, quasi blanc, un fauve trop dore, un brun trop ronge, des tons trop faux ou trop vifs. On raffine de la sorte sur un objet lorsque sa vogue tend à diminuer, pour émoustiller la clientèle. Erreur de psychologie. La faveur du chapeau mou étant ce qu'elle est, nous aurions voulu voir à l’Exposition une grande montre, mais où les couleurs normales domineraient.

Dit en passant: vous ne vous croirez pas obligé d’avoir un chapeau d’Angleterre; il y en a de très bons en France.

A l’autre extrémité de la personne, à présent. La chaussure en est au même stade favorable que le veston. Il semble aux gens qui l’aiment belle, et s'y entendent, que jamais elle ne Ta été davantage. Après avoir tant oscillé entre les bouts trop ronds et les bouts trop pointus, nous en sommes an juste milieu. Je dis cela, et je sais un soulier achève en demi-cercle et qui est le plus joli du monde, avec sa grosse piqûre très bien trouvée. Le grand secret est dans la disposition des pentes, si Ton peut dire, de la chaussure Sous voulons un soulier dont l’aplomb soit parfait, l’osé, il faut que la semelle touche entièrement le sol, depuis l’arche du pied jusqu'à la pointe. Sons l’arche, ladite semelle s’amenuise peu, elle garde de l’épaisseur jusqu'au talon, qui lui-même n'est pas mièvre, n'a pas un profil oblique, mais repose, au contraire, franc cl décidé.

Pourquoi donc la plupart des grands bottiers sont-ils absents du Grand Palais ?


LE LINGE ET LA PETITE OIE

En fait de costume, il y a toujours lieu de distinguer les variations qui engagent l'avenir, les changements qui sont acquis et les volontés ou le caprice du jour.

La chemise molle, telle est la variation radicale.

Compare: deux hommes en léger appareil, celui d’à présent, celui d’il y a quatre lustres. Notre contemporain a sa chemise molle, assez étroite, il a son caleçon de joueur de football, sa chaussette est tendue par une jarretelle, elle est comme peinte sur la chair. S’il a évité la bigarrure, si la chemise, si le caleçon ont même couleur et même dessin, si la jarretelle est assortie à tout le reste, et la chaussette avec la cravate, il est agréable aux regards d’Eve. D'ailleurs tout prêt à la serrer contre lui, au premier indice, tant il se sent à Taise. Et l’autre? Il avait son torse enveloppé d'un paquet de toile blanche partout bouillonnante, et empesée, raidie en manière de carcan. L’idée d’une cassure qui pût gâter son plastron lui était un continuel tourment. Ses deux jambes flottaient dans un falzar dont il fallait que les cordonnets, en les nouant sur la cheville, retinssent tant bien que mal les pauvres chaussettes. Allons ! ce n'était pas de jeu. Si les filles d’Eve aujourd'hui ont cessé de railler les fils d'Adam, si les fils d’Adam ont cessé, à peine hors de page, de trembler devant les filles d’Eve, ce curieux phénomène a certainement un grand nombre de causes. La révolution du costume masculin n’y est pas, je crois, étrangère. Regarde: ce gosse et sa bien aimée qui se mesurent du coin de l’œil, comme deux athlètes égaux entre les cordes, et conseillez-lui de n’être pas méchant, conseillez-lui d'être gentil, gracieux, mais aussi, n’oublie: pas de le féliciter pour son calme.

La fureur du moment, pour le linge, est le carreau. On en met partout. Dans la vitrine de Seelio, admirez ces beaux dessous aux fines lignes entrecroisées. Le goût en est sobre. Seligmann a une chemise jaune à carreau violet dont le chiffre est sur la manche. Hayem, une chemise de crépon blanc ou écrit, je ne me souviens plus bien, mais clair. Elle a su allier le juste et la modération. Les deux systèmes de rayures, qui sont noires dans le sens vertical et orangées dans le sens horizontal, dessinent en se rencontrant un carreau de vaste dimension. Et pour échapper à la fatalité de ce carreau, David a inventé un arrangement de courbes légères, noires et orangées.

Seelio, pyjamas, cravates, foulards et robes de chambre
Seelio, pyjamas, cravates, foulards et robes de chambre

Les robes de chambre sont magnifiques, les pyjamas somptueux. Salut, princes et maharajahs ! L'homme qui est simple dans la rue, et se couvre chez lui de ces soyeuses splendeurs, n'est pas une bête.

Le col cassé que l'on met avec le smoquin ne sera plus trop bas. L’angle que dessinent ses deux cassures est bien ouvert. Les grands ouvriers, dans le col double, dédaignent’ de laisser aux deux pointes un excès de longueur et d’acuité. Le col cassé imaginé par The Sport, avec ses deux cornes en forme de marteau est une pure folie....

Mais la petite oie, mon cher ami, ce n'est pas toi, même si tu as tiqué tout à l’heure devant celte expression, parce que tu n’as pas lu Molière ni le Père Bouhours. La petite oie, c’était en ce temps-là tout l’ornement, la décoration du costume: les canons, le jabot, la dentelle des manchettes, les rubans de la veste. Notre costume n’en a pas. Sa beauté est uniquement celle que la ligne peut ajouter à l'utile. Dans les classifications que la critique de la mode a lieu d'introduire, il sera pourtant commode de ranger sous ce vocable un certain nombre d’objets qui complètent notre semblant: la canne, le briquet, le porte-cigarette, le portefeuille, la bague, l’épingle, la jarretelle, la ceinture, les bretelles (si tu en portes encore, comme je te le conseille, avec l'habit et le smoquin, cl elles seront noires ou grises, avec des initiales de couleur).

Nous avons même un vestige de la petite oie, c’est la cravate. Elle est fonction de toutes les autres pièces du costume, ne l'oublie pas, et si lu as l’amour des couleurs vraies, c’est le seul point où lu pourras contenter ce goût. Les cravates de l’Exposition obéissent aux deux inclinations du moment ; elles sont carrelées ou flamboyantes.

Une canne, c'est un jonc. Une canne, c'est un rotin Une canne, c’est une branche de merisier ou de noisetier. Originairement, une canne est un bâton. C’est une branche d'arbre coupée et parée. Mais parée le plus simplement possible, aujourd'hui, bien qu'Antoine, Delpeuch, Degobert aient ici des objets de vitrine ou de musée, des rhinocéros et des hippopotames translucides, des amourettes tachetées, des pommeaux en lézard, et cette curieuse poignée parallélépipédique en galuchat, à filets d’ivoire. Le sceptre des rois d’Homère et la haute baguette du Roi Soleil ont ce successeur non moins magnifique.

Tu rencontreras à l’Exposition des porte-cigarettes d’argent vastes comme une pelle, ou réduits à la taille d'une petite boîte. Il en est de cuir aussi ; maroquin pour le soir, en porc ou en vache pour accompagner tes complets. Hermès en a deux entre lesquels il est difficile de choisir. Royaux. Il n’est pas plus facile de les dépeindre. L'un ressemble à un porte-monnaie plus vaste. L'autre, quand il s’ouvre, prend la forme d'un chevalet qu’on peut poser. Le fauve ou le rouge de ces cuirs est « crier d’admiration ou tomber en rêverie.

Continue. Promène-toi. Achète, si tu le peux. En tout cas, contemple. Moi, je te laisse. On n’en finirait pas.

Et je signe, ma foi, en toutes lettres. Puisqu'un Balzac, puisqu’un Stendhal, puisqu'un Bourget se sont plu dans l'amour de ces objets frivoles, ni loi ni moi n’en serons déshonorés.


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