Le livre et ses éléments

Paris 1925 - Arts, design, fashion, shows
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worldfairs
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Le livre et ses éléments

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Texte de "L'art vivant" de 1925

Dans la bibliothèque aux élégantes proportions, construite par M. Paul Huillard, où les verrières bien disposées et discrètement décorées de verres de couleurs donnent passage à une lumière abondante et égale, il semble que les livres devraient tout d’abord s’imposer à l’attention. Mais un règlement, élastique à dessein, a permis de leur adjoindre, non seulement les productions du fondeur, du papetier, du photograveur, du chromiste et de l'imprimeur, ce qui est au demeurant légitime, puisqu’elles sont les éléments premiers de la matérialité du livre, mais encore les estampes ! Et quelles estampes ! Les plus volumineuses, les plus murales et, par conséquent, les moins livresques. Or, l’estampe n’est sœur du livre que dans l’illustration. L’eau-forte, le bois, la litho ont leur valeur propre, que nul n'est tenté de méconnaître. Mais non crat hic locus.

Bois pour "La geôle de Reading" d'oscar Wilde. Daragnè. Pichon, éditeur
Bois pour "La geôle de Reading" d'oscar Wilde. Daragnè. Pichon, éditeur

Reconnaissons, cependant, que, n’était leur inopportunité, les grandes et pathétiques compositions sur pierre de Rouault, les bois si fortement imprégnés de nature de Gabriel Belot, les fines, souples et expressives incisions d’un Béjot, d’un Beaufrère, d’un Leheutre, d’un Kayser, d’un Le Meilleur, d’un Frélaut, d’un Beurdeley, d’un Gobo, d'un Brouet, d'un Vergé-Sarrat, d’un Dauchez, d’un Féau, d'un Peské, etc., sont fort agréables à regarder, et l’on oublie volontiers qu'elles ne sont point ici à leur place.

Le châtiment des amantes cruelles, de Boccage. L. Jou. Le Goupil, éditeur
Le châtiment des amantes cruelles, de Boccage. L. Jou. Le Goupil, éditeur

On aurait aussi souhaité un classement plus rigoureux des matières. Une exposition de l’importance de celle-ci, doit avant tout être méthodique. Chaque section est, pour les visiteurs spécialisés, un enseignement. Ils doivent trouver immédiatement ce qu’ils cherchent. Or, il en est ici comme de notre exposition du livre à Florence. A Florence, les Allemands ont présenté un ensemble discipliné, choisi, logiquement distribué, avec un catalogue exact et minutieux. Nous, nous sommes allés à la bataille des bords de la Seine comme à celle des bords de l’Arno, en ordre dispersé, avec des effectifs insuffisants (nos grandes sociétés de Bibliophiles de Paris sont absentes, ainsi que certaines firmes qui complaît dans le livre !) et sans catalogue. C’est, à notre avis, une imprudence. Pour lutter contre un adversaire dangereux, il faut des armes et des méthodes aussi perfectionnées et aussi modernes que les siennes. Il y a bien un catalogue général direz-vous ! Ah ! parlons-en ! Il est tellement sommaire qu’il en est presque inutile et tellement fautif qu’il en devient odieux. Personne ne l’a donc corrigé? Et quelle présentation vulgaire pour un Catalogue officiel d’une exposition d’Art Décoratif !

D'après Botticelli. Dante. L'enfer. J. Beltrand. Beltrand, éditeur
D'après Botticelli. Dante. L'enfer. J. Beltrand. Beltrand, éditeur

On a d’autant plus le droit d’être fâché de ces erreurs, que cette section du Livre est, au fond, charmante et plaide, avec un sourire, en faveur de notre goût. Nous avons un génie en fleur, ce n’est pas douteux. Et l’on ne craint pas, au-delà des frontières de s'en inspirer. Nous sommes la terre où les influences que nous subissons (russes, persanes, japonaises, chinoises) se transforment et deviennent européennes.

Illustration pour "Fermé la nuit", de Paul Morand. Pascin. N. R. F. éditeurs
Illustration pour "Fermé la nuit", de Paul Morand. Pascin. N. R. F. éditeurs

A côté de Jacques Beltrand et de Schmied (que je considère personnellement comme deux maîtres) se rangent une quantité d’éditeurs qui servent aux bibliophiles le plat ou plutôt la sauce multicolore qu’ils affectionnent et, tour à tour, ils utilisent l’eau-forte, le bois, la lithographie, comme supports du colonage. Je citerai Helleu et Sergent et les lithographies en couleurs de Ch. Guérin, pour le Voyage Egoïste, de Colette et les bois en camaïeu, de Fr. Brangwyn, pour Les Villes Tentaculaires ; La Nouvelle Revue Française et les lithos en couleurs de Boussingault, pour Les Propos de Vénerie, et celle de Laboureur, pour La Promenade avec Gabrielle ; Mornay, toujours soigneux avec : La Prière, bois en camaïeu de Math. Méheut; L’Ile d’Enfer, bois en couleurs de Barthélemy; Les Sept femmes de Barbe bleue, bois en noir et en couleurs de S. Sauvage, etc. Kieffer, audacieux et décidé, prêt à essayer tout ce qui est nouveau, artistes et procédés, a adopté l’eau-forte coloriée de Sylvain Sauvage (Les Bijoux Indiscrets, Contes de Jacques Tournebroche), les bois coloriés de Marius Martin (Le peuple de la Mer). Crès, — il a aussi un fort joli pavillon spécial, en forme de livre, où ses éditions sont fort bien présentées, — a des bois en couleurs de R. Bonfils (Sylvie), des images de Dufy, d’Hérouard, de Van Dongen, de G. Barbier, etc. Jonquières, qui est volontiers d’avant-garde pour l’illustration, utilise l’eau-forte rehaussée au pochoir de Chas-Laborde pour Malice, et la pointe-sèche en couleurs de Latapie pour La Princesse de Babylone ; Briffant orne d’eaux-fortes coloriées d’André Lambert les Contes fantastiques d’Hoffmann, etc. Tous ces noms à titre d’exemples, pour montrer combien sont nombreux les ouvrages illustrés en couleurs.

Bois pour "Candide". Siméon. Maynal, éditeur
Bois pour "Candide". Siméon. Maynal, éditeur
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Les mêmes éditeurs, au reste, emploient, et plus fréquemment encore, le coloriage au patron sur cliché au trait. Cela est rapide et amusant comme une image populaire. Ainsi Les Aventures du Roi Pausole, spirituellement illustrées par Carlègle, tous les Joseph Hémard, d’une si piquante fantaisie, les Gus Bofa, si bouffons, J. Touchet, plein de verve et de raillerie, dans La Merveilleuse histoire de Nas’z Eddine, et vingt autres, Lucien Laforge, Pierre Falké, Pastré, Hellé, Gérard Cochet, Mme Franc-Nohain, Edy Legrand, Jodelet, Raoul Dufy.

Bois pour "La femme qui était retournée en Afrique" de L. Bertrand. Serveau. Le livre, éditeur
Bois pour "La femme qui était retournée en Afrique" de L. Bertrand. Serveau. Le livre, éditeur
lafemmequietaitretourneeenafrique.jpg (58.08 Kio) Vu 211 fois

D’autres éditeurs font usage de procédés plus raffinés, qui transportent dans la page l’aquarelle originale. Notons, parmi les bonnes choses, L’Oiseau lieu, de Maeterlinck, délicieusement illustré par G. Lepape (Le Livre), Le Neveu de Rameau, où Bernard Naudin a été si proche de Diderot (Blaizot). Mais c’est surtout dans les productions documentaires que ces procédés photomécaniques fort compliqués, ont leur plus parfaite application. On le constate aux publications d’Helleu (Prud’hon, Poussin), de J. Lévi, de Morancé (Le Théâtre romantique, L’Impératrice Eugénie), de Floury (Desboulin, Les Johannot), de La Librairie de France (Vingt Nus, L’Ame du Cirque) etc., et de ces firmes considérables et universellement connues, Hachette, Plon, Larousse, Armand Colin, Delagrave, Garnier, qui ont surtout pour but l’enseignement et font un judicieux appel aux procédés photomécaniques les plus perfectionnés et, par suite, les plus fidèles.

Reliures de la librairie Larousse
Reliures de la librairie Larousse

Pour dominante que soit la couleur, elle est loin — et c’est heureux ! — d’avoir conquis tout le terrain bibliophilique. Le livre en couleurs est charmant, mais le grand livre sera toujours en noir.

Eau-forte pour "Malice" de Pierre Mac-Orlan. Ch. Laborde. Joncquière, éditeur
Eau-forte pour "Malice" de Pierre Mac-Orlan. Ch. Laborde. Joncquière, éditeur
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Helleu, associé à Sergent, dans Les Fêtes Galantes, Chansons Françaises, Les Affaires son! les Affaires, etc., présentent des titres de belle tenue et, dans ce dernier ouvrage, une habile typographie qui côtoie, sans fléchir, les rudes bois d’Hermann-Paul ; c’est ce que fait Le Goupy (La Revanche du Corbeau et Le Châtiment des Amantes cruelles, de Boccace) ; c’est ce que fait Claude Aveline (Dix-Sept histoires merveilleuses, Alfred de Vigny, par A. France); c’est ce que fait Léon Pichon dans son Enfer, dans son Lépreux de la Cité d'Aoste, dans son Anthologie grecque, dans son Rabelais, dans son Laus Veneris ; c’est ce que fait Bernouard, plus épris que quiconque de la couleur de la page par la seule typographie (Abrégé de l'Art poétique François, de Ronsard), de même que le «renaissant» Louis Jou, dont Le Prince, de Machiavel, imprimé sur des caractères de sa main, est un effort comparable à celui de William au-delà du Détroit.

Bois pour "Gargantua". Hermann-Paul. Pichon, éditeur
Bois pour "Gargantua". Hermann-Paul. Pichon, éditeur
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A vrai dire, la plupart des éditeurs, comme s’ils sentaient que la couleur est, à notre époque, un trompe-l'œil trop facile, cherchent à réaliser de beaux livres monochromes, même sans illustrations. Je viens de citer Bernouard, il y a aussi La Cité des Livres, (Le Théâtre de Racine, Le Roman français d'aujourd’hui); Bossard, La Pléiade, les Éditions des Quatre Chemins, etc. Ces dernières publient des fac-similés parfaits d’incunables, comme le Villon de 1489, La Danse macabre, de 14S6.

Bois pour les "Lettres à Melisande" de J. Benda. Siméon. Le livre, éditeur
Bois pour les "Lettres à Melisande" de J. Benda. Siméon. Le livre, éditeur
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Les illustrateurs constituent une véritable armée, qu’une Iliade seule pourrait dénombrer. Tout le monde connaît les noms de nos principaux graveurs sur bois ; Siméon, Vlaminck, Cheffer, Galanis, J.-L. Perrichon, P.-E. Colin, Latour, Max. Vox, Broutelle, Paul Baudier, Vibert, Ouvré, J.-P. Dubray, Gab. Belot, Noury, P. Gusman, Hermann-Paul, Emile Bernard, H. Lespinasse, Deslignères, Daragnès, Dignimont, Carlègle, Véra, Jeanniot, Bruyer, etc. plus ceux qui décorent les éditions Fayard et Férenczi, lesquelles ont réalisé ce tour de force commercial de donner pour 2 fr. 50, illustrés de bois pour la plupart originaux et imprimés sur un papier valable, des textes choisis parmi les plus appréciés sinon les meilleurs, de la production contemporaine.

Bois pour "Hop-frog", d'Edgar Poe, Siméon. Helleu et Sergent, éditeurs
Bois pour "Hop-frog", d'Edgar Poe, Siméon. Helleu et Sergent, éditeurs

Mais il y a aussi les autres procédés de gravure qui, toujours, inlassablement, reviennent à la charge, et cherchent à supplanter le bois dans ce qui est son domaine légitime. Il faut bien qu’il y ait à cela une raison persistante. Cette raison réside, je crois, dans la relative facilité d’exécution de la gravure sur bois. On arrive à faire un bois agréable, que l’on ait du métier ou que l’on n’en ait pas. De là, une abondance contraire au goût de l’amateur, qui tient à la rareté. Fui outre, le bois a toujours eu une réputation démocratique, ayant été naguère, l’illustration des calendriers, des almanachs, des images de sainteté, que le colporteur offrait le long des routes ou dans les foires ; or, l’amateur, surtout s’il est nouveau riche, récemment issu du bas commerce ou du tâcheronnat, n’aime pas à acheter ce qu’il a pu acquérir dans sa condition première. De sorte que, pour des raisons de fausse esthétique, de spéculation, de psychologie, et aussi de besoin de changement, le bois, qui parvient périodiquement à sortir du néant, est, périodiquement poussé à y rentrer.

Bois pour " L'ile d'enfer" de Rouquette. Barthélémy. Mornay, éditeur
Bois pour " L'ile d'enfer" de Rouquette. Barthélémy. Mornay, éditeur
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Actuellement, l’attaque est menée par le burin libre et la lithographie. L’eau-forte, sauf celle en couleurs par repérage, dont les éditeurs Carteret et Ferroud sont les représentants, est moins en faveur qu'elle ne le fut il y a vingt-cinq ans. Jeanniot, qui vient d’illustrer âprement Les Dieux ont Soif, après Les Paysans, et Adolphe, son chef-d’œuvre; Ch. Jouas, La Cathédrale (Blaizot), Goerg, Gromaire, Marie Laurencin, André E.
Marty (Scènes Mythologiques), (Le Livre), T. Polat, Mémoires d’un Rat (Dan Nieské), Ch. Dufresne, V. Prouvé, Les Centaures (Crès), Asselin, Rien qu’une femme et La Mort de quelqu'un (Crès), Chapront, Jacques Simon, Camoreyt, Achener, Bouroux, sont les porte-drapeau de la morsure, à laquelle s'adjoint naturellement la pointe-sèche, avec Chabine, Lobel-Riche, Malo Renault, Ach. Ouvré, A. Derain, Coubine, Lespinasse, plus brillant dans le bois, Jean Lurçat, Dunoyer de Segonzac, l’ns de la jeune gravure, etc.

Bois pour les "Villes tentaculaires". Brangwin. Helleu et Sergent, éditeurs
Bois pour les "Villes tentaculaires". Brangwin. Helleu et Sergent, éditeurs

Le burin libre a été revivifié, dans l'estampe, par Jean Frélaut et par Bernard Naudin, J.-E. Laboureur l’a appliqué au livre. On connaît la formule de cet artiste. Il allonge, déforme et simplifie. Ce n’est plus la nature, mais une « idée » à l'expression de laquelle la nature doit, comme un langage, se plier.

Laboureur est essentiellement graveur, il possède le sens de la page et ne tombe jamais dans le banal ou le commun (L’Appartement des Jeunes filles, Beauté, mon beau souci, Tableau des grands Magasins, The devil in love, eau-forte et burin). J.-E. Laboureur, qui a commencé par le bois, n’y a pas renoncé (Chansons Madécasses), et y a ajouté l’eau-forte (Supplément au Voyage de Bougainville, aquatinte) et la lithographie en couleurs, ainsi que nous l’avons dit plus haut.

Burin pour "Tableau des grands magasins", de Valmy-Baysse. Laboureur. N. R.F. éditeurs
Burin pour "Tableau des grands magasins", de Valmy-Baysse. Laboureur. N. R.F. éditeurs
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D'autres illustrateurs ont adopté également le burin, procédé au reste assez difficile, notamment MM. Daragnès et Jean Hugo.

Quant à la lithographie, tout le monde en fait, ou va en faire. Après Carrière, Steinlen, Lepère, Louis Legrand, Léandre, les éditions Vollard, qu’illustrèrent P. Bonnard, Maurice Denis, et qui maintinrent la tradition de cette technique, plus faite, toutefois, pour l’estampe que pour le livre, nous rencontrons P.-E. Colin, Contel, Reboussin (La Revanche du Corbeau), J. Marchand, Marc Chagall, Siméon, Vlaminck, Picasso, Dufy, Hermine David, de Togorès, R. Drouart (L’Ame et la Danse). On remarquera que nos illustrateurs ne se cantonnent pas dans un procédé unique et qu’ils s’essaient dans tous, successivement. Ils ne leur sont pas tous favorables au même degré.

Litho pour "Le voyage de Colette". Ch. Guèrin. Helleu et Sergent, éditeurs
Litho pour "Le voyage de Colette". Ch. Guèrin. Helleu et Sergent, éditeurs
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Nous ne voulons jeter, sur la reliure, qui devient, de plus en plus, le domaine du grand luxe, qu’un coup d’œil d’ensemble. Une analyse détaillée nous conduirait trop loin et serait, dans beaucoup de cas, un simple exercice de littérature, tant il y a de voisinage dans les talents.

Rendons d’abord l’hommage qui lui est dû à Marius Michel, de qui est parti le mouvement moderne de la reliure. On aurait souhaité que la plus large place fût faite à cet initiateur et que ses yeux d’octogénaire pussent se fermer sur une consécration légitime. Hélas ! Il n’a pas même une vitrine, qu’il partage avec son successeur Cretté, et nous ne voyons de lui que deux ou trois spécimens : Les Fleurs du Mal, Le Livre d’Heures, de Louis Legrand, La Cité des Eaux, de Henri de Régnier, qui montrent pourtant que le vieil artiste savait se renouveler et se « mettre à la page» avec la modération toutefois que commande l’expérience. Celui qui a beaucoup vu sait combien se brisent vite les essors trop audacieux.

Illustration pour "Scaramouche" de Gobineau Dethomas. Pichon, éditeur
Illustration pour "Scaramouche" de Gobineau Dethomas. Pichon, éditeur
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A côté de lui, Noulhac(Les Travaux cl les Jours, d’Hésiode) Gruel (La Sandale ailée), Canape (Le Prince, de Machiavel, Les Blés mouvants, de Verhaeren), Cretté (Personnages de Comédie), Lavoué, (Le Procurateur de Judée, décor pompéien, en mosaïque), se piquent d’être modernes, tout en conservant la liaison avec le passé. C’est la voie sûre. On remarque, à la rétrospective de l’Art décoratif moderne, si intelligemment organisée au musée Galliéra par son actif conservateur, Henri Clouzot, des reliures qui furent violemment modernes vers 1890, et qui nous paraissent déplaisantes aujourd'hui. Ne quid nimis, rien de trop, est un adage antique qu'il faut souvent méditer, parce qu’il s’adapte, d’une façon toute particulière, à notre tempérament latin.

D’autres relieurs préfèrent être délibérément de leur temps, comme Kieffer qui ne craint pas d'employer l’or ou les couleurs puissantes avec une sorte de frénésie ; mais Kieffer est un tempérament qu’on ne maîtrise pas. Il est naturellement audacieux et il a renouvelé, avec Engel, la tradition romantique de la plaque gravée (Les Fleurs du Mal, La Cité des Eaux). Son imagination luxuriante lui fait trouver, au gré de l’heure, des décors excessifs ou délicats et, parmi ces derniers, j’ai noté ceux des Poèmes de Raimbaud et du Vieux par Chemins.

Illustration pour "Eloge de la danse" de Welter, Edelmann. Mornay, éditeur
Illustration pour "Eloge de la danse" de Welter, Edelmann. Mornay, éditeur
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Legrain, qui jouit d’une gloire récente, symbolise bien notre époque par ses reliures. Il affectionne le décor libre, que ne limite pas le plat du volume, la ligne brisée, ou les cercles concentriques, mélanges d’influence japonaise et cubiste. Cela lui constitue une originalité certaine, qui a de la saveur. (Le Jardin des Supplices, La Princesse lointaine, Oscar Wilde). Robert Bonfils aime à «mettre la façade sur la cour », et il récidive avec les Fioretti. Nous trouvons encore de cet artiste, essentiellement coloriste, mais cette fois avec «façade sur rue»; c’est-à-dire décor sur les plats extérieurs, Le Séducteur, navire aux voiles blanches et roses sur des ondes d’argent; Soyez discret, feuillage rose et or, Florilège, bateau à la voile d’or, sur une mer et sous des nuages noirs, etc. Il y a toujours, dans ce cerveau bien organisé, un rapport exact et subtil entre le sujet de la reliure et l’esprit du livre. Enfin, Robert Bonfils ne manque pas d'invention, telle cette reliure pour Madame Bovary, dont l’intérieur montre d’un côté la voiture et de l’autre le cheval. Lewitsky exécute des bordures mosaïques qui veulent être riches et semblent surtout lourdes. David est de la lignée des Canape et des Noulhac.

Mais ce qui frappe le plus, dans cette section, c’est l’imposante majorité des femmes-relieurs ou relieuses. La reliure devient un apanage féminin. La femme y trouve l’application de dons qui s’exerçaient, il y a vingt ans, sur les cuirs pyrogravés et repoussés, des buvards, des liseuses, des portefeuilles, etc.

Reliures de Pierre Legrain
Reliures de Pierre Legrain

Mlle Louise Germain est une des premières qui se soit fait un nom dans cet art, en dessinant ses motifs dans le maroquin en points d’argent ou d’or (Cygne, de Tagore), procédé dont use également Mme Malo Renault, en y ajoutant fréquemment des scènes brodées à l'aiguille, fort délicates (Salome et La Chanson d'Arlequin). Mme de Félice ne manque ni de grâce, ni de finesse, ni même d’étrangeté. Sa reliure des Croix de Bois est des plus remarquables, dans sa transcription littérale et évocatrice. A citer aussi celle du Père Goriot. Mais parfois trop de fantaisie dans les lettres rend celles-ci malaisément lisibles. Il faut se méfier de la fantaisie typographique ; on en abuse aujourd’hui, au grand dam de la lisibilité et du style.

Reliures de Pierre Legrain
Reliures de Pierre Legrain

D’autres noms se pressent sous la plume : Mme Nicole Propper, Jeanne Julien, Germaine Schrœder (Goha le Simple, Tristan et Iseult), imaginative et fastueuse sans fracas, dans les tonalités tempérées, Françoise Picard (Du Sang, de la Volupté et de la Mort, trois cyprès sur un fond rouge, simple et grand), Marie Paule Povie (Eupalinos, décor géométrique bien équilibré noir et or sur maroquin citron, encadrant le titre au milieu du plat), Gérard de Mentque, dont les jeux de lignes sont d’une ingénieuse variété et passent adroitement d’un plat à l’autre eu enserrant le titre sur le dos (Jasmins), Geneviève de Lestard, qui n’est pas d’une moindre adresse, Jeanne Béziers, Marcelle Yvonne Moullade, Jeanne Langrand, qui vient de recevoir la bourse de voyage des Arts décoratifs. Rose Adler, de Léotard, etc., etc. Comme il y a des reliures — et des livres — dans tous les coins de l’Exposition et que l’on retrouve parfois les mêmes œuvres en cinq ou six endroits, il est impossible de tout voir et plus encore de tout noter. Ce que nous venons de dire suffit à prouver que la reliure marche du même pas alerte que le livre de bibliophile. Nous eussions aimé voir plus de cartonnages, de demi-reliures, accessibles aux bourses moyennes et convenant à nombre d’éditions qui ne supporteraient pas le coût d’un travail spécial sur peau pleine. Mais, à l'exception de quelques cartonnages signés de Mlle Magdeleine Ducommun, Andrée Karpelès et Edith Desternes, on ne rencontre guère que les cartonnages d’éditions des Hachette, des A. Colin, des Delagrave, des Plon, des Larousse. Cette dernière s’est spécialisée dans les livres d’enseignement et surtout de vulgarisation On ne compte plus ses dictionnaires, ses encyclopédies, ses publications mensuelles, dont la variété n’a d’égale que l’abondance, vraiment formidable, des documents. Elle a toujours eu le souci des présentations décoratives et ses titres ou ses plats de reliures, dus à des artistes tels que Grasset, Auriol, Giraldon, Mlle Villebeuf et Valentine Hugo, une parente de l’illustre poète, n’ont pas peu contribué à former le goût du lecteur.

Reliures de la librairie Larousse
Reliures de la librairie Larousse

Seuls MM. Peignot et Debernv ont exposé et représentent, sinon toute la production typographique française, du moins la plus importante firme typographique de France. Après avoir produit, ces derniers temps, l’Astrée et le Naudin — ils se préparent à « sortir » un nouveau type, le Carlègle, qui nous semble, — si l’on nous permet cette comparaison, — un caractère de bon équilibre et de belle santé.

C’est à M. Peignot que cet album doit sa page de titre et son justificatif, comme à Pierre Legrain qu’il doit sa magnifique couverture.

Les imprimeurs ont de plus nombreux représentants, et, puisque la couleur est à la mode, ils montrent ce dont ils sont capables en polychromie en même temps qu’en noir. Qu’il nous suffise de citer Coulouma, à Argenteuil, Hérissey à Evreux, Motti, Ducros et Colas, Draeger, Frazier-Soye, Maréchal, à Paris ; Mont-Louis, à Clermont-Ferrand. L’imprimerie Nationale s’est abstenue. Il est vrai qu'elle n’est pas plus moderne que le musée du Louvre...

Il y a aussi des spécialistes pour ex - libris, cette vignette que tout bibliophile devrait se piquer de posséder. Mais on en voit un nombre beaucoup plus considérable aux Salons, surtout à celui d'Automne. Ici.
Bécan, René Stern, Phil. Burnot, sobre et distingué, représentent la corporation, ainsi que Coquemer, très décoratif, qui dessine avec le même bonheur, des étiquettes commerciales. C’est peu en vérité.

Il en est de même pour les papetiers, que l’on semble avoir pris soin d’écarter, comme une concurrence possible aux gros fabricants.
Les papiers de garde, eux-mêmes, si individuels, ne sont pas mieux traités. On n’en voit que de rares spécimens, alors qu’ils sont légion. Je me contenterai de citer ceux de Mme de Félice.

Reliures de la librairie Larousse
Reliures de la librairie Larousse

Les procédés de reproduction photomécaniques n’apparaissent que sous deux importantes firmes, celles de Léon Marotte et de Jacomet et l’enluminure sous la firme de M. Saudé qui a écrit un Traité, de l’art qu’il pratique avec une incontestable supériorité.

Une exposition ne peut que donner les grandes lignes de l’art d’un pays et d’un temps. Quelle impression générale se dégage-t-il de la présente manifestation ? On peut la définir: le triomphe de la couleur.

Bracquemont, rapporteur de la Gravure à l’Exposition universelle de 1889, écrivait ces lignes : « Le fait dominant, la tendance caractéristique de la gravure actuelle, c’est la recherche de la couleur. » Il entendait ce terme à la façon des graveurs, pour qui il signifie une grande variété dans les valeurs du noir au blanc. Nous-mêmes, nous constations, dans le volume consacré, par la Gazette des Peaux-Aria, à l'Exposition de 1900, que “ la recherche du coloris (et non plus la couleur !) dominait l’estampe contemporaine. Il n’avait pas moins pénétré le livre, et, depuis, il n’a fait que progresser.

Au terme de cette revue, y a-t-il quelque conclusion à formuler ? Certes , Elle répondra à certaines critiques d’ordre général qu’on adresse à l'art de notre temps et au livre, puisqu'il en est une des plus nombreuses et des plus rayonnantes manifestations.

Cette conclusion, je l’emprunterai à un penseur qui n’était point un esthéticien, mais qui avait fait le tour de bien des idées. La voici :
L’esprit de l’homme n’est jamais absurde à plaisir et chaque fois que les productions de la conscience apparaissent dépourvues de raison, c’est qu’on n’a pas su les comprendre.

Cette parole de Renan doit inciter tous les esprits de bonne foi à chercher à mieux comprendre, pour mieux juger, mais j’avoue qu’il y faut beaucoup de patience, de bon vouloir et ne pas être embarrassé par des principes d’une trop rigide fermeté.


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