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Paris 1925 - Arts, design, fashion, shows
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worldfairs
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Texte de "L'art vivant" de 1925

Stand de Jenny au pavillon de l'élégance
Stand de Jenny au pavillon de l'élégance

La Section de la Mode à l’Exposition comprend d’une part la classe du vêtement au Grand-Palais, et d’autre part, le Pavillon de l’Elégance.

On conçoit facilement, lorsqu’on s’est promené quelques instants dans les travées du Grand-Palais, que certains couturiers, soucieux de leur renommée, aient voulu être représentés ailleurs que dans un endroit aussi mélangé.

Il serait pourtant injuste de dire que tous les modèles qui y sont exposés soient laids. Il en est même de fort réussis, mais l’impression générale qui s’en dégage n’est guère heureuse.

Fourrure de Heinemeyer. Mannequin de Vigneau (Siégiel, éditeur)
Fourrure de Heinemeyer. Mannequin de Vigneau (Siégiel, éditeur)

Pourquoi ?

Le cadre ? Il est quelconque.

Sans doute, Mme Lanvin, aidée de MM. Fourney et Rateau, a-t-elle fait tout ce qu’elle pouvait pour donner à ces unités hétérogènes un air d’ensemble, et faut-il la remercier de ce que tout cela n'est pas pire encore. Mais, à moins de créer pour eux des modèles, comment éviter que les exposants exposent, c'est-à-dire étalent des horreurs aux yeux indifférents du public ?

Il règne dans cette section une extraordinaire atmosphère de dépareillé et d’effort malheureux. On a l’impression que tous ces gens se sont torturé l’esprit pour arriver à faire nouveau, et qu’ils sont avec peine parvenus à faire excentrique et laid.

Déhabillé de Doeuillet. Mannequin de Siégel
Déhabillé de Doeuillet. Mannequin de Siégel

Exposant côte à côte et sachant vraisemblablement comment ils seraient encadrés, ils ne se sont même pas concertés pour obtenir un ensemble de couleurs.

On ne peut imaginer la désharmonie engendrée par ces contacts imprévus. Seules, quatre ou cinq maisons ont compris l'intérêt qu'il y avait à posséder des stands monochromes et ce sont naturellement Lanvin, Callot, Worth, Paquin, Jenny. Les autres, même celles qui exposent assez de modèles pour posséder un stand entier, exhibent de navrants échantillonnages qui, s’ils sont réussis dans le détail, se nuisent les uns aux autres et donnent un fort piètre résultat.

Quant à celles qui ne possèdent qu’un ou deux modèles, on ne pouvait décemment espérer qu’elles tenteraient de réaliser entre elles un semblant d’accord, puisque cela paraît presque impossible dans une seule et même maison.

Robe de Paul Poiret. Mannequin de Vigneau (Siégel, éditeur)
Robe de Paul Poiret. Mannequin de Vigneau (Siégel, éditeur)

Les mannequins de Vigneau-Siégel sont très intéressants quoique très discutés. Il faut entendre tous les M. et Mme Prudhomme dire que “ vraiment les mannequins d’autrefois étaient plus jolis et gracieux... Et les couleurs... Voyez-moi ces couleurs ! A-t-on idée de peindre des figures en or ou en argent ?... ”

Non seulement l’effort fait par ces artistes est louable en lui-même, mais il était nécessaire. Ou ne peut leur reprocher qu’un détail : la couleur quelquefois messeyante qu’ils donnent volontairement à leurs figurines. Autant se conçoivent celles de bronze et d’argent, autant celles qui ont le teint, non plus chaud mais olivâtre, auraient dû être écartées... Non pas qu’en soi-même il y ait un principe blâmable à imaginer des visages d’ombre. Mais parce que les mannequins sont faits pour présenter des robes, et que les robes ne gagnent pas à être vues au contact de peaux livides et terreuses. A partir du moment où la fiction est complète et où la peau n’est plus la peau, cela n’a aucune importance.

Robe de Callot Soeurs. Mannequin de Vigneau (Siégel éditeur) Paravent de laque de Jean Dunand
Robe de Callot Soeurs. Mannequin de Vigneau (Siégel éditeur) Paravent de laque de Jean Dunand

A Paris toutes les femmes qui s'habillent gentiment, qui savent, avec de vieux effets, en faire de neufs et combiner une robe réussie avec une ouvrière en journée et de l’étoffe achetée dans un grand magasin, se croient nées couturières. Malheureusement, quelque chose qu’on fasse, de la cuisine, de la couture, de la sculpture ou de la philosophie, la classe parle, composée de style naturel, d’esprit d'adaptation, d’intelligence, de goût et d’expérience. Quelquefois, en voyant des acteurs amateurs évoluer sur la scène à côté de professionnels, on conçoit tout à coup ce qu’il entre de travail et d’habitude dans la désinvolture et la facilité de ces derniers. Eh bien ! au Grand-Palais il y a beaucoup d’amateurs pour fort peu de professionnels. Beaucoup de femmes qui s’habillant bien elles-mêmes créent de fort vilains modèles. Beaucoup de couturiers sans style pour fort peu de première classe et l’on trouve juste et naturel en sortant de cette Exposition qu’une robe de Lanvin ou de Worth coûte six ou huit fois plus cher que la robe analogue (mais non pas semblable) " de cette petite couturière, vous savez, qui fait des robes à 800 francs. " On pourrait seulement reprocher aux organisateurs de la section des modes d’avoir si largement ouvert leurs portes à des maisons de second plan. Une Exposition n’est pas faite pour foui montrer, mais pour montrer ce qu’il y a de mieux dans un ordre de choses donné. Libre aux maisons de second plan de faire l’effort nécessaire pour rivaliser de goût et de réussite avec celles de premier.

Robe de Worth. Mannequin de Vigneau (Siégel, éditeur)
Robe de Worth. Mannequin de Vigneau (Siégel, éditeur)

Parmi les meilleurs modèles exposés, il faut faire une place à part aux robes du soir qui ont certainement été l'objet de soins très particuliers. Le stand de Paquin, tout blanc, s’il n’est pas entièrement plaisant dans la forme, est ravissant de pureté et d’éclat ; celui de Jeanne Lanvin, rose et argent, est un des plus réussis, sinon le plus réussi.

Robe de Jeanne Lanvin. Mannequin de Vigneau (Siégel, éditeur)
Robe de Jeanne Lanvin. Mannequin de Vigneau (Siégel, éditeur)

Notons encore une superbe robe de Madeleine Vionnet posée sur un mannequin de cire noire de Vigneau-Siégel, dont l’ensemble est inattendu et quelque peu troublant.

Robe de Bernard. Mannequin de Vigneau (Siégel, éditeur)
Robe de Bernard. Mannequin de Vigneau (Siégel, éditeur)

Une très jolie robe de Martial et Armand, en mousseline rose dont la jupe forme un dégradé assez nouveau, fait de morceaux d’étoffe dans les roses et cerises raboutés ensemble par une broderie d’argent. Une robe somptueuse de Poiret, deux beaux ensembles de Bernard, un très beau stand de Lelong, très harmonieux et chatoyant, ainsi que les robes de Patou, d’Anna (Madeleine et Madeleine), Béchoff. Doeuillet, Agnès et Jenny.

Robe d'Adrienne Lemonier
Robe d'Adrienne Lemonier

Il faut noter, à propos des toilettes de soirée, l’effort fait par les fourreurs pour les capes. Nous en publions une de Heinemeyer en vison et hermine, mais il y en a au moins une dizaine d’intéressantes-La cape de petit gris dégradé, clair en haut foncé en bas, de Max, est une merveille tant au point de vue coupe que choix des peaux.

Ensemble de la couture. Vue générale d'un salon du 1er étage.
Ensemble de la couture. Vue générale d'un salon du 1er étage.

Les fourrures de Heim, Golstein, Sonia Delaunay et Chanel sont également très remarquables.

Robe de Jeanne Lanvin. Mannequin de Vigneau
Robe de Jeanne Lanvin. Mannequin de Vigneau

Les robes de jour sont très inégales. A côté de modèles charmants, il y en a d’affreux qui, malheureusement, nuisent aux premiers.

Robe de Jeanne Lanvin. Mannequin de Vigneau
Robe de Jeanne Lanvin. Mannequin de Vigneau

La présentation d’enfants avec nourrice de Jeanne Lanvin est amusante et très heureuse. Il y a de très jolies robes de Nicole Groult, de Premet, de Patou, d’Alix Lebreton, de Brandt, de H. Cros, de Beer, Callot. Jenny, Drecoll, des costumes d’O Rossen, Philippe et Gaston, etc. Mais tout cela si mélangé et entremêlé de tant de choses franchement laides que l’impression d’ensemble est néfaste et qu’on voudrait pouvoir mettre d’un côté tout ce qui est bien, de l’autre, tout ce qui est mauvais pour empêcher ceci de réagir sur cela.

Robe de Jeanne Lanvin. Mannequin de Vigneau
Robe de Jeanne Lanvin. Mannequin de Vigneau

La section des déshabillés est mieux sélectionnée parceque plus restreinte.

Il y a en présence quatre grands stands : Lanvin, Worth, Callot et Dœuillet, dont les trois premiers au moins sont d’une perfection absolue tant au point de vue couleur et forme que rapport des uns avec les autres.

Robe de Worth. Mannequin de Vigneau
Robe de Worth. Mannequin de Vigneau

La Mode proprement dite est plus homogène que la couture. Les stands sont très séparés et le voisinage n'influe en rien sur les modèles exposés. Certaines modistes, comme Marthe Regnier et Suzanne Talbot, ont habillé leurs chapeaux c’est-à-dire qu'elles les ont posés sur des mannequins entiers, vêtus par leurs soins. Les autres, celles qui se cantonnent dans le domaine de la coiffure, exposent simplement dans des vitrines. Il faut noter celle de Marthe Collot qui présente trois modèles, tous trois séduisants et jolis. Georgette, dont le style impeccable transparaît même dans l'impersonnalité d’une cage de verre ; Agnès, Dumay, Camille Roger.

A côté de ces chapitres principaux qui sont l'axe de la toilette, il y a les parenthèses des accessoires : Tissus, gants, bas, chaussures, linge.

Robe de Madeleine Vionnet. Mannequin de Vigneau (Siégel, éditeur)
Robe de Madeleine Vionnet. Mannequin de Vigneau (Siégel, éditeur)

Presque tout le linge est bien. Il faut avouer que c’est ce qu’il y a de plus facile, non pas à exécuter, mais à composer. Comment ne pas obtenir des effets heureux avec d’aussi jolies matières que les belles dentelles, des crêpes de Chine et des linons de première qualité, et des ouvrières pour qui les fils tirés, les points turcs, etc., n’ont plus de secrets. Il faut, d’ailleurs, rendre cette justice à la corporation, que, s’il existe encore des couturiers dont l’idéal est quelque peu retardataire, toutes les lingères (du moins toutes celles qui exposent) sont " à la page ” et rivalisent de goût et d'invention.

On ne peut en dire autant des bottiers qui, s’ils ont l’esprit fertile, n'ont pas toujours l’imagination heureuse. On ne peut se représenter sans l’avoir vue la complication des souliers actuels. Ce ne sont que barrettes, boutonnages, incrustations de cuir, motifs peints à la main, talons de fantaisie, pierreries et émaux, peaux d’or et d’argent, glands et pampilles, croisillons et découpages... La forme générale du soulier n’a guère changé depuis un an : empeigne plutôt longue, bout demi-rond, talon Louis XV ou demi-bottier. Mais que de variantes sur ce thème banal ! Et n'allez pas croire que seuls les maîtres de la chaussure, comme Hellstern, Pérugia ou Gréco se pavanent dans ce luxe et ces débordements d’imagination. Tout le monde suit, depuis Julienne jusqu’à Pinet, en passant par Dressoir, toute la confection veut avoir l’air “ sur mesure ”, ce qui fait que bientôt le" sur mesure ” aura l’air " confection ”.

Une figurine de danse. Modèles de Jenny, Callot Soeurs, Jeanne Lanvin et Worth (Mannequins Siégel)
Une figurine de danse. Modèles de Jenny, Callot Soeurs, Jeanne Lanvin et Worth (Mannequins Siégel)

Même reproche à faire aux gantiers qui surchargent leurs modèles d’une façon excessive.

Nous ne parlerons pas ici des tissus. On ne juge pas un fabricant de tissu sur une vitrine contenant trois ou quatre fois dix mètres de quelque chose. C’est par la quantité et la variété de ses créations qu’un Rodier, qu’un Bianchini s'affirment.
Il n’y a pas là la ligne (cet insaisissable prépondérant) grâce à laquelle on peut juger un couturier sur une seule robe— qui a ou n’a pas de ligne. Il y a à l’Exposition de très beaux tissus, mais je suppose que chacune des usines d’où ils proviennent en recèlent des quantités d'autres dont la multiplicité et la perfection sont un facteur trop indispensable pour qu'absents on puisse porter le moindre jugement sur ceux qui les fabriquent.

Il y a aussi le chapitre bijoux.

Pour plus stable que soit la mode des bijoux, elle n’en existe pas moins, ainsi qu’on peut s'en rendre compte au Grand-Palais, où tous les grands bijoutiers de la rue de la Paix sont représentés. Chacun de ces stands offre aux admirations deux sortes de joyaux : les belles pierres, en général de montures relativement simples, et les bijoux dits de fantaisie pour la création desquels on n’a jamais trop d’idées folles, et vers lesquels on tend de plus en plus, peut-être en raison des prix prohibitifs des premiers. Nous recommandons à l’attention des visiteurs les stands de Cartier, Brandt, bouquet. Van Cleef et Arpels, ces derniers possédant des pierres d’une qualité vraiment incomparable.

Il y a à côté de cela nombre de stands d’où ne sont absentes ni la laideur ni la vulgarité. Mais l’ensemble, au contraire de ce qui se passe au vêtement, en est agréable, tant à cause de la rotonde dans laquelle sont placées les vitrines que parce que les lumières jouent harmonieusement sur ces pierreries. Il se dégage de tout cela une atmosphère de luxe et d’élégance due en grande partie à la richesse des matières exposées, mais aussi au bon goût qui a présidé à leur ordonnance.

Robe de Poiret. Mannequin de Vigneau (Siégel, éditeur)
Robe de Poiret. Mannequin de Vigneau (Siégel, éditeur)
robepoiret.jpg (104.29 Kio) Vu 165 fois

De là à la conception du Pavillon de l’Elégance, il y a encore un pas à faire... il a été franchi.

Le Pavillon de l’Elégance ne contient que des choses parfaites. Le seul reproche qu’on puisse lui faire est de n’en contenir pas assez. Tout ce qui y est exposé est de la qualité la plus rare.

Mais beaucoup de choses de la qualité la plus rare n’y ont pas trouvé place.

Déplorons de n’y pas rencontrer les créateurs que nous aimons. Mais louons Mme Lanvin d'avoir su grouper dans un cadre charmant et merveilleusement adapté à ses fins des collaborateurs qui ont compris, chacun dans un sens différent mais également heureux, l’œuvre de raffinement et de sélection qu’elle avait conçue.

Au rez-de-chaussée, dans quatre stands, quatre couturiers exposent quatre moments de la vie. Celui de Worth dans une harmonie grise avec une note blanche et une bleue. Celui de Lanvin dans une harmonie rose et verte avec une note noire. Celui de Callot et de Jenny dans des harmonies multicolores, mais si savamment nuancées que tout se continue sans se heurter. Dans le fond se détachent sur un brocart gris de Bianchini, quatre danseuses roses (une de Worth, une de Jenny, une de Callot, une de Lanvin) dans la même attitude figée, presque semblables et pourtant combien différentes, chacune exprimant au maximum la “ ligne ” conçue par son créateur.

Au milieu une vitrine circulaire composée de plusieurs vitrines, toutes consacrées à Cartier, qui les a chacune consacrées à une pierre : celle du brillant, celle du jade, celle du saphir, etc.

On monte un escalier à double révolution dont les fenêtres sont voilées par un de ces tissus légers et pourtant historiés, dont Rodier a le secret, et l’on parvient à un étage où se mêlent et s’engrènent d'une façon combien étudiée mais d’apparence due au hasard les quatre rouages de cette parfaite organisation. On redescend. On franchit une manière de petit vestibule dans lequel on peut admirer des cuirs d’Hermès faits pour rendre sportifs les plus impotents, des gants d’Alexandrine d’un raffinement exquis et deux vitrines dans lesquelles voisinent des chemises d’or et d’argent de Worth, des combinaisons eu mousseline de soie imprimée dans les marron avec dentelle ocre de Callot, et du linge rose de Lanvin... et l'on sort.

Et voilà le Pavillon de l’Élégance. Il faut à peine quelques instants pour en faire le tour, mais il contient la quintessence de ce pourquoi les Américaines traversent les mers et disent que Paris est la plus belle ville du monde.


Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

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