Un artisan français, Paul Follot

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worldfairs
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Un artisan français, Paul Follot

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Texte de "L'art vivant" de 1925

Salle à manger, Paul Follot, édité par "Pomone"
Salle à manger, Paul Follot, édité par "Pomone"

Pour qui veut communiquer un sentiment d’ensemble de la vaste Exposition des Arts décoratifs, les occasions de nommer Paul Follot sont fréquentes.

Dans l’immense enceinte, il occupe singulièrement plus de place qu'il n’en faut au Pavillon de Pomone. C’est que Paul Follot, en toute justice, doit être tenu pour un des premiers artisans de l’oeuvre décoratif moderne.

Ce n’est pas un converti. Il n'est pas venu au moderne. Précurseur entretenant la grâce d’une admirable jeunesse, Paul Follot a, du premier jour, tout pressenti des nécessités et des possibilités.

A l’âge où c’est encore beaucoup d’honneur et de bonheur que d’être admis dans l’atelier d’un maître, Paul Follot s’appliquait à s’enrichir de toute la science et de tout le méfier capables de soutenir sa fantaisie, cette fantaisie qui devait être rénovatrice.

Fumoir, Paul Follot, édité par "Pomone"
Fumoir, Paul Follot, édité par "Pomone"

Ce bel artiste qui est un précurseur ne méconnaît aucun des précurseurs. Il sait ce qu’on doit à ceux-là mêmes qu’on ne peut suivre trop longtemps, des Grasset aux Guinard, qui eurent, malgré tout, enfin confiance dans le siècle.

Mais tandis qu’en 1925 nous devons trop souvent nous résigner à penser d’une Exposition séduisante dans l'ensemble, qu'elle est surtout l’occasion d’heureuses confrontations, propices au dépouillement qui mène chaque âge à son classicisme, rendons hommage à Paul Follot, s’il a si allègrement, et depuis si longtemps, franchi ce rude cap du dépouillement... qui en a laissé d’autres tellement nus. Tant d’autres à qui l’on défend bien d’être jamais classiques s’ils tiennent leur seul agrément, leur seul charme d’une aimable barbarie.

Paul Follot qui, avec des façons de gentilhomme, entretient la verve des vieux ateliers parisiens, le dirait mieux que moi. Il ne fut pas de ceux qui s'éblouirent d’être vivants, proclamant : " C'est nous les modernes ", comme ces porte-maillot de mélodrame grasseyant : " Nous autres, chevaliers du moyen âge... ".

Si Paul Follot, des premiers, porta un coup si rude, si décisif aux fabricants de mobiliers pour chevaliers du moyen-âge fréquentant la Bourse et l’Opéra, c’est qu’il lui parut aussi monstrueux de n’être pas moderne qu’il lui eût semblé naïf d’admirer qu’on le soit.

Il n’eut pas de parti pris. Il fut victorieux ne faisant la guerre à personne pour ne pas se commettre avec les morts.

Dressoir, Paul Follot, édité par "Pomone"
Dressoir, Paul Follot, édité par "Pomone"

Comptant, comme tout le monde, avec les conditions de la production dans un monde assez tourneboulé pour qu’on hésite entre s croissance » et« effondrement , Paul Follot peut aujourd’hui, sans se désavouer, sans renoncer à rien d’une ambition formelle, accepter la direction d’une entreprise qui, en dépit de certains prix affichés, tend tout de même à une espèce de vulgarisation.

Au Pavillon Pomone, tel que le lui livra l’architecte Boileau, Paul Follot qu’aucune surface n’embarrasse, sachant que c'est son métier de compter avec elle, sachant l'tant d’autres l’ignorent!) qu’on ne reconstruira pas la ville chaque fois qu’il aura un mobilier à placer, présente la plus heureuse, la plus complète série d’intérieurs modernes. C’est le couronnement d’un effort qui, si souvent, fit la critique attentive du Pavillon de Marsan aux Stands du Salon d’Automne, puis des Artistes Français.

Vais-je décrire, pièce â pièce, les ensembles, les compositions mobilières du patron de l’atelier de Pomone ? Si vous ignoriez ce que c’est qu’un mobilier Louis XVI; ce n’est, pas la plus appliquée description qui vous en donnerait le sentiment. Je ne puis prétendre ici qu’à rassembler des sentiments, des sensations, des émotions communes à tous ceux qui ont visité le clair pavillon des Invalides. Ce sera pour essayer d’en dégager l’esprit conducteur. Au surplus, des clichés bien pris vaudront mieux que des descriptions.

Ce qui est avant tout remarquable, c’est que Paul Follot ne perd jamais de vue que son art ne peut être gratuit et qu’il doit pourtant lui donner toutes les satisfactions de l’art le plus abandonné. Il travaille pour une clientèle qu'il ne brime pas au nom de mythes très contestables, mais il ne lui cède rien non plus. Toujours et en tout, il cherche l’accord. A l’aise sur une telle voie, Paul Follot, comme un versificateur tirant profit de l’obstacle rencontré, assure sa fantaisie, sa libre verve par la logique et la nécessité. Un exemple : Pour 1 admirable salle à manger à la fois opulente et discrète, d’une tenue si fièrement française, il a composé une table allongée, massive sans lourdeur, soutenue par deux pieds robustes. A leur base, il a tranquillement posé un revêtement métallique, protection utile, bonne défense contre les pieds des convives nerveux ou las.

Salon, Paul Follot, édité par "Pomone"
Salon, Paul Follot, édité par "Pomone"

De ce revêtement métallique, Paul Follot tire aussitôt un thème général. Ce revêtement retrouvé sera le cadre d’une glace de belle eau, sans autre ornement.

Il n’a pas, toutefois, cette béate dévotion des néo-modernistes, des frais convertis à la nudité de la matière et de ses plans. Par terreur de la surcharge, par soumission d’ignorant à la pureté, combien ne se satisfont que d’une nudité qui n’est, sans jeu de mots, que vraie platitude.

Paul Follot, je l’ai dit, demeure tout abandonné à sa fantaisie. Connaissant mieux qu’aucun autre toutes les ressources du bois, ce décorateur français n’a pas voulu se priver du recours à l’une des merveilles de l’art et de l’artisanat français, le bois sculpté. Seulement — si content de pouvoir donner à son imagination tant d’arabesques ingénieuses à décrire ! — il s’est servi de la taille, en respectant la surface en soi, pour faire littéralement « chanter » sa matière. De telle sorte que tout autre que le profane pourra, au premier regard, croire apercevoir des rapports inattendus d’essences rares quand le créateur sûr de soi, savant en beau métier et confiant en sa verve, n’a rien fait qu’employer ses motifs à faire valoir tous les aspects, tous les instants, osera-t-on dire, en bravant la préciosité, d’un bon et brave bois de chez nous. Le noyer, par exemple, discrédité dans tant d’esprits par le mauvais usage qu’en fit le faubourg Saint-Antoine.

Paul Follot est inaccessible à de semblables terreurs. Il n’hésite pas à reprendre ceci aux mains de qui l’a gâché par incompréhension, par académisme, par esprit de décadence. Il n’hésite pas à reprendre cela, qui fut de style, à l’instant où se rompt la tradition qu’à son tour il renouera pour la marier au siècle, à ses conditions physiques et spirituelles.

Ainsi se marque chez Paul Follot, plus fortement que chez aucun des meilleurs, ce haut esprit de suite, ce sens rigoureux (parmi tant de grâce qui semble abandonnée) de la continuité française. Comme en politique, ce sont souvent les plus hardis qui demeurent dans la tradition, qui sont la tradition, ses vrais mainteneurs.

Paul Follot n'a pas même craint de rendre une jeunesse à ces lustres, à ces appliques de Venise qui furent trésors des salons français. Il a imposé ses modèles, vigoureux et légers, aux vieux verriers exténués de copier les ancêtres et, par son intrusion heureuse, soudain tout ragaillardis.

Ici encore la logique a dicté cette fantaisie s’égarant (ce n’est pas tout à fait le mot propre) jusque dans l’exotisme. Justement préoccupé du problème de l’éclairage des intérieurs modernes, Paul Follot, qui a obtenu des ressources nouvelles dans la distribution de la lumière électrique, a conclu à l’obligation de réduire tout lampadaire, lustre ou plafonnier, à une matière unique, le verre. A quelle nudité faussement puriste cela n’eût-il pas conduit un esprit indigent ! Le maître de Pomone y a gagné la liberté d’être, s'il lui plaît, rococo à sa manière qui est bien celle de 1925.



Je voudrais qu’il estimât bien à son prix une composition comme celle du salon du rez-de-chaussée, excellent pendant à la grande salle à manger. Le plan en est, peut-on dire, tout moral. Rien de cet architectonisme dogmatique (que n'ai-je à ma disposition des mots encore plus laids !) qui brise tout élan, stérilise toute grâce. Fn revanche, l'artiste a eu la bonne foi de se demander ce que pouvait être un salon en 1925, c’est-à-dire en ce temps qu’un à un disparaissent les salons. Le salon, le lieu où l’on cause, où l'on ne fume pas. Paul Follot, sans tricher avec le passé, a conçu à la moderne des meubles élégants et pratiques, confortables, vraies "commodités de la conversation". Il a poussé la bonne grâce, dissimulant dans le marbre et de sveltes ferronneries le radiateur qui n’est pas encore un instrument moderne bien au point, jusqu’à ménager un haut dossier, un accoudoir au dernier bel esprit, à l’ultime brillant causeur. Mais surtout, afin que puisse durer tout cela qui s’eu va, il a fait d’avance la musique régente de ce salon. Son piano est un de ses chefs-d’œuvre, si réussi dans ses lignes pures, avec ses discrètes mais nettes incrustations, à filets et en petites touches, ingénieux rappels sans naïveté de la portée et du clavier. Le grand rideau brodé, splendide pavillon de fil. laisse ce qu’il faut de lumière pénétrer une pièce ainsi composée.

Il y aurait à revenir sur l’esprit de continuité française chez Paul Follot en étudiant de près dans le détail les bois dorés de ces meubles mi-bas ; ces bois fins et robustes à la fois par ces épanouissements et ces renflures de fuseaux. L’or pur les revêt. Cherchant dans ce salon d’une musicienne le secret de facture de ces bois dorés sans jamais rien de vulgaire, de trop éclatant, je me prenais à rêver de la belle harpe, forte et tendre comme sa chanson, qu’il faudra bien qu'un grand facteur demande demain à Follot et à Pomone.

Cabinet de travail, Paul Follot, édité par "Pomone"
Cabinet de travail, Paul Follot, édité par "Pomone"

On voudrait tout citer, des pièces d’argenterie au marteau de la salle à manger jusqu’aux services délicats, légèrement historiés, blanc et or, honneur du salon, et les tapis qui sont motifs et exécution, autant de leçons à la fois d’honnête audace et de bonne tradition pour nos manufactures nationales.

Au moins, attardons-nous un instant au seuil de cette chambre d’homme. Leçon de goût si complète qu’il est bien certain que les moins pourvus de nos célibataires, lorsqu’ils seront gens de goût, s’ingénieront à en reproduire au moins la distribution. C’est dans un luxe apparent suprême, du ton de la meilleure compagnie, la chambre d’un homme qui ne dispose d’aucune autre. Le cas n’est pas tellement nouveau. C'était, où jamais, l’occasion de la débarrasser de tout le fatras romanesque. Néanmoins fallût-il l’avènement de l’art moderne pour qu’on s’en avisât.

En une telle chambre, installé par quelque admirateur, dans l’attente de cette admiratrice qui offrirait la chambre à coucher, un nouveau Barbey d’Aurevilly pourrait rester lui-même. Toutefois il céderait sur un point. Il renoncerait à ce plaisir de mauvais goût d’écrire en se servant d’encres de toutes les couleurs pour une seule page.

Pas plus ne saurait remourir aux camélias, la .Marguerite du XIXe siècle dans cette chambre au lit bas, à la tète haute en demi-lune, un pyjama chinois en travers comme une « remarque » dans la marge d’une estampe.

Mais qu’elle y serait bien pour accueillir des poètes infiniment plus subtils, étant humains, que ceux qui la chérirent agonisante !

Cette petite crise d’allégorie, qu’on me la passe, si elle n’est que pour situer le talent de Paul Follot, le génie créateur d’un artiste enfin de son temps pour avoir bien compris par quoi se reconnaît, se justifie et, dans le temps, se perpétue un style.

Epris de fantaisie, il a laissé sa fantaisie bien libre en lui donnant un cadre ferme. Sachant les conditions de la vie moderne, il y répond en poète, cet artisan savant qui sait que c’est une tâche singulièrement plus féconde que celle de tant de dictateurs, tyrans dont bien peu auront même la fragile fortune de commander à une mode, si vite révoquée.


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