Le meuble

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worldfairs
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Le meuble

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Texte de "L'art vivant" de 1925

Antichambre dans la maison du collectionneur J. E. Ruhlmann ( au premier plan) La jeune fille à la draperie, de J. Bernard
Antichambre dans la maison du collectionneur J. E. Ruhlmann ( au premier plan) La jeune fille à la draperie, de J. Bernard
Chambre L. Sognot "Primavera", éditeur
Chambre L. Sognot "Primavera", éditeur
Salon, Sormani
Salon, Sormani
Salon de thé, Maurice Dufène, édité par "La Maitrise"
Salon de thé, Maurice Dufène, édité par "La Maitrise"

C’est bien certainement à la classe des meubles ou, pour mieux dire, aux ensembles de mobiliers que le public demandera de nous, si nos décorateurs nous ont ou non pourvus d’un style et si l’esprit moderne était capable de créer des œuvres qui, tout en portant les signes de leur époque, fussent assurées de durer.

Car c’est ici que le décorateur moderne fait réellement figure de compositeur et de chef d’orchestre, présidant à l’exécution magistrale d’un ensemble, d’une symphonie, pourrait-on dire, auxquels ont part les représentants de toutes les industries d’art, ébénistes, ferronniers, céramistes, dessinateurs de tapis, de toiles peintes, orfèvres, verriers, sans compter le peintre et le sculpteur.

Tous nos meilleurs décorateurs — c’est d'eux surtout que nous voulons parler — ont tenu à se soumettre au programme qui leur était imposé et qui reflète si parfaitement la préoccupation de tous. Ils ont réalisé avec amour, avec une véritable joie de créer, des œuvres ordonnées, équilibrées, rationnelles dans leur conception et dans leur destination, répondant à toutes les exigences du moment, affirmant les uns et les autres, en dépit du souci commun à tous, une remarquable diversité de goûts et de tempéraments. Une création de tendance collective, certes, mais laissant s'exprimer tous les talents individuels.

Salle à manger, Ruhlmann
Salle à manger, Ruhlmann

Aussi pourrait-on essayer d'esquisser une classification d’après les genres et les préférences des artistes les plus représentatifs et indiquer ainsi dans quelles directions l’art du mobilier français nous paraît destiné à évoluer.

Les uns comme Sue et Mare, comme Ruhlmann, comme Foliot, comme Groult nous apparaissent intimement pénétrés des lois essentielles du meuble, dont ils connaissent à fond l'histoire et dont ils ont étudié la tradition.

Ils n'ont pas, comme le leur suggèrent les esprits les plus avancés, les architectes épris de simplicité absolue, tels les frères Perret ou le Corbusier-Saugnier, juré male mort aux meubles dont les formes se modifient mais non pas l’usage, et qu'ils estiment pour la plupart inutiles ou encombrants.

Ils se sont au contraire efforcés de respecter l’idée que nous nous faisons d'un intérieur confortable et somptueux et ont traité toutes les pièces du mobilier tables, buffets, lits, petits meubles - comme autant de problèmes propres à exciter leur imagination et leur sens du beau modèle.

Voyez, par exemple, le Musée d'Art contemporain installé, décoré et meublé par Sue et Mare pour la Compagnie des Arts français. Dans cette somptueuse rotonde où nous admirerons le luxe d’un grandiose salon de musique, examinez les sièges, canapés, bergères et fauteuils, le bureau en bronze et ébène, le Pleyel, et vous reconnaîtrez dans ces meubles aux pieds galbés et incurvés les glorieux descendants d’un mobilier Louis XV.

Voyez, maintenant. l'Hôtel du Collectionneur conçu par Ruhlmann. C'est un ensemble de qualité, d’une étonnante variété, comprenant un grand salon, une salle à manger, un boudoir, un bureau, une chambre à coucher. Le génie de Ruhlmann, délicat, précieux, subtil, nous dote de meubles aux profils affinés, arrière-petits-cousins du plus délicieux Louis XVI.

Hall, P. P. Montagnac
Hall, P. P. Montagnac

Faites le tour de l'Ambassade française où tous les talents sont confrontés. Vous rattacherez sans peine aux mobiliers de la meilleure tradition, les créations d'un André Groult, si évocateur des grâces menues et féminines du plus exquis dix-huitième (Chambre de l'ambassadrice), celles d'un Dominique (le Salon), celles d’un Joubert et Petit (la Salie à manger des petits appartements), celles d’un René Prou ou d'un Eric Bagge (Boudoir de. Mademoiselle).

Et c'est également l'impression qui se dégage d'une visite aux ensembles exposés par Maurice Dufrêne (la Maîtrise), par Paul Follot (Pomone), par Mme Chauchet-Guilleré et ses collaborateurs (Primavera).

Les recherches de ces artistes ne les ont point détournés des types originaux de nos meubles familiers. Mais ils les ont étudiés avec des dons d’invention remarquables, qui leur ont permis d'en renouveler les formes, d'en dégager l'esprit et d’en accentuer le charme en leur conférant un rythme et une harmonie qui eux sont tout à fait de notre temps.

Bureau, Guillemard, édité par "Primavera"
Bureau, Guillemard, édité par "Primavera"

D’autres artistes semblent s’être surtout, ingéniés à construire le meuble et l’ensemble mobilier de demain. Ici intervient cette conception, dans son essence architecturale, dont les principaux représentants sont assurément Pierre Chareau. Mallet-Stevens. Francis Jourdain, qui nous paraissent avoir résolu un certain nombre de problèmes intéressant l’économie de l’agencement d’un intérieur, en fonction des lois de l’hygiène, de l’éclairage, des proportions, de la distribution de l'espace, et nous en attestons ici le «corner» composé par Francis Jourdain pour l'Ambassade et le bureau-bibliothèque, œuvre de Pierre Chareau, également à l’Ambassade.

Nous assistons avec eux à l’éclosion d’un art vraiment neuf nous les suivons dans leur préoccupation du futur, dans leurs efforts pour modifier l’appartement, pour élaborer un programme domestique entièrement conditionné par les exigences de la vie moderne. Ce n’est plus la maison aux multiples pièces qu’il convient de prévoir et d’aménager, c’est la pièce aux multiples usages, c’est surtout le living-room, ensemble salon, salle à manger, studio et pourvu de toutes les commodités, de toutes les améliorations pratiques commandées par notre sens du plus grand confort.

Boudoir, Ruhlmann
Boudoir, Ruhlmann

Telles nous semblent être les deux principales tendances qui nous permettent de distinguer et de classer les maîtres de la décoration moderne. Sans doute, trouvera-t-on ce mode de classement un peu sommaire. Il est évident que les recherches des uns et des autres s’effectuent dans tous les sens et que s’opèrent quand il le faut, les recoupements nécessaires. Mais ne désirons-nous pas, d’autre part, plus peut-être que de connaître si nous sommes en possession d'un style fortement et nettement caractérisé, entrevoir les possibilités et les certitudes de demain?

Salo, Sue et Mare
Salo, Sue et Mare

L'un des reproches que nous avons entendu faire à la généralité, des ensembles exposés, c’est qu’ils visent tous à être des œuvres de haut luxe, des pièces d’apparat, uniques, exceptionnelles et d’une valeur marchande considérable.

La plupart des décorateurs vous répondront que pour une épreuve de sélection qui invite à nous juger des connaisseurs du monde entier, l’erreur eût été grave de ne pas leur prouver que nous sommes capables de créer des meubles qui, par leur matière et leur facture, puissent rivaliser avec les plus belles productions du passé. Ils vous diront aussi que le meuble eu série, que le meuble à prix modéré, n'est nullement intéressant à étudier, et que les différences jouent ici sur des procédés de fabrication sur lesquels l'industriel peut avoir un moyen de contrôle, mais non pas l’artiste.

Entrée de stands "Primavera", villa du Printemps
Entrée de stands "Primavera", villa du Printemps

Il en fut ainsi de tout temps. Les Chippendale, les Adams, les Riesener, les Jacob ont pu dessiner des modèles de meubles à bon marché, ce sont des pièces uniques qu’ils out seules voulu signer. A d'autres le soin de les copier, de s’inspirer d'eux, de vulgariser leurs modèles. Ces arguments ont leur prix et nous devons reconnaître que Ruhlmann, Sue et Mare ou Follot, qui disposaient de moyens considérables, ont eu raison de prodiguer leurs dons et de nous donner cette magnifique leçon de beauté.

Bureau en loupe de Birmanie, Jallot
Bureau en loupe de Birmanie, Jallot

Il n’en demeure pas moins que, par suite d’une erreur que nous sommes les premiers à regretter, il manque à cette exposition de nous faire connaître et apprécier le moyen d’agencer modestement et pourtant avec goût la demeure d'aujourd’hui, la vôtre, la mienne, et non pas celle du riche collectionneur ou de l’opulent ambassadeur.
Il nous mauque, alors que nous comptons en si grand nombre les ensembles de mobiliers intéressants, l’installation complète d’une maison ou de plusieurs maisons prises dans leur ensemble et agencées du rez-de-chaussée au sixième étage, avec leurs appartements de dimension et de prix différents — comme dans la réalité !
Car il est par trop décevant de se dire qu’entre le mobilier à vif prix des revendeurs du faubourg Saint-Antoine ou du boulevard Magenta et celui splendide et cossu qu'on nous expose, il n’y a rien qui puisse être à notre convenance et à notre gré.

Ambassade, coin de salon, Dominique
Ambassade, coin de salon, Dominique

Nous serions incomplet si nous ne citions pas, à côté des chefs de file qui ont eu l'éclatant privilège d’assurer le prestige de la section française du mobilier, quelques-uns des auteurs d'ensembles qui méritent l’examen le plus attentif. Parcourons stands et pavillons. Une visite à la classe au Grand Palais s’impose. On y trouve des types de meubles intéressants dans tous les genres, signés Ruhlmann, René Herbst, Sue et Mare, Leleu, les pianos (Follot, Ruhlmann) ou les billards (Bataille).

Piano Pleyel, modèle Follot, pavillon " Pomone"
Piano Pleyel, modèle Follot, pavillon " Pomone"

Le premier groupe des ensembles formant la classe 7 (esplanade des Invalides) réunit un imposant studio décoré par Mme Lucie Renaudot, les ateliers d’artistes composés par les collaborateurs de la Maîtrise, Adnet, Brochard, Tcherniack, Poucho), Suzanne Guiguichon, J. Bonnet, R. Harang, Marcelle Maisonnier, la salle à manger dessinée et sculptée par Guénot et l’ensemble simple et discret exposé par le Comité de Touraine.

Chambre d'enfant, Louis Bureau, villa du Printemps
Chambre d'enfant, Louis Bureau, villa du Printemps

Le second groupe atteste la part importante prise par les fabricants du faubourg à cet art moderne auquel ils se sont résolument ralliés, avec la collaboration d'artistes tels que Rapin, Fréchet, Jallot, Fabre, Raoul Lux, Bouchet, Herbst et Levard. Le vestibule et la chambre composés par Lahalle et Levard et l’ensemble de Jules Leleu accusent de savantes recherches d’élégance et d'équilibre et sont d’une impeccable exécution.

Salle à menger, Saddier et Fils
Salle à menger, Saddier et Fils

Le hall de Montagnac, la salle à manger de Bernaux trahissent une préoccupation de richesse et un vif souci de la belle technique.

Un autre groupe rassemble, à côté des meubles de Gonfle ou de Roger Bal, les intéressantes réalisations, simples et coquettes, de "l'Art du bois" (signalons la salle à manger de Brou). La maison Mercier même nous semble avoir singulièrement évolué.

Bibliothèque, Maurice Dufrène, édité par "La Maitrise"
Bibliothèque, Maurice Dufrène, édité par "La Maitrise"

L’art et le goût de Mme Klotz reçoivent un précieux tém]oignage dans le délicieux ensemble où chaque détail (cheminée, coins de feu, portes en cuir, départ d’escalier) jette une note originale.

Enfin un dernier groupe est consacré à quelques ensembles de Mme Chauchet-Guilleré, de Burkhalter : ils ont le mérite d'une parfaite sobriété.

L’Ambassade qui fut, comme on sait, confiée aux artistes de la Société des Artistes décorateurs, forme un ensemble composite, mais par la valeur des collaborations qu’elle a réunies, c’est aussi le lieu de toutes les recherches et la synthèse la plus poussée.

Piano, Louis Sognot, édité par "Primavera"
Piano, Louis Sognot, édité par "Primavera"

Dans la partie réservée aux grands appartements [la réception), le vestibule est l'œuvre des frères Selmersheim, le bureau-bibliothèque a été composé par L.-H. Boileau et Carrière, le petit salon par Dufrêne et la “ Maîtrise ”, le fumoir par Jean Dunand, le maître des laques, le salon par Rapin et Selmersheim, la salle à manger par Rapin.

Grand salon, Ruhlmann
Grand salon, Ruhlmann

C’est, dans l’autre partie (l'intimité) que nous trouverons le plus d’idées originalement traitées. Vient d’abord la salle de musique, œuvre de Sézille, puis le hall de Mallet-Stevens, le salon de Domin et Genevrière (Dominique), le fumoir de Francis Jourdain, la salle à manger de Georges Chevalier avec les meubles de Dim (Joubert et Ph. Petit), le bureau de P. Charcau, le hall de collection de Roux-Spitz, l’exquise chambre d'enfants de Lucie Renaudot, la chambre de Monsieur de G. Chevalier et Jallot, la chambre de jeune fille de R. Gabriel, le boudoir et la salle de bain de R. Prou et Bagge, la chambre de Madame, de Groult, et l’antichambre de Follot.

Petit salon, Gabriel Englinger et Suzanne Guiguichon, édité par "La Maitrise"
Petit salon, Gabriel Englinger et Suzanne Guiguichon, édité par "La Maitrise"

L’un des plus gros efforts et l’un des plus réussis, c’est à coup sûr le complet et magnifique ensemble composé par cet artiste pour le groupe Pomonce. Mais l’œuvre de Follot, d’un luxe si authentique, d’un goût si sûr, mérite à lui seul une étude approfondie.

Nous sommes sensible aux pièces présentées avec un art parfait de discrétion par les ateliers " Primavera” dont nous aimons la salle à manger et le cabinet de Guillemard, la chambre de Soguot, pour leurs meubles aux lignes sobres et nettes.

Un coin du bureau, J. E. Ruhlmann, statue de Bernard
Un coin du bureau, J. E. Ruhlmann, statue de Bernard

La " Maîtrise” nous donne l’exemple d’un art somptueux, témoin cette bibliothèque revêtue y compris le plafond d'un placage d'acajou drapé et cette salle à manger de Dufrêne, eu stuc vert avec sa table en fer forgé.

Le Studium-Louvre est représenté par d’heureuses compositions de Kohlmann, de Fréchet, de Lahalle et Levard et de Djo Bourgeois.

N’oublions pas de mentionner les très beaux meubles de Joubert et Petit, exposés dans la boutique de Dim sur le pont Alexandre.
Et renonçons à signaler tous les meubles de destination particulière, mais d’un intérêt considérable qui figurent au Grand Palais ou dans les diverses sections (exemples : installation d’un studio de cinema par E Jourdain ; les ensembles de la Maison d’Alsace et des maisons de village ; ceux du pavillon de l’art colonial français, avec la salle à manger de Chareau, la chambre de Prou, les meubles de chez Christophe-Baccarat ou de chez Rouard-Puiforcat).

Grand hall, de "Primavera", composé par Levard, meubles de Guillemard, grille de Mozer
Grand hall, de "Primavera", composé par Levard, meubles de Guillemard, grille de Mozer

Et faut-il passer sous silence les admirables collaborateurs des « meubliers », les sculpteurs Hairon, Guénot ou Malclès, les verriers Lalique ou Ray, les ferronniers Brandt, Pavier ou Subes, les orfèvres Puiforcat, Gérard Sandoz ou Luc Lanel, les décorateurs de tapis et de tapisseries de Silva Brunhes, Jean Lurçat, Mme Rij Rousseau, F. Maillaud. les céramistes Decœur ou Mayodon, les sculpteurs Jan et Joel Martel, Leyritz. tous ceux dont le goût exquis et raffiné orne et agrémente la demeure jolie et habitable.

Mais ces arts qui se complètent et se marient avec bonheur et avec esprit, n’altèrent point le sentiment que nous communique le mobilier contemporain, parvenu à un rare degré de maturité, de raison, d’équilibre, de vigueur et s’accordant avec une intelligence et une vitalité surprenantes à tous les modes de notre sensibilité moderne.


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