Pavillon de l'Orfèvrerie Christofle et des Cristalleries de Baccarat

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Pavillon de l'Orfèvrerie Christofle et des Cristalleries de Baccarat

Message par worldfairs » 10 févr. 2020 01:41 pm

Texte de "L'art vivant" de 1925

Le pavillon construit par l’architecte Georges Chevalier à l’entrée de l’Esplanade des Invalides, pour l’orfèvrerie Christofle et pour les cristalleries de Baccarat est d'inspiration très moderne.

Il est décoré de six bas-reliefs non moins modernes où le sculpteur Chassaing a représenté dans des formes d’une accentuation audacieuse et synthétique les différentes techniques de l’orfèvrerie et de la cristallerie : ici le fondeur, l’estampeur, l’argenteur ; là, le souffleur de verre et le graveur de cristal.

C’est également M. Chassaing, qui en collaboration avec M. Chevalier, a modelé ses figures dont le caractère quelque peu outrancier met une note franchement d’aujourd’hui parmi les revêtements de marbre des murs.

Le pavillon Christofle-Baccarat est le Palais du luxe et de la table.
C’est au luxe de la table qu’il est presque exclusivement consacré ; c’est au luxe de la table qu’il vise à affirmer l’étincelante suprématie... et rien ne me semble plus raisonnable ni plus légitime.

La table des dieux de l’Olympe et celle des dieux du Walhalla, la table des héros de l’Iliade et celle des héros de nos chansons de geste, la table de Ramsès II et celle de Sardanapale, la table de Théodora et celle d’Anne de Bretagne qui possédait une vaisselle d'or et des verreries vénitiennes d’une inestimable richesse, la table d'un citoyen romain dans sa maison de Pompéi et celle d’un bourgeois français au XVIIIe siècle, dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré, n’est-il pas plaisant d’eu imaginer les splendeurs diverses, si diverses... culinaires et autres ?

Il se peut que nous soyons devenus moins exigeants que nos grands-pères en matière de cuisine ; il est certain en tout cas que nous mangeons... moins et moins bien. Mais nous sommes devenus plus difficiles peut-être quant à la présentation décorative de nos repas.

Franchissons maintenant le seuil du Pavillon Christofle-Baccarat. L’impression première est éblouissante. Dans un cadre aussi peu autoritaire que possible, afin de laisser aux œuvres exposées toute leur valeur, se déploie la plus féerique harmonie « argent et cristal» qui se puisse rêver.

Orfèvrerie Christofle
Orfèvrerie Christofle

Parmi les étincellements de métal et de verre que multiplient à l’infini de grands miroirs, l'on devine mille formes scintillantes dont la lumière électrique avive et exalte la splendeur et qui ont l’air irréelles, qui ne semblent exister que par les reflets qui sans cesse s’y posent, s’y brisent, s’y combattent, y rebondissent, les caressent, comme un vol innombrable de mouches d’or.

L’œil cependant, peu à peu, s’accoutume à ce spectacle magique. L’on s’approche de ces choses étincelantes, on les isole les unes des autres par le regard, on les dépouille de leur parure splendide, on les discerne, on les examine, on les étudie, on prend contact avec leur réalité, et l’esprit critique reconquiert ses droits.

Orfèvrerie Christofle
Orfèvrerie Christofle

D’abord, une constatation d’ordre général s’impose : c’est qu’au choix, à l’élaboration, à l’exécution de toutes les pièces d’orfèvrerie que présente W. Christofle, a présidé le goût le plus éclairé et le plus sûr et que, dans la mesure du possible, tant en ce qui concerne les créations d’apparat et de haut luxe qu’en ce qui constitue, si l’on peut dire, la production courante, ont été écartés tous risques d’à-peu-près, de hasard, de hâte, d’originalité systématique et d’étrangeté passagère.

Entre tous ces modèles, l’on n’en découvrira aucun qui n’ait été sérieusement et longuement étudié et conduit à son point le plus haut d’harmonie intime et de perfection.

Il apparaît ensuite et très nettement que le souci de la forme, avant celui de l’ornementation, a dominé tous les artistes, collaborateurs permanents ou passagers de la Maison Christofle à qui ces modèles sont dus.

Enfin, rien ici ne se rencontre où ne soit visible le respect des conditions et des traditions techniques particulières à l’art de l’orfèvrerie et qui font sa gloire ; jamais la matière n’est violentée, n’excède ses possibilités, n’est condamnée à ces jongleries par lesquelles naguère elle fut trop souvent torturée. La plupart des pièces exposées à l’Esplanade des Invalides, connue la plupart de celles que l’on peut voir dans le stand « Christofle », Classe 10, au Grand Palais, sont des pièces types d'argent massif exécutées entièrement à la main et repoussées au marteau suivant les anciennes méthodes ; elles ne seront industrialisées que plus tard par les puissantes machines des Usines de Paris et de Saint-Denis, de Neuchâtel et de Milan.

La note tonique, pour nous résumer, de cette Exposition, c’est la sobriété et la discrétion ; aucune surcharge d’aucun genre, aucune superfétation, aucune exagération, rien d’inutile ni de superflu.

Et c’est là qu’elle est bien l’expression de l’esprit d'aujourd'hui et le caractérisera demain, oserai-je ajouter ; car, quelle que doive être dans un avenir prochain l’orientation de l’art décoratif français, je ne crois pas me tromper en affirmant qu’il ne s’écartera plus de l’espèce de simplicité raffinée, du respect de la matière, du souci de mesure et de logique qu'il a mis si longtemps à conquérir. Sans doute nous voici loin de l’art des Germain et des Thomire ; chaque époque a ses traits dominants, ne médisons pas trop de la nôtre.

Voici le surtout en métal argenté composé par Dunaime, avec ses perroquets de cristal, sa fontaine d’albâtre éclairante et ses jets d’eau emperlés de cristal ; celui de Luc Lanel, en bronze doré, avec ses miroirs d’eau en glace, ses jets d’eau en cristal de roche et ses bouquets en lapis-lazuli ; celui, enfin, de Georges Cazes, en métal argenté, avec ses jardinières et ses coupes en cristal fumé, et ses bouquets; de fruits éclairants.

Partout règne le sens des proportions le plus délicat et le plus franc, partout est réalisée avec la plus exquise sûreté l’union des différentes matières employées.

Orfèvrerie Christofle
Orfèvrerie Christofle

Et si, de ce genre de productions, nous passons à l'orfèvrerie usuelle nous y retrouverons les mêmes qualités enrichies, comme il convient, d’un souci de simplicité et de pureté formelle encore plus vif ; n’est-ce pas, en effet, la véritable beauté et la véritable richesse d'un objet d’usage courant qu’il donne l'impression première de ne pas être différent d’un autre, d’être presque banal et ordinaire et que sa supériorité soit faite de mérites auxquels un homme de goût peut être seul accessible ou dont il sera seul à sentir d’abord, tout le prix ?

Je pense, en écrivant ces lignes, aux modèles de coupes, de timbales, de légumiers, de services à thé, de poudreuses à sucre et de boîtes en argent exécutés avec le concours de MM. Christofle, par Christian Fjerdingstad.

Danois d'origine, mais plus que Français de cœur puisqu'il a versé son sang pour la défense de notre pays, MM. Christofle ont bien fait de s’assurer le concours de ce très original artiste, en lui confiant la direction de leurs meilleurs ouvriers, et en le mettant à même d’utiliser leurs puissantes forces productrices ainsi que les ressources de leur expérience.

L’on ne peut rien imaginer qui soit plus simple, plus dépouillé, plus sûr, et en même temps plus savoureux, plus abondant, plus riche que les orfèvreries de Fjerdingstad. A quoi cela tient-il ? D’où provient ce charme incomparable ? Comment se fait-il qu’émane d’objets en argent martelé aussi dénués d’art, en apparence, du moins, une aussi irrésistible séduction ? De ce fait, premièrement, qu'on les sent, et qu’ils sont vivants, qu’ils respirent la spontanéité, la joie, l’émotion, la fièvre créatrice de celui qui les a, de ses mains, engendrées, en bon artisan connaissant à fond toutes les ressources de son métier, et qui, tout eu se gardant de les outrepasser, excelle à en tirer le plus large parti, et à les pousser à leurs extrêmes limites. Secondement, de la stricte adaptation des formes aux nécessités de l’objet et de l’amour de la matière pour ses qualités intrinsèques en dehors de toute considération esthétique préconçue, dont il apparaît clairement qu’était animé l'artiste pendant qu’il les exécutait. Les détails exquis de cette coupe, de ce légumier, de cette théière, de cette boîte, de cette timbale, — qui déjà nous émerveillent par leur savante et vivante pureté de ligne — ne dirait-on pas qu’il les a trouvés, inventés, au fur et à mesure qu'il les façonnait ; tels enroulements du métal, tels amortissements de certains plans en rejoignant d’autres, tels ajourements opportuns, telles façons de fixer au flanc d’une cafetière ou d’un sucrier une poignée de bois, n’est-il pas vrai qu’on les sent comme nés au bout de l’outil, au gré de l’inspiration du moment, et non point préparés par de patients graphiques ? Cet art est à la fois primesautier et volontaire, et celui qui le pratique peut être considéré comme un des meilleurs orfèvres d’aujourd’hui.

Est-ce à dire qu’il faille attacher une moindre importance aux créations de MM. Paul Follot, André Groult, Georges Chevalier, ou d’autres collaborateurs anonymes. Rien ne serait plus injuste.

Paul Follot mène depuis trop longtemps le bon combat pour la renaissance des arts décoratifs français, il a fourni de trop nombreuses preuves de sa fécondité d'imagination dans toutes les branches de l'art appliqué pour qu'il soit nécessaire d'énumérer ici les qualités par lesquelles il s'est conquis l’estime des amateurs, des industriels d'art et du grand public.
Son service à thé en argent s’impose à l’attention par la souplesse de sa forme et l’à propos de son ornementation ; c'est une chose parfaitement réussie et à tous les égards.

Service à thé et café marmite, garniture buis. Orfèvrerie Christofle
Service à thé et café marmite, garniture buis. Orfèvrerie Christofle

Luc Lanel, lui, est ce jeune artiste qui s'est fait déjà un nom dans les Salons d’Arts Décoratifs. II est parvenu à utiliser avec ingéniosité certains procédés déjà anciens, mais sans cesse améliorés, des Ateliers Christofle, le métal gravé incrusté d’or et d'argent par les dépôts électrochimiques, la damasquine, le métal forgé, le mokoumé, technique japonaise et que Dela-herche avait jadis, lui aussi, mis en valeur. Tant en pièces d’argenterie pure qu’en pièces de métal gravé et incrusté, aux patines singulièrement attrayantes, ses envois au Pavillon de l’Esplanade des Invalides sont nombreux. L’ornementation géométrique semble exercer sur lui une séduction particulière ; il excelle ainsi à inscrire aux flancs d'un vase, ou sur la corolle ouverte d’une coupe, au bord d’un plat ou d'un plateau ou sur le cylindre d’une boîte à poudre ou d’une bonbonnière, des motifs réguliers ou fantaisistes, d’une régularité fort ingénieuse et d’une fantaisie vraiment charmante.

Quant à ses travaux d’argent, ils se font remarquer par une rare franchise de parti pris, une louable logique ornementale, et je vois peu de services de toilette, parmi ceux qui ont vu le jour depuis quelques années, qui vaillent mieux que celui de Luc Lanel.

Flacons cristaux de Baccarat. Orfèvrerie Christofle
Flacons cristaux de Baccarat. Orfèvrerie Christofle

Luc Lanel est, comme Fjerdingstad, un des collaborateurs attitrés de Christofle. Il fait partie de cet atelier de création actuellement dirigé par MM. Bouilliet et de Ribes-Christofle d'où sont sorties depuis plus de So ans, tant d’œuvres dignes d’intérêt.

C’est peut-être par le couvert de table qu'il est possible d’agir le plus puissamment et le plus efficacement sur l’esprit et le goût public, en faisant pénétrer dans les intérieurs moyens des objets d’usage quotidien de bonne matière et de forme soignée.

C’est que ces couverts, ces verres à boire et ces carafes sont, je le dis sans esprit de paradoxe, des choses humaines ; elles ont été conçues, dessinées, modelées, martelées, exécutées par des hommes, pour d’autres hommes; elles sont aujourd’hui, telles qu’on les peut voir parmi l’étincellement du Pavillon Christofle-Baccarat, des pièces uniques ; elles seront, demain, fabriquées par milliers, et répandues dans le monde entier pour l’usage quotidien des hommes ; elles témoigneront du goût français de notre époque, de notre ingéniosité décorative, de notre conception du luxe moderne, de ce luxe, le premier de tous, le luxe de la table ; sous tout cela, dans tout cela, vit une parcelle de l’esprit français et du génie français.


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