Les pavillons étrangers

Paris 1925 - Architecture, pavilions, gardens, urban furniture
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worldfairs
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Les pavillons étrangers

Message par worldfairs »

Texte de "L'art vivant" de 1925

Voici terminée notre visite des pavillons français. Nous laissons à d’autres le soin d’en franchir le seuil et de décrire les merveilles qu’ils contiennent.

Il ne nous reste plus qu’à évaluer l’apport fait par les nations étrangères dans cette exposition à laquelle chaque pays a voulu participer en chargeant son plus grand architecte — du moins, le supposons-nous — de défendre l'honneur du drapeau national.

Comme nous l’avons dit au début de cet article, nous n’irons point comparer la production française à cet échantillonnage exotique devant lequel notre sensibilité ne s’émeut point.

Nous irons même jusqu’à laisser l’Angleterre, l’Italie et l’Autriche plaider leur cause. A nos lecteurs de juger, après
contrôle sur place, si cette cause méritait d’être défendue.


Ecoutons d’abord l’Autriche, cette petite Autriche qui n’a pas beaucoup d’argent mais qui est riche de traditions et de goût. Sans chercher à présenter un essai d’architecture réalisée, elle s’est bornée à nous offrir une fantaisie d’Exposition agréable, discrète et spirituelle.

« L’architecture, me disait M. Steinhof, représentant de l’Ecole fédérale des Arts Décoratifs à Vienne, ce n’est pas un mur, un toit, une colonne, c’est l’espace, c’est la lumière, c’est la vie qu’il y a autour.
« Aussi les promeneurs entreront-ils dans notre pavillon
autrichien, presque sans s’en apercevoir. Un chemin les conduit, pareil à une allée de jardin. A droite et à gauche les objets d’art s'offrent comme des fleurs précieuses. Nous avons voulu que nulle contrainte, nulle fatigue n’alourdisse le pas dans nos longues galeries aux murs diaphanes, formés de vitrines gainées d’un léger châssis de bois peint, plafonnées d’un cristal dépoli.
h Nous, Viennois, craignons toujours d’insister. Nous ne voulons pas enfermer le public dans une cage, le clouer au sol par une stupéfaction de mauvais aloi. Regardez si cela vous plaît, ne vous attardez pas trop, laissez-vous vivre. L’air est bleu et les femmes sont belles.
« Etes-vous sorti du pavillon ? Vous en doutez. Vous voilà pour un instant mêlé au public du Cours-la-Reine, sous les arbres, entouré de promeneurs. C’est que le mur s’est interrompu. Comme il fallait passer d’un corps de bâtiment dans un autre et que le corridor eût été triste à suivre, notre architecte a fait tomber la muraille, n’en conservant que des témoins qui forment jambes de portique. »

Que répond riez-vous à cela ? A cette politesse raffinée ? A cette discrétion hautaine ? Vous iriez prendre un café glacé servi dans la serre par une cariatide aux cheveux dorés.

Ce que je fis.


Le pavillon britannique, lui, n'a point fait preuve de la même réserve.

Il provoque l’étonnement et précipite les hypothèses. Pourquoi ce plâtre bariolé, pourquoi ce clocher de verre, pourquoi ce navire perché comme un coq de girouette ?
Est-ce là tout ce que nous apporte la vieille Albion ? Une fantaisie d’opiomane su de colonial retraité ?

J’ai posé ces questions successives avec plus de courtoisie au secrétaire général de la section britannique.

Il m'a regardé de ses deux yeux clairs. Il ne comprenait pas ce point d’interrogation.

«Comme notre pavillon national devait être placé au bord de la Seine, nous lui avons donné la forme stylisée d’un navire pour exalter chez vos compatriotes l’idée de notre puissance navale. De plus, nos conceptions décoratives s’inspirent très nettement du goût que nous avons toujours conservé pour les armoiries et les sciences héraldiques.
« Notre architecte s’est plié en outre aux règlements de l'Exposition. On lui avait demandé « quelque chose de moderne et d’original».

Ceci est dit avec une bonhomie simple, qui désarme.

Les Anglais n’ont point oublié l’Exposition universelle et l’esprit qui la guida. Ils ne sont point tourmentés comme nous par un souci profond, désintéressé, de projeter vers l’avenir une œuvre durable, fardeau passé d’épaule à épaule, lourd de traditions, enrichi d’apports nouveaux.

Il faut donc nous contenter d’accueillir leur participation à l’objet commun avec un sourire de bonne humeur, comme ces belles cartes postales aux tons vifs qu’ils nous envoient au moment de Christmas...


Vous sortez du pavillon britannique, vous êtes à deux pas du pavillon italien. Votre sourire amusé se fige immédiatement. L’Italie a fait un rude effort. Effort d’argent, effort de volonté.

« lirais pourquoi vous êtes-vous enfermés dans une formule aussi rigide ? Ce haut cube de maçonnerie est-il vraiment l’expression de votre art moderne ? Sont-ce là toutes vos innovations ? La vie actuelle, riche de possibilités, l’ère de l’avion, de l’auto, du téléphone, du cinéma, n’ont-elles pas encore, chez vous, retourné quelque peu le champ des idées reçues ?
> Pourquoi ces deux colonnes ?Pour-quoi ces chapiteaux, ce soubassement, ces corniches, ces barreaux aux fenêtres, cette lourde porte, ces deux statues allégoriques ? Pourquoi ? »

Et l’architecte italien :
« Vous n’avez que ces deux mots à la bouche : L’art moderne. Et si nous n’en avons pas encore chez nous, d’art moderne! Si rien ne s’est suffisamment affirmé encore, que nous jugions digne d’être exposé! La belle affaire! Sommes-nous contraints à exposer coûte que coûte une ineptie baroque, une monstruosité grotesque !
« Non. Nous avons pris très aisément parti de cette carence, comme vous dites, et, puisque nous étions résolus à participer sérieusement à cet effort international, nous avons jugé que l’art ancien pouvait être une source d’inspiration féconde lorsqu’on sait profiter de ses leçons.

« Vous nous en voulez un peu d’évoquer, au milieu des fantaisies du xx° siècle, les styles étrusques ou corinthiens... A vrai dire nous nous sommes bornés à respecter les règles de la proportion et les sages avertissements de l'antique.

« Dans le détail, tout est nouveau: chapiteaux, cannelures des fûts, soubassement et corniches. La matière est employée souvent avec des modifications inédites : brique dorée et peinte, tuiles, marbres, céramiques des parquets, bronzes verts. Quant à l’art rustique de nos plafonds, aux déci rations de nos fresques, de nos portes, de nos vitraux, moderne tout cela, essentiellement moderne. »

Cet homme parlait avec une émouvante conviction. Je vous en ai fidèlement rapporté les paroles, pensant qu’il lui était plus aisé qu’à moi, de faire un éloquent plaidoyer de son oeuvre.


Le temps nous a manqué pour entendre ainsi, successivement, les architectes étrangers u expliquer leur affaire » au cours d'une interview rapide. La place nous aurait fait défaut également.

Contentons-nous donc de poursuivre une promenade à petits pas sous les arbres du Cours-la-Reine.

Le pavillon de la Belgique est d'une conception tellement éloignée de la nôtre, si disparate avec l’entassement chaotique de ses grands et petits volumes, qu’il nous est difficile de l’accepter, malgré ses dimensions colossales, comme une réalisation importante.

Evidemment la Tchécoslovaquie nous surprend terriblement avec sa superstructure de béton enrobée d’un revêtement d’ardoises écarlates, luisantes comme des écailles vitrifiées. Evidemment la pavillon des Pays-Bas nous déconcerte avec sa lourde toiture d’une construction énigmatique puisqu’elle s’appuie sur du verre, mais la virtuosité de l’exécutant fait oublier l’outrance. On s'étonne, on regarde comment c’est fait, on admire presque.

La Pologne nous présente une réalisation très affirmée, d’une originalité soutenue, avec une coupole lumineuse d’un grand effet. Le fronton équilibré s’égaie dans un parti pris de facettes et garde son unité.

La Suède, respectueuse des dogmes classiques, est d’une tenue impeccable, malgré l’étirement d’une ossature un peu squelettique et la pâleur nordique de ses décorations peintes.

Nous laissons à M. de Monzie le soin de justifier l’apport des U. R. S. S. dans l’art de la construction moderne. Nul ne pouvait mieux que lui, remettre spirituellement à sa vraie place l’ambition néo-caligaresque du charpentier conscient qui se tient les côtes chaque fois qu’il considère son échafaudage de pompier sanglant.

La Suisse est logique et banale ; la Grèce ne nous apprend rien. La Turquie veut faire du nouveau avec de l’ancien et ne nous offre qu’un camelotage piteux du Passé. Le Danemark est géométralement incompréhensible.

L’Espagne au contraire a trouvé des sources d’inspiration nouvelles. Bien loin d’être rudimentaire, son pavillon exalte une civilisation indiscutable à laquelle s’amalgament très heureusement des éléments mauresques. La porte d’acier, la diversité des décrochements de la façade, l’émail des fontaines, la clarté, l’aisance des volumes, en font une œuvre très agréable.

Un mot encore sur le pavillon monégasque très réussi, sur les gaufrettes sagement échafaudées par les Japonais et nous n'avons plus qu’à nous asseoir dans un des nombreux cafés, de la Presse, Polonais, Alsacien ou Normand, pour réfléchir plus à l’aise aux conclusions qui s’imposent. Encore faut-il choisir une conclusion parmi les autres ?

La promenade est terminée.

Nos impressions se sont déclenchées successivement au contact des réalisations extérieures comme des plaques dans le magasin d’un vérascope. Et nous nous trouvons maintenant en présence d’une série de clichés bons ou mauvais qui pourraient à la rigueur nous servir de documents pour établir un jugement d’ensemble.

Il va sans dire que des critiques purement subjectives ne peuvent que déterminer une opinion subjective. Aucun dogme, aucune politique d’école. La petite voie privée à l'écart des routes de la critique officielle a bien son charme.

Considérant donc :

1° Que cette Exposition n’est pas une exposition d’architecture ou plutôt (ce qui revient au môme) que cette architecture est une architecture d’exposition;
2° Que le plus beau (comme dans les baraques foraines) se trouve, paraît-il, à l’intérieur;
3° Que nous n’avions pas à pénétrer à l’intérieur;

Il nous paraît impossible de formuler une conclusion péremptoire sur les grandes lois d’esthétique mises en cause.

Bornons-nous donc à quelques remarques personnelles. Nous ne pouvions pas espérer, après avoir fait table rase du Passé, créer un style en vingt-cinq ans. D’abord un style ne se crée pas d'un coup de baguette, il s’élabore et se définit lorsqu’il a cessé d’être.

Nous sommes, par contre, en présence de réalisations multiples, d’efforts individuels, sans cohésion, souvent excessifs et que ne discipline aucun chef d’orchestre.
Ici et là quelques rares morceaux exécutés par des solistes merveilleux, virtuoses de la pierre, du marbre, du béton, du bois précieux, du staff, de l’or moulu, du verre, du bronze, de l’acier... mais aucune symphonie puissante, aucune synthèse.

Presque tous les architectes ont eu le désir de a faire moderne » ; ils ont cherché l’originalité à tout prix, et ne l’ayant pas trouvée dans l’invention féconde, ils nous ont très habilement donné l’illusion de l’inédit par des amputations, de brutales insuffisances, en supprimant les difficultés du problème sans le résoudre.
Et il est vraisemblable que tous les décorateurs n’ont pas également trouvé leur voie définitive, car lorsqu'un art est établi, son expression extérieure est lucide.
Ces réserves faites, reconnaissons que l’Exposition est vivante. Elle obtient indiscutablement la faveur du public. Son charme agit : charme des jardins, des fontaines, des éclairages de nuit, charme des modes nouvelles, des bijoux, des étoffes, des mannequins de bois peint, des musiques, douceur des dîners sur les péniches.

Et ce qui lui donne la vie, c’est la liberté, l’aisance, l'allégresse avec lesquelles les visiteurs se promènent au milieu de ces spécimens d’une architecture assimilable et variée dans laquelle la France garde sans hésitation la première place.

Nos artistes ont désormais les coudes libres. Ils se sont révélés affranchis des disciplines déprimantes et ils ont de plus à leur service une pléiade d'habiles exécutants que n’effraient pas les plus délicates interprétations.

Voilà ce qu’a prouvé l’Exposition de 1925, et l’effort de ses participants. Si cette manifestation importante nous paraît un peu prématurée, sachons en tirer un enseignement. Elle doit canaliser les efforts des travailleurs, et le goût des visiteurs. Les premiers doivent réaliser ce qu’ils sentent fortement parce que les autres définissent clairement ce qu’ils aiment.


Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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