Matériel & procédés du Filage & de la Corderie

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worldfairs
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Matériel & procédés du Filage & de la Corderie

Message par worldfairs » 27 déc. 2018 11:35 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

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CORDES ET CORDAGES.

Le temps est aux spécialistes.
Dans l’industrie des câbles et cordages, comme dans toutes les industries dont l’Exposition nous étale les produits, on rencontre les fabricants proprement dits et les spécialistes. Ces derniers en donnant tous leurs soins à une spécialité, ont toute chance d’être remarqués dans la classe qui renferme les échantillons de cette spécialité. Quelquefois même ils priment les fabricants qui s’occupent également de toutes les branches de leur industrie et qui les exploitent avec intelligence et profit.

Ainsi l’on voit à l’Exposition universelle de 1867, au milieu des vitrines de cordiers d’un ensemble satisfaisant, une alcôve pleine de balançoires, de filets, de hamacs aux couleurs variées. Au centre de toutes ces fantaisies de la corderie, repose un berceau blanc et rose dont les pieds sont entourés d’un tortis d’une blancheur éclatante. C’est à vous donner envie de devenir père de famille.

Tout ce’a est arrangé dans une harmonie charmante : ficelles par-ci, par-là bobines de couleur ; la chasse et la pêche, la vie sédentaire et l’amour des champs trouvent dans cet ensemble qui plaît à l’œil tous les ustensiles qui doivent donner le bonheur aux âmes innocentes.

Et tout cela tient dans l’alcôve décorée par M. Cerusier jeune, de Louviers.

Il y a bien d’autres choses encore dans cette alcôve. La note grave trouve sa place dans cet ensemble harmonique, et de gros et forts câbles sont là pour rappeler à l’esprit la vie aventureuse, pleine d’émotions et de dangers du marin et du mineur.

Tout cela, certes, est fort beau, mais si nous demandons à M. Cerusier jeune: Qu’êtes vous ? Fabricant de câbles ou de passementerie agrémentée, le fabricant de Louviers aura bien de la peine à déterminer sa spécialité ; et le jury, effrayé par les nombreux mérites de l’exposant, sera plus embarrassé que lui et finira par l’exclure innocemment d’une lutte où son rang n’est pas facile à marquer.

Ainsi que nous, qui n’avons jamais rien su garder, l’avons dit si souvent à l’ambitieuse Angleterre, on répétera à M. Cerusier jeune, de Louviers : Qui trop embrasse, mal étreint.

Sans doute, l’élégance de la mise en scène n’exclut pas l’excellence des produits, mais leur multiplicité n’ajoute pas à leur bonté, et l'on a la tendance, fâcheuse, je le veux bien, d’attribuer plus de mérite à une spécialité qu’à une fabrication qui s’occupe de divers produits même congénères.

Il semble bien que l’industriel qui produit les meilleurs fils de caret sera aussi celui qui doit obtenir les meilleurs câbles, puisque les uns ne sont que la réunion des autres. Il n’en est point cependant ainsi. Le matériel, l’habitude de la production, une longue expérience, changent notablement la valeur des produits. La marque donnée à une fabrication connue par l’ancienneté de la maison est une chose importante, surtout dans les industries à la main. Il ne s’agit pas en effet ici d’une œuvre d’art qui impressionne plus ou moins.Quelque émotion qu’une âme très-sensible puisse éprouver en présence d’un beau câble, elle ne vaudra point, pour juger de sa résistance, de sa solidité, les jugements motivés et mathématiques des marins et des ingénieurs.

Si, pleins de celte idée de spécialisation, les exposants n’avaient donné chacun que ce qu’il y a de meilleur dans leur spécialité, l’Exposition universelle aurait beaucoup perdu comme aspect. On n’aurait point vu les haltères de salon que M. Triphaine a jugé convenable de mêler aux cordages, d’ailleurs si remarquables, de sa fabrication. Il s’agit de savoir jusqu’à quel point la coquetterie et la mise en scène sont nécessaires dans une industrie aussi grave que celle des cordages et des câbles.

Il semble tout d’abord que,-lorsqu’on produit des câbles à la fois en fer et en chanvre, dont chaque partie est symétriquement tordue en sens inverse, on doit se contenter d’un résultat aussi sérieux, aussi pratique. Un câble simplement exposé parlerait, ce me semble, suffisamment. — Mais, on aime la fôoorme et, comme Bridoison, on s’imagine qu’elle influe sur le jugement qui doit fixer la valeur du fond.

M. Lebœuf est pratique au moins. Entre autres objets qu’il expose, on voit un vrai petit câble d’un aspect solide, d’une facture remarquable. C’est, dit une note, un archi-grelin. Un grelin est l’assemblage de plusieurs cordes simples, et une corde, même simple, est la réunion d’une cinquantaine de fils de caret. Voilà une assez forte quantité de fils pour former un grelin, et celui de M. Lebœuf est un archigrelin ! Autant qu’il est possible de juger à vue d’œil, on est persuadé qu’une épreuve réelle serait favorable aux si beaux produits de ce fabricant.

Dans ces travaux qu’exécute la corderie moderne, on retrouve la patience et l’habileté qui font presque un art de la passementerie. Un caparaçon devient un spécimen artistique entre les mains de MM. E. Allemand et Savoye. Les lignes de MM. Peau frères de Nantes semblent si faciles et si agréables à manier qu’on serait tenté de braver la paradoxale définition d’Alphonse Karr qui dit que « la ligne est un instrument qui commence par un hameçon et finit par un imbécile. » Il n’est pas jusqu’aux échelles en corde de M. Carme qui ne vous donnent envie de partir pour l’Andalousie, afin d’y aller escalader le balcon d’une irrésistible senora.

M. Martin Stein de Mulhouse expose des cordes blanches qui semblent promettre, plus de solidité que les autres qui sont en chanvre et en aloès.

Pour tous ces cordages de fantaisie, faits des fibres du tucuma, du coco, de l’aloès, de celopia ou de toute autre matière, on demande son jugement au coup d’œil. Il n’en est pas de même pour ce qui est des câbles destinés aux mines et à la marine. C’est qu’ici trop d’existences sont enjeu. Certaines grandes industries, jalouses de la sécurité de leurs ouvriers, ne confient qu’à elles-mêmes le soin de confectionner leurs cordages. Telle est l’administration des ardoisières d’Angers. Tous les métaux, le fer et l’acier, se combinent avec les végétaux tissés et avec des milliers de fils pour former un ensemble qu’on n’utilise qu’après de décisives expériences. Les ardoisières d’Angers nous montrent un câble en fer pour gréement de navire qui n’a pas moins de 140 mètres de longueur.

Dans la fabrication des cordages, nous n’avons pas encore surpassé l’Angleterre, mais nous l’avons égalée, et nos câbles de Stévenart, Cambier et fils, de Pieux-Aubert, de Marcheteau, Potrair et G. Laroche, ne le cèdent en rien à ceux que produisent nos voisins d’outre-Manche. Tous nos ports de mer ont aujourd’hui leur fabricant renommé; les produits de M. C. Dufrieu et M. Leroux de Nantes sont dus réellement à une fabrication remarquable.

L’exposition de MM. Bernard et Genest d’Angers mérite aussi toute l'attention des hommes spéciaux. Carets, torons, haussières, merlins, cordages à main, chableaux et câbles de forte dimension forment l’ensemble des produits de cette maison angevine bien connue de tous nos armateurs. On admire particulièrement un câble plat d’une longueur de 470 mètres.

La marine impériale nous montre quelques-uns des câbles employés sur les vaisseaux de l’État. On les considère avec une sorte de respect,- et l'on se prend à frémir quand on pense que de tous ces câbles énormes, les plus puissants sont brisés comme un fil quand arrive la tempête.

L’Angleterre, le Canada, l’empire Ottoman, ont envoyé à l’Exposition quelques échantillons de leur corderie. MM. Velings et Cie, produisent un nouveau système de câbles plats. MM. Vertongen-Coens, de Belgique, ont fabriqué avec succès des câbles en chanvre goudronné; M. J. J. Wolff et M. L. Wolff, de Bavière, nous ont prouvé, dans des genres différents, que l’art du cordier n’est pas en décadence en Allemagne. On s’étonnerait que le Danemirk, les Pays-Bas, la Norvège, peuple de marins et de mineurs, n’aient pas une exposition plus complète, si Ton ne songeait aux embarras de transport que donnent ces produits plus utilisés qu’admirés.

On peut dire enfin que l’art difficile du cordier résiste à la machine, et c’est pourquoi sa place est entièrement au-dessus de toutes les filatures, appareils mécaniques dont le dernier mot semble être le métier à chariots mécaniques envideurs qui fonctionne actuellement à l’Exposition. MM. Trudelle frères, Ouarnier-Mathieu, ont tenté d’enrégimenter la corderie dans les filatures. Leur machine rappelle le travail de l’araignée, cette admirable fileuse dont le câble se tord tout seul.

Mais quoi que la mécanique fasse, elle n’assujettira point le chanvre, ni les métaux des câbles aux évolutions faciles de la laine, du coton et du lin. C’est le privilège de la corderie de rester un art par quelque bout.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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