La rue de Normandie

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worldfairs
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La rue de Normandie

Message par worldfairs » 18 déc. 2018 01:12 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

ruenormandie.jpg

En prenant du Jardin central le grand vestibule pour objectif, on trouve, un peu à droite, la rue de Normandie. Nous n’avons pas encore décrit cette rue. Mais je vais essayer de conduire le lecteur au milieu des objets qui s’y étalent, et, s’il se peut, faire un portrait ressemblant en rendant, de chaque chose, équitable et fidèle témoignage.

Sans plus tarder, j’y pénètre donc, et du jardin, je passe sous la paire de rideaux de serge verte, dont l’entrée, comme celle des autres secteurs, est pourvue. Beaux rideaux, ma foi! Ils ont bien coûté dix sous l’aune! Mais laissons ces loques misérables, et jetons plutôt un regard dans la salle du Musée rétrospectif, qui s’ouvre à droite sur la rue de Normandie.
C’est la salle consacrée à l’époque franque et carlovingienne. On y voit des milliers de pièces intéressantes, les unes par leur extrême rareté, les autres par leur mérite artistique, toutes par leur caractère d’incontestable authenticité.

Au sortir de cette salle dont les richesses retiendraient longtemps, s’il fallait seulement énumérer les principales, on longe, à droite, un mur tapissé de gravures dues à des burins français. Nous rencontrons ensuite l’une des salles de l’exposition française de peinture.

Dans ces mêmes parages, au centre de la rue que nous parcourons, deux statuettes en bronze se font vis-à-vis. Exécutées par M. Frémiet, elles appartiennent au musée de Saint-Germain. Celle-ci représente un cavalier gaulois, Averne ou Bellowake, peu importe, celle-là un cavalier de César, et les deux personnages, espèce de vedettes observant une trace ennemie, sont bien campés sur leurs chevaux curieusement harnachés.

Je néglige le département de la photographie que, l’autre jour, M. Lacan a parcouru de façon à ne laisser aucun point inexploré, et j’entre dans le pavillon des fondeurs en caractères d’imprimerie.

Là, chaque fondeur a exposé des épreuves de ses types particuliers, lettres ordinaires ou de fantaisie, modernes on antiques, romaines ou étrangères. M. A. René grave spécialement, et fort bien, les caractères elzévirs, gothiques, du moyen âge, les lettres tourneures; M. Lœullet les caractères exotiques: télougous, canaras, birmans, siamois, japonais, que sais-je? indous, chinois; M. Longien des lettres de fantaisie, ornées dans un goût parfois critiquable; M. Derriey, des vignettes et des fleurons, et MM. Laurent et Deberny, Virey frères, Mme veuve Battenberg et Mayeur font commerce, principalement, de caractères ordinaires, d’un beau dessin, d’une gravure ferme et savante.

Nous quittons le pavillon des fondeurs typographes.

Les tapis de la maison Arnaud et Gaidau, de Nîmes, sont fort remarquables et leur réputation n’est point à faire. Nous en voyons en ce moment de magnifiques. La composition en est habilement entendue, le coloris riche, varié, doux ou vif suivant les besoins, la fabrication sans reproche. Je regrette seulement l’emploi un peu abusif d’un certain ton violeté qui me semble froid, médiocrement décoratif. Malgré cette réserve M. Arnaud méritait d’être récompensé comme il l’a été, par la médaille d’or et la croix d’honneur.

En quittant ces tapis on rencontre un autel en marbre, avec figures en haut relief et champs de mosaïques. Conçu dans le goût byzantin, ce petit monument a été exécuté avec beaucoup de conscience dans les ateliers de M. Louvet. Passons en silence devant des cheminées genre Louis XVI, dont l’une porte un chapiteau destiné, c’est l’étiquette qui l’affirme, à l’église du saint sépulcre de Jérusalem. La composition en est étonnamment sèche et le travail d’une aigreur d’outil peu commune. Mais parlons de la grande cheminée Louis XIII exposée par M. Gouault.

La partie inférieure jusqu’au chambranle est en marbre rouge clair largement moucheté de blanc, et la partie supérieure, en marbre d’un rouge plus foncé. Or, cette disposition est tout à fait illogique, attendu que la coloration sombre devrait être en bas, comme plus solide, et les tons clairs en haut, comme plus légers. Je n’aime pas non plus le cadre ovale qui garnit le trumeau central. En marbre blanc et retenu par quatre agrafes en onyx d’Algérie, il a un aspect chétif et indigent qui jure dans le riche ensemble de l’œuvre. A part cela, cette cheminée est un beau morceau de sculpture ornementale, et ses vastes proportions (elle mesure environ cinq mètres en hauteur, sur trois et demi de large), la beauté des matières, le soin de l’exécution la rendent digne de figurer dans la salle d’un palais.

Nous traversons un carrefour dont une fontaine en marbre, envoyée de Marseille par M. Galinier, occupe le centre, et nous voilà en face de l’importante exposition de M. Durenne.

C’est de fonte artistique qu’il s’agit. Gomme on sait, à l’état naturel, la fonte est d’un ton déplaisant, froid, triste, lourd, et la décoration d’un appartement, d’un jardin ou d’une plaça publique ne s’en accommoderait point. Et puis, inconvénient grave, soumise aux intempéries, elle s’oxyde promptement et se rouille. Aussi, pour l’utiliser, faut-il la couvrir de peinture ou mieux d’un cuivrage galvanique, qui lui donne le caractère et l’aspect du bronze. D’ailleurs, la couche de cuivre épouse mieux les délicatesses du modelé que la peinture. Revêtue d’une patine bronzée, la fonte de fer devient donc d’un emploi très-intéressant, et l’un de ses avantages est de permettre aux villes de s’orner somptueusement à bon compte, et, à chacun, en son particulier, de se procurer à bas prix les jouissances d’un grand luxe. L’exposition de M. Durenne montre des pièces dont il faut admirer, sans restriction, le fin épiderme; dans le nombre, plusieurs ont dû offrir de sérieuses difficultés, mais toutes sont sorties du moule avec une perfection devant laquelle la critique se reconnaît désarmée.

Une autre belle exposition est celle de M. Marchand, fabricant et éditeur de bronzes. Elle a obtenu une médaille d’or. Parmi les pièces les plus remarquables, je citerai les deux grandes figures de M. Bourgeois, les torchères de Klagmann, le Mercure de Pigalle, le Voltaire de Houdon. Il y a aussi une immense cheminée, où le marbre, le bronze, l’or et l’argent se combinent assez péniblement, en un style maigre, essoufflé et anguleux qu’on appelle néo-grec. L’auteur de ce monument, M. Piat, a du talent; mais souvent il l’a plus heureusement employé.

Après les bronzes, les étoffes.

Dans un salon carré, auquel on accède par un vaste portique, sont réunis les tissus de coton collectivement désignés sous le nom de rouenneries.

Bien qu’une rapide revue dans ce salon nous détourne un peu, nous devons cependant signaler les riches indiennes de M. Lemaître - Ladoite, et ses beaux croisés pour robes; les tissus imprimés si remarquables par le dessin et l’harmonie des couleur de MM. Girard et Cie; enfin, les magnifiques étoffes de M.Daliphard-Dessaint et de M.Scheurer-Roth. En accordant à ces quatre manufactiers les médailles d’or, le jury n’a fait que consacrer une supériorité depuis longtemps reconnue.

Nous voici arrivés à l’extrémité de la rue de Normandie, coupée en cet endroit par la galerie circulaire, dite des Arts chimiques. Toutefois avant de revenir sur nos pas, en suivant le coté de la voie que nous avions tout à l’heure à notre gauche, notons les cires de MM. Faulquier, Cadet et Cie, récompensées par une médaille d’or, et les couleurs si appréciées de M. Lefranc, auquel la typographie, en outre, est redevable d’encres quasi sans rivales.

Traversons rapidement l’exposition de la draperie : l’autre jour, M. P. Poitevin, notre collaborateur et ami, en a parlé ici même de telle sorte qu’il ne reste plus rien à en dire. Au contraire, restons un instant au milieu des produits du Zinc d'art. Non, que j’aie la moindre sympathie pour les extravagances sans nom que permet la fusibilité à basse température et le bas prix de ce métal. L’Exposition, hélas 1 en offre plus d’un spécimen affligeant. Néanmoins, cette industrie peut rendre de réels services. Après tout, en fait d’art, si la matière est quelque chose, la forme, le style, la composition, l'idée assurément sont plus encore. Or, les exigences d’une exécution délicate et soignée peuvent-elles s’accorder avec le bon marché de la matière? Toute la question est là. Eh bien, comme il n’est pas douteux que le zinc peut fournir des produits aussi beaux que le bronze, il ne saurait être indifférent de payer cinq ou six cents francs, au lieu de deux mille, une garniture de cheminée, ayant l'aspect et toutes les qualités artistiques d’une analogue, mais en bronze celle-là.

Je le répète, le zinc d’art s’est déconsidéré aux mains d’éditeurs dénués de goût, nullement épris des belles œuvres. Aussi notre devoir est-il d’encourager ceux qui s’efforcent de le réhabiliter. Parmi quantité de modèles de pacotille, M. Boy a exposé deux belles figures de M. Carrier-Belleuse, et M. J. Lefèvre, dont l’étalage ne montre pour ainsi dire que des objets recommandables, dignes de louanges, a fait connaître plusieurs pièces importantes— un grand vase, Y Amour consigne, de M. Piat; Cornélie et ses enfants, de M. Mathurin Moreau; quelques garnitures, genre Louis XVI, — auxquelles, en toute conscience, je ne vois rien à reprendre.
Ma tâche s’achève. A quoi bon, en effet, s’attarder aux statues de saints exposées par M. Champigneulle et par M. Robert, véritables images d’Épinal en plâtre doré et enluminé? L’autel, fourni par le Crédit des paroisses est, lui aussi, au-dessous de la plus indulgente critique, et les cartes à jouer de M. Malmenayde ne me touchent point. Plutôt examinerais-je les papiers de M. Theaneau et ceux de M. Blanchard, les albums de MM. Grumel et Longuet et les couleurs de M. Haro. Mais il faut finir et, décidément, je reviens au Jardin central, où je prends congé du lecteur, si toutefois il m’en reste encore au bout d’une si longue promenade.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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