Eaux minérales de Vichy

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worldfairs
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Eaux minérales de Vichy

Message par worldfairs » 08 déc. 2018 03:42 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Informations, renseignements, discussions, questions - Eaux minérales de Vichy - eauxmineralevichy.jpg

Le tableau de M. Ingres, la Source, dont on cherche souvent la signification, est une réalisation élégante, une personnification merveilleuse du génie des eaux minérales; et je m’étonne que la Compagnie de Vichy n’ait pas fait reproduire par la photographie et par la gravure, dans ses annonces et sur ses étiquettes, la jolie petite naïade si profondément cachée, dont les yeux bleus invitent doucement à la mélancolie souriante de la convalescence, et qui, nue comme la vérité, défie le charlatanisme de toutes les eaux artificielles.

— « Venez à moi, semble-t-elle dire, malades, hypocondriaques, je suis la vie réelle et je suis aussi la poésie. De cette urne que je penche et qui rachète la boîte de Pandore, ruissellent tous les biens, toutes les guérisons : quant à ces eaux transparentes qui fuient devant mes pieds, elles ont des myosotis, des fleurs de rêverie; elles vont rejoindre les petits sentiers où s’égarent les muses et les amoureux. »

Voilà ce que dit la Source de M. Ingres : je ne l’ai comprise qu’en visitant Vichy.

La nécessité du symbolisme, de l’allégorie a contraint les ordonnateurs de l'Exposition universelle, en assemblant dans la classe 44 les divers échantillons des sources minérales de France, de répéter M. Ingres et de dresser au milieu des produits pharmaceutiques un monument élégant, un large piédestal ou plutôt une immense jardinière que surmonte une statue de naïade avec son urne penchée. On le voit, c’est toujours la Source. Déjà, derrière le casino de Vichy, M. Carrier-Beleuze a sculpté une colossale statue qui distribue les eaux bienfaisantes à deux enfants en pleine voie de guérison.

La naïade de l’Exposition universelle n’est pas si naïve que celle de M. Ingres, ni si imposante, si souveraine que celle du casino de Vichy. On voit qu’elle veut plaire aux étrangers et ne pas choquer les étrangères. Elle a de la mignardise dans sa pose; elle est presque vêtue ; elle soulève un talon délicat comme pour le laisser retomber en cadence : c’est la muse des établissements thermaux qui ont une salle de danse.

A ce compte, c’est, non pas la personnification de toutes les eaux minérales de France, mais la statue spéciale de Vichy. Il faudra la placer au milieu du Parc, dans un massi de roses. C’est Terpsichore finissant une saison et disant avec un sourire aux valseurs qui vont boire leur dernier verre : « A l’année prochaine!» C’est que Vichy l’emporte sur les autres sources de France de toule la supériorité d un véritable établissement thermal, pourvu du confort, de la distraction nécessaires à la convalescence de l’esprit.

Excepté Enghien que tout le monde connaît à cause de Paris, Plombières, Luxeuil, Salins que le séjour de l’Empereur dans les Vosges a mis officiellement à la mode, la plupart des sources se bornent à expédier leurs eaux, mais n’offrent aux malades et aux amateurs que les distractions du paysage et que les éléments d’une petite causerie, sur des chaises, à la porte d’une buvette.

Vichy est le seul endroit où le traitement ait pris toutes les formes, et où l’expédition des eaux (sur une échelle qui va grandissant tous les jours et qui a dépassé déjà 2 millions de bouteilles par an) se combine avec un établissement de bains offrant 300 baignoires, et avec un casino sans rival en France. Je crois donc qu’il eût été équitable de réserver dans la classe 44 un emplacement isolé pour Vichy, ou bien de prendre assez d’espace
pour admettre toutes les sources de France. Le choix que l’on a fait laisse subsister l’inégalité et la rend plus choquante. La suprématie d’une pareille ville d’eaux ne pouvait être contre-balancée que par l’agglomération complète de tous les établissements thermaux, de toutes les sources hygiéniques.

Quoi qu'il en soit, Vichy triomphe, et, comme je le disais en commençant, il n’est pas jusqu’à-son casino qui ne soit représenté par cette statue élégante d’une muse qui semble écouter la musique et regarder à ses pieds, pour valser sur la pointe des fleur.

Le nouveau casino fut commencé en 1863 sur les plans de M. Badger, architecte de la Compagnie. Il occupe une superficie d 2500 mètres. Sa façade principale, décorée de statues et de bas reliefs, s’ouvre sur le rond-point du Parc, en face du grand établissement de bains et des anciens salons.

Ce casino comprend tout ce qui est nécéssaire pour oublier l’ennui, la fatigue et l’éloignement de Paris. C’est un palais élégant, avec cette supériorité sur les casinos d’Allemagne, qu’il ne saurait jamais être un tripot. On y joue assez pour le vice, on n’y joue pas assez pour le vol et la tromperie. Ce n’est pas à Vichy que les majors excentriques et que les dépossédées du démon viennent refaire leur fortune par leur industrie. La salle de jeu suffit à la passion de l’écarté; mais le magnifique salon des fêtes, le salon des dames et le salon de lecture gardent leurs hôtes.

Tous les soirs, la salle de spectacle, véritable salle de gala, resplendissante de dorures, de peintures, s’ouvre de 8 à 10 heures pour un spectacle charmant, choisi, qui peut au moins compter sur le succès de la brièveté. Il est arrivé à cette salle d’avoir, sinon un parterre de souverains comme à Erfurth, du moins 3 ou 4 loges princières dans la même représentation. Une troupe permanente de comédie, de vaudeville, d’opérette, soutenue parfois par des artistes de Paris en représentation, alterne avec l’orchestre des concerts.

Voilà le Vichy des plaisirs, celui qui n’existait pas au temps de Mme de Sévigné, celui que le progrès de l’hygiène et de la thérapeutique a rendu indispensable de nos jours. Revenons au Vichy plus spécialement représenté à l’Exposition, celui de la science et de la grande industrie.

C’est en effet sous ces deux aspects qu’il convient de considérer ce magnifique établissement, Par l’ingénieux aménagement des sources qui alimentent les bains et les fontaines, par l’extraction des sels, par l’appropriation de ces sels à l’usage pharmaceutique, Vichy a emprunté et a rendu de grands services à la science.

Par son usine proprement dite, par ses ateliers de lessivage, d’emballage, de cartonnage, Vichy a sa place marquée dans les ateliers de premier ordre. Voilà pourquoi quand on a vu figurer son nom à la classe 44, on peut le revoir encore à la classe 51 où sont exposées les machines pour timbrer les pastilles, où le côté exclusivement industriel est mis en lumière.

La vitrine de la classe 44 comprend :
1- les diverses formes de l’expédition des eaux le Vichy;
2- Les sels extraits de l’eau minérale;
3- Les eaux mères;
4- Les produits livrés au public, tels que sels pour les bains, sels pour boisson artificielle de Vichy, pastilles, sucre d’orge.

L’eau s’expédie en bouteilles d’un litre ou d'un demi litre. Chaque bouteille est revêtue d'une capsule en étain indiquant le nom de la source et le millésime de l’année de puisement. L’exploitation des eaux est simple: les sources arrivent au niveau du sol, elles sont recueillies dans des bouteilles au moyen d’un robinet qui empêche la déperdition du gaz. Les bouteilles sont bouchées, au fur et à mesure du puisement, à l’aide d’appareils mécaniques. En 1866, la consommation a atteint le chiffre de deux millions cent mille bouteilles.

Les bouteilles, bouchées à chaque source, sont toutes amenées dans un seul atelier de manutention situé près de la gare. C’est dans cet atelier que se pratique le capsulage, l'étiquetage et l’emballage. Le chargement a lieu directement sur le chemin de fer particulier de la Compagnie, en communication avec celui de Lyon-Bourbonnais. Cette manutention, qui ne laisse rien à désirer exige en tout temps un personnel d’environ cent personnes.

C’est à l’Exposition de 1855 que la Compagnie de Vichy exposa pour la première fois des sels extraits des eaux minérales de Vichy. Une médaille d’argent de 1re classe fut la récompense de cette nouveauté, car il n’y avait rien de moins qu’un phénomène industriel, réputé impossible jusques-là, dans l’opération récompensée.

En effet, les pastilles de Vichy, on peut l’avouer maintenant, n’étaient, avant 1854, que des produits pharmaceutiques fabriqués selon la formule du codex et les conseils de l’inventeur, M. d’Arcet, avec des cristaux de soude du commerce, saturés par l’acide carbonique des sources, et parlant du simple bicarbonate de soude. Dans ce temps-là, tous les pharmaciens vendaient à juste titre des pastilles égales à celles que l’établissement patron liait avec plus de solennité que d’à-propos.

En 1853, la Compagnie de Vichy, en prenant à bail de l’État l’établissement thermal, jugea qu’il était de sa dignité et de son intérêt de ne pas induire le public en erreur sur la nature de la chose vendue, et décida que les sels de Vichy, livrés à la consommation sous le cachet de l’établissement thermal, seraient à l’avenir réellement extraits des eaux minérales de Vichy.

Les simples devoirs de loyauté sont souvent les plus difficiles à remplir dans la vie ordinaire. Ils se compliquaient cette fois d’une difficulté chimique qui eût découragé des volontés moins nettes, moins résolues. Les essais datent de 1854 et de 1 855. Le résultat fut d’abord incertain; puis, quand on le trouva réel, on le découvrit fort coûteux. Mais le grand problème en matière d’industrie, c’est d’abord la découverte : la science et le progrès mettent bien vite ensuite les procédés à la discrétion1 de l’inventeur.

En effet, après une série d’épreuves qu’il serait trop long d’énumérer, la Compagnie de Vichy en est arrivée par des moyens que mon ignorance spéciale m’interdit de décrire, par un système d'évaporation que j’ai admiré de visu, à extraire au meilleur marché possible, des sels éblouissants de blancheur, pour servir à la fabrication des pastilles et à la fabrication de boissons artificielles ou de bains de Vichy.

Les eaux mères, c’est-à-dire, celles qui restent après la cristallisation des sels, sont expédiées en province, sur la recommandation de quelques médecins de Vichy, frappés des résultats obtenus à Kreuznach et dans différents établissements thermaux deFrance. Ce produit paraît destiné à un grand développement.

J’ai dit plus haut comment les pastilles réalisent aujourd’hui, avec une sincérité que bien des pilules gouvernementales devraient envier, le programme affiché. Aussi, ne faut-il pas s’étonner d’un succès croissant. En 1866, la vente a été de 30 000 kilogrammes, répartis en boîtes de 5, 2 et 1 franc.

Les sels destinés à la boisson ont été cristallisés à froid; on le3 expédie à l’étranger, dans les contrées où le prix du fret rendrait trop dispendieuse l’expédition des bouteilles.

Les sels destinés aux bains ont été cristallisés à chaud; ils permettent de suivre chez soi un traitement de Vichy.

Tels sont les principaux produits exposés parla Compagnie fermière dans la classe 44. Ajoutons-y les sucres d’orge, les dragées, les pilules gélatineuses au sel de Vichy pour les diabétiques. Une médaille d’argent, qui ne fait pas double emploi avec la médaille obtenue autrefois pour l’extraction des sels, a récompensé cette année l’excellence - des produits, la perfection des moyens de préparation et d’expédition ; car il faut ajouter aux mérites que je viens d’énumérer une coquetterie de mite en scène, un charme de cartonnage, d’étiquetage, d’emballage qui est comme la politesse des médicaments.

Tous les cartonnages sont fabriqués dans les ateliers de Vichy, et ce seul travail occupe plus de soixante-dix personnes, hommes et femmes. A la classe 51, les promeneurs voient fonctionner la machine qui découpe et timbre les pastilles.

C’est avec intention que je n’ai pas parlé
plus en détail des différentes sources de Vichy, de leur situation, de leur histoire, des moyens employés pour les mettre en exploitation. Il y aurait tout un volume, au moins tout un long chapitre à écrire sur ce côté pittoresque d’une grande industrie. Je n’oublie pas que c’est au point de vue de l’Exposition que j’écris, et je m’efforce de ne pas quitter des yeux la vitrine.

Toutes les opérations de la Compagnie fermière, dont les résultats sont exposés sont soumises à la surveillance et au contrôle de l’État. L’ensemble des opérations se fait dans des ateliers toujours ouverts au public et sous la surveillance des agents de l’État.

Il n’est pas un rouleau, pas une boîte, qui ne porte un cachet indiquant la sincérité de la provenance. Comme les cartes à jouer, comme les tabacs, les produits de Vichy sont scellés d’un timbre imprimé à l’imprimerie impériale et apposé par les agents du gouvernement institués ad hoc; de même que le3 coins qui servent à timbrer les capsules des bouteilles, sont les coins fournis par l’État.

Vichy est, en effet, la propriété de l’État, affermée à une Compagnie dont le bail expire en 1904.

Veut-on savoir le loyer de cette ferme aquatique? Il est de 155 000 fr. : de plus, la Compagnie a construit pour 4 millions de bâtiments, casino, usine, etc., qui appartiendront à l’État à la fin de la concession.

Tel est l’ensemble de ce vaste établissement thermal, non-seulement le premier de la France, mais aussi le premier du monde. Il envoie sous toutes les formes le sel de la vie à tous les coins de l’univers. Il a déjà des succursales dans les premières villes de France, Lyon, Marseille, le Havre, Nantes, Bordeaux ; demain il en aura dans toutes les capitales. A Lyon comme à Paris, une buvette est ouverte au promeneur qui peut faire sa saison et boire son verre ou son demi-verre à l’heure prescrite; dans quelques mois, ces buvettes se seront multipliées.

Décidément, ce n’est *pas la naïade isolée, recluse, cachée, enfouie, de M. Ingres, si belle qu’elle soit, qui peut symboliser l’action bienfaisante de Vichy ; ce n’est pas non plus la nymphe coquette, légère, de l’Exposition. C’est une statue encore à faire, qui ait le3 qualités de ces deux-là, et qui, les bras étendus avec une coupe en chaque main, semble dire par son accueil souriant, maternel :
— Venez à moi, malades de tous les pays; moi aussi, je suis l’agent de la fraternité, de la réconciliation, de l’union internationale. Je sais tous les secrets de la diplomatie : j’ai vu boiter tous les Talleyrands autour de mes sources ; je sais la fortune de toutes les nations : j’ai fait souvenir tous les souverains de leur maladive humanité; je sais le fond de la paix et de l’harmonie sociale : c’est la bonne santé qui engendre la belle humeur. Venez à moi, et je vais à vous!
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