L’Exposition des tapisseries des Gobelins, d’Aubusson et de la Turquie

Paris 1867 - Discussions, informations, questions
Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6321
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

L’Exposition des tapisseries des Gobelins, d’Aubusson et de la Turquie

Message par worldfairs » 04 déc. 2018 01:32 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Informations, renseignements, discussions, questions - L’Exposition des tapisseries des Gobelins, d’Aubusson et de la Turquie - Tapis français - tapisfrancais.jpg
Tapis français

Je ne suis pas fanatique du génie de Louis XIV, et j’estime que les historiens ont singulièrement exagéré les hautes capacités du grand roi. En temps ordinaire et à une de ces dates où les hommes médiocres croissent à plaisir et se multiplient, je crois que Louis XIV eût été loin de faire dans la mémoire des peuples la figure qu’il y fait d’une façon si souveraine. Mais du moins ce prince avait le don, qui n’est pas, certes, un mérite mince ou trivial, de prêter l’oreille aux bons avis et de ne pas se soustraire aux nobles et salutaires influences. Très-vaniteux, très entiché de sa grandeur, il suffisait de mettre en jeu les intérêts de cette grandeur et les petits soucis de cette vanité, pour qu’il n’hésitât point à exécuter les desseins les plus patriotiques et les plus louables.

La manufacture de tapisseries des Globelins est une de ces fondations du règne de Louis XIV, qui donnent le mieux, à travers les âges, le sentiment de la valeur des idées et des hommes d’un siècle qu’on n’a pu comparer qu’à celui d’Auguste et à celui des Médicis.

Une ancienne tradition, qui attribuait aux eaux de la petite rivière de Bièvre des qualités précieuses pour la teinture en écarlate, détermina Jean Gobelin et son fils Philibert, dès la fin du quinzième siècle, à aller s’établir sur les bords de ce ruisseau, peu attrayant d’ailleurs au milieu des ruelles étroites et malsaines qu’il traverse. Rabelais nous fait connaître quelque part les origines, telles du moins que les traditions les rapportent ou que lui-même les a inventées, du mince cours d’eau de la Bièvre, si glorieusement prédestiné. Ces origines, veuillez-vous en souvenir, n’ont pourtant rien de glorieux ni de noble. Après cela, tant de choses illustres, — fleuves, gens et maisons, — n’ont souvent pas moins fangeusement commencé.

Jean Gobelin et son fils étaient des industriels fort intelligents. Ils gagnèrent une fortune considérable, achetèrent des lettres de noblesse et, quand leur famille renonça, au bout de longues années, à l’usine de teinturerie qu’ils se transmettaient les uns aux autres, les sieurs Canaye, qui en devinrent les acquéreurs, y joignirent une manufacture de tapisseries de haute lice où ils appelèrent des ouvriers flamands très-fameux en ce temps-là, et qui étaient commandés par un nommé Jans.

Louis XIII fonda l’établissement de la Savonnerie, qui jouit d’une grande renommée, même dans sa décadence au milieu des longs démêlés de la Fronde et de la minorité de Louis XIV.

Mais voilà Colbert et, avec lui, la prospérité du royaume qui commence. Ce grand ministre acheta d’un nommé Leleu, conseiller au Parlement, l’hôtel des Gobelins situé sur la rivière de Bièvre, et, grâce à la volonté du roi et à l’activité de Colbert, la Manufacture royale des Meubles de la Couronne (telle a été la première appellation des Gobelins) fut créée et assurée par toutes sortes d’édits et de privilèges royaux. Le Brun, qui était, on le sait, le premier peintre du roi, fut mis à la tête de cette maison, où près de deux cent cinquante maîtres tapissiers, qui tissaient des tentures pour les châteaux et les palais royaux, des sculpteurs sur métaux, des orfèvres, des Florentins savants dans l’art de composer et de former des mosaïques de pierres précieuses, exécutaient les travaux les plus riches et les plus élégants.

Louis XIV, pareil à Jupiter auprès de Danaé, se répandit en pluie d’or sur la manufacture des Gobelins, où Mignard succéda à Le Brun et continua les excellentes traditions de son devancier.

Les ouvriers des Gobelins, où la manufacture se divise maintenant en trois parties distinctes : l’atelier de teinture, l’atelier de tapisserie et l’atelier des tapis, les ouvriers des Gobelins sont, d’une génération à l’autre, de vrais artistes, patients, laborieux, consciencieux, et reproduisant au moyen des laines colorées tous les chefs-d’œuvre les plus inimitables, ce semble, des peintres illustres de toutes les dates et de tous les pays. Les travaux de ces grands hommes acquièrent ainsi une double immortalité.

Ce que nous avons vu Sèvres faire d'une manière, dans l’art de la céramique, les Gobelins le réalisent de l’autre.

Là encore, on croirait que la perfection a dit son dernier mot et produit son effet suprême. Ces belles tapisseries valent presque les modèles, qu’elles copient et reproduisent en leur prêtant un nouveau lustre, mais tout en les respectant fidèlement et en rendant fil à fil jusqu’aux plus imperceptibles touches du pinceau du maître!

Pas un défaut de perspective, pas la moindre confusion dans les plans. Et admirez comme les styles divers restent dans toute leur originalité, dans leur façon, dans leur allure distinctive et précise, et comme la laine change d’aspect et varie ses tons en passant d’un tableau de l’Albane à une peinture de Raphaël, d’une toile de Mignard à une toile du Poussin ! L’œuvre est interprétée religieusement avec ses qualités les plus exclusives, pour ainsi dire, et les plus caractéristiques. La fleur, l’oiseau, l’arbre, la source, la maison, le personnage, les groupes d’enfants et d’amours, les Muses et les Grâces, tout cela se détache et rayonne dans sa splendeur et dans sa vérité.

Les éloges que je donne à la manufacture des Gobelins sont dus à son annexe, à son complément, la manufacture de Beauvais.

J’ai cru devoir m’étendre un peu sur l’histoire de la manufacture impérial des Gobelins et rappeler l’antiquité vénérable de mes origines : sa belle et pure splendeur d’aujourd’hui n’en ressort que mieux, et il y a là une royauté incontestable. Or, comme on l’a dit souvent, les plus vieilles royautés sont les meilleures.

Toutefois de très-bonne heure, et sous Louis XIV, la petite ville d’Aubusson dans la Marche, eut le goût de cette industrie et de cet art, et, peu â peu, une fabrique appelant l’autre, le succès de celui-ci encourageant les entreprises de celui-là, Aubusson est devenu une ruche ouvrière, aussi savante que laborieuse et qui tient brillamment sa place après la manufacture des Gobelins.

Les procédés à Aubusson et le soin qu’on met à choisir les laines, à assortir les couleurs et les nuances, à façonner les variétés les plus solides et les plus riches des tissus de toute espèce, sont absolument les mêmes procédés, la même application et les mêmes soins qui distinguent les ouvriers des Gobelins et de Beauvais. Il faut même avoir lui bien exercé et bien sagace pour distinguer, à une petit distance, les tapisseries exposées par M. Braquenié, par exemple, de celles des manufactures de l’État.

Étoffes pour tentures et ameublements, ce qui s’étale sur les panneaux aux bords sculptés ou se ploie et s’enroule avec grâce sur des divans et des fauteuils, tous les tapis que M. Braquenié a soumis à l’appréciation du public, méritent toujours l’estime, et la plupart du temps l’admiration.

J’en dirai autant de l’Exposition de MM. Sallandrouze de la Mornaix, Duplan, Réquillard, Roussel et Choc quel, de MM. Hock et Paris.

M. Hock se plaît aux dessins archaïques, mais d’un goût réel et sûr, tandis que ses émules donnent volontiers dans la fantaisie et, sur des tissus qui ont presque la finesse et l’éclat des cachemires les plus rares, ils nous présentent mille sujets différents : ici, ce sont des fables de la Fontaine, au naturel ou en caricature, d’après Grandville ou même Gustave Doré; là, c’est le tableau des chiens de Jélibert rendu avec une exquise imitation; d’autres fois, c’est la nature morte, des trophées d’oiseaux et de gibier parmi des vases de fleurs, des bahuts sculptés ou simplement des bouquets et des touffes de légumes.

Aussi comme les tapis de M. Braquenié et ceux de M. Sallandrouze de la Mornaix ont bien et somptueusement paré et embelli ces verres et ces cristaux de Baccarat, que ont obtenu, d’autre part, une si légitime attention ! A droite et à gauche, au-dessus et au-dessous, l’œil a été véritablement charmé. Une industrie complétait et achevait l’autre. Toutes les perfections se marient ainsi et s’accordent dans une sorte de concert.

Mais ce sont les tapis de Turquie qui jouissaient surtout, chez nos pères, d’une unanime célébrité. Qu’on se souvienne de la fable du Rat de ville et du Rat des champs :

Sur un tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis....

Eh bien! les Turcs n’ont pas désappris le talent qui les recommanda, dès les premières années, à l’attention des Européens, les tapis qu’ils ont exposés au Champ de Mars prouvent victorieusement qu’il n’y a eu chez eux, sur ce point, aucune décadence.

Constantinople nous a envoyé des tapis de soie blanche ou d’un rouge-cerise où s’enlacent et s’entremêlent de jolies broderies d’or et d'argent. Ces mêmes broderies capricieuses et non sans grâce se retrouvent sur des tapis le drap rouge, destinés à recouvrir les tables et les guéridons où l’on sert le café en Orient. Il n’est personne qui n’ait remarqué ces belles étoffés plucheuses dont le Sopha de l'exposition turque était revêtu.

Smyrne et le Vilayet entier du Danube, qui est adonné à la fabrication des tapis, ont déployé sous nos regards de magnifiques échantillons où la belle harmonie des couleurs — vert, jaune, orangé, bleu turquoise — est conçue et réalisée, amenée en quelque sorte, avec un air de naïveté qui n’exclut pas la perfection et le progrès. La simplicité des-dessins en est de même tout à fait élégante. C’est surtout aux produits de la fabrique de Ouchak aux environs de Smyrne, et qui appartient à Hadji-Aali Effendi, que s’en vont ces éloges.

Les tapis de Saroukhan sont d’une petite dimension, et on les emploie surtout comme descentes de lit ; mais, sur cette surface très-restreinte, on peint avec des couleurs brillantes et qui éclatent à l’œil, sur un fond blanc, vert ou bleu, des portiques ouverts, des entrées de palais ou de jardins où, sur des rinceaux d’or et d’argent chargés de fleurs, des oiseaux fantastiques vont et viennent, et se poursuivent en donnant çà et là des coups de bec dans des grappes de fruits chimériques comme eux.
Rien de tout cela ne ressemble aux tapis des Gobelins ou à ceux d’Aubusson, mais, dans son originalité tout imprévue et piquante, cela plaît, cela amuse et, mieux encore, cela montre les qualités ingénieuses et les aptitudes diverses d’un peuple et d’un pays qu'on a cru trop longtemps voués à l’inertie ou plongés dans la routine.

« On tisse les tapis en Turquie, » a dit M. Marie de Launay, le juge le mieux informé et le guide le plus parfait en ce qui touche à l’empire Ottoman, « on tisse les tapis en Turquie, au moyen de métiers en bois, d’une grossière construction, semblables à celui que Myktar-Hassan-Agha de Koniach a exposé dans la Galerie des machines, entre l’espace réservé aux principautés Danubiennes et celui qu’occupe l’Égypte. Sur ce métier, on voit le tapis en cours d’exécution, et l’on peut se rendre compte ainsi du mode de fabrication ordinaire, lequel est de la plus grande simplicité. »

Il est difficile, au sortir de l’Exposition des tapisseries des Gobelins, d’Aubusson et de la Turquie, de s’arrêter longtemps avec profit devant les tapis exposés par d’autres pays étrangers, quels que soient les qualités ou les efforts méritoires qu’on y peut relever. Ce n’est partout ailleurs qu’imitation, pastiche, et l’on n’a que bien rarement réussi au gré de sa bonne volonté.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Retourner vers « Paris 1867 - Informations, renseignements, discussions, questions »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 1 invité